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Réseaux

Communiquer à l'ère des réseaux

dossier coordonné par Patrice Flichy, Louis Quéré. – Réseaux, vol. 18, n° 100. - Paris : Hermès Science Publications, 2000 . – 589 p. ; 24 cm. ISBN 2-7462-0125-9/ISSN 0751-7971 : 242,70 F/36,99 euro

par Jean-Claude Utard

La revue Réseaux a été fondée en 1983 pour structurer un champ de recherche alors en cours de constitution, celui des sciences de l’information et de la communication. Elle n’avait pas pour but de fonder une discipline ou une école de pensée, mais de réunir les enquêtes et les essais que des chercheurs, de toutes provenances et de toutes disciplines, pouvaient produire en ce domaine. Elle se voulait un outil à leur disposition : objectif réaliste puisqu’en cent numéros, plus de 700 articles de 450 auteurs ont été publiés. Près de 60 % des chercheurs français s’intéressant à la communication y ont écrit et de nombreux textes de référence (M. Weber, T. Adorno, D. Lewis, etc.) y ont été traduits. Depuis 1993, une revue associée, The French Journal of Communication, a été créée avec un éditeur anglais pour offrir une sélection en anglais des meilleurs articles et permettre ainsi de donner aux chercheurs français une audience internationale

Pour le centième numéro, les responsables de la revue ont imaginé de réunir l’ensemble des sciences sociales qui étudient la communication face aux défis que constituent le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), leurs dispositifs inédits d’échanges, et leurs effets aussi bien sur l’organisation socio-économique de nos sociétés que sur nos manières de faire et de penser.

Le programme était immense et les questions fort diverses. En fonction de leur discipline, les chercheurs pouvaient tout aussi bien s’interroger sur le remplacement de l’homme par les ordinateurs que sur les conséquences des NTIC sur l’emploi, la démocratie, l’espace local, la collectivité nationale, etc. Les 22 contributions reçues sont donc fort dissemblables dans les sujets traités. Elles ont cependant pu être regroupées en deux grandes parties selon leur orientation : dix d’entre elles ont été rassemblées sous l’intitulé « Essais », car elle formulent d’abord des hypothèses personnelles, tandis que les autres, qui ont préféré offrir une synthèse d’une question ont été classées dans une partie dénommée « État de la réflexion ».

Essais

Harry Collins (Université de Cardiff) inaugure la catégorie des essais en réexaminant les capacités et les limites des ordinateurs et des humains, en particulier du point de vue de la socialité – socialness – qui désigne la capacité humaine d’improviser des actions et d’atteindre l’aisance sociale au sein d’une ou de plusieurs cultures. Pour lui, répondre à la question de l’intelligence artificielle requiert d’interroger le potentiel de « socialité » des machines. Or, si certaines actions « miméomorphiques » ont des configurations univoques, basées sur un comportement unique et observable, et donc reproductibles par l’ordinateur, il n’en est pas de même de toutes les actions « polymorphiques » qui peuvent être réalisées par plusieurs comportements différents, selon l’intention, le résultat désiré, le contexte, etc., et dont la mise en forme correcte demande de bien comprendre la société.

Bruno Latour, dans un article sur « la fin des moyens », confronte éthique et technique. Contre le sens commun qui attribue à la technique les moyens et à l’éthique les buts, il prétend d’abord redonner à la technique sa dignité ontologique : « J’aurais envie de définir le régime propre à la technique par la notion de pli (...). Qu’est-ce qui est plié dans l’action technique ? Le temps, l’espace et le type d’actant. »Via les notions de « pliage » et de « détours », les techniques bombardent l’homme d’une offre continuelle de positions : prises, suggestions, interdictions, permissions, habitudes, prescriptions, calculs, etc. qui constituent une forme particulière d’exploration du monde. Quant à la morale, elle est elle-même exploration de « l’être-en-tant-qu’autre », en tant qu’altération, altérité, aliénation. « Chacun de ces modes d’existence bouleverse à sa manière (...) le rapport des moyens et des fins : la technique en disloquant les relations entre les entités de telle sorte qu’elles s’ouvrent à une série d’embranchements nouveaux qui forcent au déplacement continu des buts et au pullulement des agents intermédiaires (...) ; la morale en interrogeant sans cesse les agrégats pour leur faire exprimer leurs fins propres et empêcher que l’on se mette d’accord trop rapidement sur la répartition définitive de ceux qui serviront de moyens et de ceux qui serviront de fins. »

Ces deux articles, même s’ils sont plus complexes que d’autres, sont un peu emblématiques de la teneur du dossier : il ne faut pas s’attendre à y trouver des données actualisées sur les NTIC, avec des chiffres relatifs à l’économie ou aux utilisateurs, des développements et des considérations techniques sur des protocoles d’échanges de données, ni des interrogations sur leurs effets dans les organismes documentaires. Mais, en revanche, un solide questionnement théorique sur leurs implications philosophiques, historiques, politiques ou sociologiques.

Un ensemble de contributions aborde l’incidence des NTIC sur la démocratie. Éric Neveu, considérant les nouvelles formes de médiatisation de l’action politique, y décèle une émancipation croissante des médiateurs, corrélative d’une dynamique autarcique du champ politique. Jean-Michel Besnier s’attaque à la « démocratie électronique » et s’inquiète de l’emprise du « temps réel », l’abolition de l’espace et du temps que la numérisation instantanée de l’information impose à la vie collective, désubstantialise les citoyens et les prive des repères et des cadres spatio-temporels dans lesquels la démocratie fonctionnait.

D’autres collaborations s’interrogent sur l’espace public. Marc Guillaume, par exemple, affirme que la dérégulation économique impose, paradoxalement, par ses effets spatiaux (par la densité et la qualité des infrastructures à construire, par l’espace social et culturel à mettre en œuvre) une politique de régulation économique plus forte des États, et même une refondation des politiques d’aménagement du territoire. Armand Mattelart produit un historique fort critique et argumenté de la notion de globalisation et, derrière ce terme, des stratégies mises en œuvre par les multinationales ou le gouvernement des États-Unis. Il pointe également le danger des logiques de reterritorialisation et de relativisme culturel, qui, note-t-il, peut faire très bon ménage avec l’ouverture économique au marché mondial et le refus, au nom du culturel, des droits de l’homme et des libertés. Il conclut qu’il « faut se montrer épistémologiquement vigilant dans un univers où les mots ont coutume de s’imposer sans que les citoyens puissent exercer un droit de regard ».

État de la réflexion

Cette double interrogation critique, des concepts couramment utilisés et des réalités qu’ils sont censés recouvrir, se retrouve dans la deuxième partie. Trois ensembles se remarquent, le premier consacré à l’information, le deuxième aux médias, le dernier à des états de la recherche. En théorie plus synthétiques, les articles qui y sont collectés ont les mêmes niveaux d’exigence et les mêmes perspectives théoriques.

Les médias, par exemple, sont analysés sous trois angles : une analyse des discours analytiques tenus sur le commerce électronique qui propose également quelques relectures du côté des sciences sociales ; un portrait des deux théories économiques de l’information, celle où l’information revêt la figure du manque, celle au contraire où l’information est une ressource qu’on achète et vend ; enfin un examen par Louis Quéré des tentatives de reconceptualisation de la notion d’information qui ont lieu aujourd’hui dans les sciences cognitives (concept naturaliste et concept écologique d’information).

S’il est difficile de citer toutes les contributions, notons cependant que la revue se termine sur quatre « états de la recherche », quatre synthèses disciplinaires passionnantes : une histoire de la sociologie française des médias, une évaluation critique de la sociologie des usages, une rétrospective des rapports entre la sémiologie et l’analyse du discours, et enfin un exposé de la naissance et des apports de la recherche des sciences de l’information et de la communication.

Chaque article est accompagné d’une bibliographie et la liste des auteurs est accompagnée de leur localisation et de leur adresse électronique. Ces deux détails fort utiles renforcent l’intérêt de cet ensemble et nous offrent, avec ce centième numéro de la revue Réseaux un véritable outil de travail survolant, de manière théorique, toutes les problématiques du champ de l’information et de la communication.