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L'avenir des bibliothèques et de l'édition dans le contexte de l'édition électronique

Jean-Manuel Bourgois

L’an 2000 aura été marqué par plusieurs événements très significatifs du changement apporté par le numérique dans l’édition. En début d’année, la méga-fusion entre AOL et Time-Warner – avec une société de moins de dix ans d’âge qui absorbe un des grands piliers des médias américains – annonce toute une série de regroupements, concentrations et autres secousses sismiques dans le paysage de l’édition mondiale.

En cours d’année, un romancier américain mass-market – Stephen King – met en ligne et vend son dernier livre : des centaines de milliers d’internautes affluent et paient…

À l’automne, Amazon, le principal libraire en ligne, débarque en France, avec l’intention annoncée de prendre, comme il l’a fait aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, le premier rang sur ce marché.

Des transformations structurelles

Ceux qui, il y a deux ou trois ans, pouvaient encore douter du développement de l’édition électronique, doivent aujourd’hui admettre que la question ne se pose plus et qu’il n’y a qu’une incertitude, c’est la vitesse à laquelle le numérique va se développer et modifier la chaîne classique de l’auteur vers le lecteur.

La réponse à cette question est très difficile, car de nombreux facteurs vont intervenir et c’est la multiplication de leur taux de croissance qui donnera le résultat.

Des facteurs technologiques : l’amélioration de la largeur de bande dans les transferts, l’accélération es compressions de données, l’arrivée d’écrans plus lisibles, de moteurs de recherche plus performants, produiront des supports d’information dont les caractéristiques seront spectaculairement différentes d’aujourd’hui.

Des facteurs économiques : la baisse du coût des télécoms, la concurrence entre opérateurs, l’arrivée des e-books de troisième génération produits en grande quantité, et, bien entendu, la baisse continue du coût des composants et des matériels, tout cela mettra les nouvelles technologies dans tous les foyers, à côté ou plutôt avec la télévision et le téléphone.

Des facteurs politico-culturels : l’arrivée de générations formées à ces techniques et familières de leur emploi, les efforts importants d’équipement des collectivités publiques à l’école ou à la bibliothèque, la présence obligée de ces nouveaux moyens de communication dans les entreprises, contribuent aussi à l’augmentation de leur taux de pénétration dans la vie quotidienne.

Ces changements provoquent des transformations structurelles : certaines fonctions deviennent inutiles, d’autres les remplacent. On évoque alors, dans le jargon utilisé, la « désintermédiation », c’est-à- dire la disparition des intermédiaires, dans une relation directe entre le producteur, ou le vendeur, et le consommateur.

Quelques exemples : en trois ans, aux États-Unis, la profession de broker (agent de change) a été révolutionnée par l’arrivée du e-trade ; aujourd’hui, plus de 60 % des transactions boursières des particuliers sont faites en ligne. Des traders, qui n’existaient pas, sont devenus leaders du marché, pendant que les caciques de ce marché étaient brutalement obligés à se transformer ou à disparaître.

L’activité des agences de voyages, des agences immobilières, des assurances ou des sociétés de ventes aux enchères subit en ce moment les mêmes pressions.

Mais, dira-t-on, il s’agit là de transfert de biens immatériels : une action, un billet d’avion, une réservation ou une location. L’intermédiaire reste-t-il indispensable pour le transfert de biens matériels ? Pas sûr… On voit par exemple le e-commerce investir des professions comme celle de fleuriste, le domaine des ventes d’automobiles, celui de l’alimentaire.

Alors, et le livre dans tout cela ? Il y a en effet, trois « intermédiaires » établis entre le lecteur et l’auteur :

– l’éditeur, qui produit et distribue le livre ;

– le libraire, qui assure le relais local avec le client de proximité ;

– la bibliothèque qui met les livres à la disposition de ses lecteurs et assure une fonction de conservation.

Ces trois intermédiaires ne pourront pas passer à l’âge du numérique sans remettre en cause leur rôle et leur fonctionnement.

Les éditeurs

Pour l’édition, c’est déjà commencé. Des pans entiers du métier d’éditeur ont changé. Depuis plus de dix ans, les éditeurs scientifiques et techniques sont passés du tout-papier au tout-numérique, pour certaines revues spécialisées, ou à l’hybride papier + écran pour d’autres.

L’édition juridique, avec ses immenses bases de données, et l’édition médicale, avec ses techniques d’imagerie, ont déjà une importante partie de leurs revenus qui passe par l’écran.

Mais ce sont surtout les auteurs scientifiques, les sociétés savantes, les pouvoirs publics qui les financent, qui sont souvent partisans, pour des raisons de coût et de rapidité, du « cycle court » avec un rôle limité ou nul de l’éditeur.

Aux États-Unis, le National Institute of Health cherche à développer un système de publication des résultats de recherche en sciences de la vie qui court-circuitera une bonne partie du processus éditorial.

Un autre grand secteur de l’édition, celui des encyclopédies, a volé en éclat depuis deux ans : la suppression des éditions-papier de l’Encyclopædia Britannica et de l’Encyclopædia Universalis en est un exemple. La mise en ligne « gratuite » de données encyclopédiques marque la fin d’une époque. Aujourd’hui, l’encyclopédie la plus vendue dans le monde, c’est l’Encarta de Microsoft. Mais la vraie encyclopédie, c’est tout simplement le bon usage d’un moteur de recherche efficace qui la fournira demain.

D’autres secteurs de l’édition, par exemple le livre de voyage et le livre pratique, voient déjà se profiler la même situation. Quant aux livres d’art, l’amélioration des écrans couleur, avec la baisse des prix, les rendra très vulnérables d’ici trois à cinq ans : les effets de « zoom », de recherche sur index, d’écrans divisés, etc., seront très concurrentiels par rapport aux livres illustrés.

Enfin, pour la littérature générale, dont il y a trois ou quatre ans on disait qu’elle ne subirait pas les effets du numérique, les paris sont ouverts : si le e-book s’implante, à prix bas, avec un écran lisible et des milliers de titres disponibles, la partie sera rude.

Les libraires

Le deuxième intermédiaire mis en cause par le développement du numérique, c’est le libraire. Mais là, il faut séparer deux problèmes, ou deux époques.

Dans un premier temps, la librairie électronique vend en ligne un livre imprimé de format classique. Cette e-librairie a des avantages : consultation à domicile, sans déplacement, qualité de l’information bibliographique si le e-libraire utilise une bonne base, éventuellement rapidité du service de fourniture de livres, et, dans les pays qui le permettent, prix promotionnels, remises, etc. Mais le libraire « classique », lui, peut arguer de ses qualités de conseil, de sa connaissance des clients et des titres, de la disponibilité immédiate de plusieurs milliers d’ouvrages sur place, etc.

Dans un deuxième temps, le livre existant sur support numérique, pourra être immédiatement envoyé sous forme de fichier au client. Il pourra en recevoir un chapitre d’essai gratuit, consulter la table des matières, la biographie de l’auteur, des illustrations témoins, des critiques, etc. C’est là que la prestation de distribution physique disparaît et que les fonctions d’information sur le contenu remonteront directement chez l’éditeur, et, pourquoi pas, chez l’auteur.

Les bibliothécaires

Le troisième intermédiaire, c’est la bibliothèque. Ce métier est depuis longtemps utilisateur de moyens informatiques, et les bibliothécaires sont, par force, plus « en ligne » que bien des autres métiers du livre.

Les grandes bibliothèques universitaires ont été les premières, aux États-Unis comme en Europe, à préparer l’arrivée du numérique dans l’édition. Mais, si la conservation et la mise à disposition du public de millions de références existant à ce jour resteront une mission très importante, à quoi serviront ces grosses « machines lourdes » face au développement d’un réseau atomisé d’auteurs et de lecteurs ? Le télé-travail, la télé-éducation, avec le fort développement de l’enseignement à distance, changent la donne. Dans certaines universités américaines, les enseignants et les chercheurs poussent au développement de « média-centres » spécialisés par laboratoire, où se confond la fonction d’auteur (le chercheur), d’éditeur (le laboratoire) et de lecteur (les mêmes ! ), avec bien entendu la mise en réseau sur des sites analogues à travers le monde. Certes, ceci est un schéma qui, pour l’instant, s’applique à l’édition spécialisée. Mais le succès des « groupes d’affinité » sur Internet amènera lui aussi la création de réseaux d’échange de textes (informations de voyages, illustrations, contes pour enfants, etc.) sur le même mode.

Bien entendu tout cela prendra du temps, et le « brick and mortar » a encore de beaux jours. Mais une aventure irréversible a commencé, qui changera de façon profonde la « chaîne du livre » . À quelle vitesse ? À quel prix ? À quel coût social et culturel ? Ce n’est pas ici que l’on donnera la réponse. Il vaut mieux être modeste, et citer John-Maynard Keynes : « Pour l’avenir, attendez-vous plutôt à l’imprévisible qu’à l’inévitable » !