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Congrès ABF 2000

Quelles lectures dans les bibliothèques de l'avenir?

Annie Le Saux

Bertrand Calenge

Le congrès 2000 de l’Association des bibliothécaires français s’est tenu du 27 au 29 mai dans une « zone noyau de l’Europe », lieu de passage pour l’imprimé et pour la circulation des idées, comme l’a souligné l’adjointe au maire de Metz chargée de la culture.

L’écrit

Directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, Roger Chartier était particulièrement à même de parler des mutations apportées à la circulation des textes et des idées, en proposant un triple point de vue : celui d’un historien, celui d’un lecteur en bibliothèques et hors bibliothèques, entré dans le monde du numérique et de l’ordinateur, et, enfin, celui d’un interlocuteur engagé dans un dialogue avec les éditeurs, les pouvoirs publics et les écrivains.

Rappelant les différents registres de mutations qui se sont succédé, Roger Chartier a insisté sur le fait que, pour la première fois, on assiste à des mutations qui se produisent en même temps et non pas successivement. La révolution du texte électronique concerne, en effet, à la fois les techniques, les formes du livre, et les manières de lire.

Ces mutations impliquent de repenser sans plus attendre les notions juridiques, esthétiques et bibliothéconomiques telles que nous les avons pratiquées jusqu’à présent et de les redéfinir en fonction des nouvelles manières d’écrire et de publier. La logique du livre imprimé – qui est celle de la linéarité – se différencie de la logique ouverte et éclatée du livre électronique. De plus, si, auparavant, le livre imprimé était doté d’une unicité, et était perçu à partir de la matérialité d’un support immédiatement visible, les textes électroniques, quant à eux, sont donnés à lire sur une même surface – l’écran –, et ont une apparence identique. Comment, dès lors, préserver l’identité du livre à l’intérieur du texte électronique? L’avenir est encore hypothétique. La solution résidera-t-elle dans les securities, qui visent à protéger certaines oeuvres en imposant des interdits afin de les distinguer les unes des autres?

La mise au point d’une encre et d’un papier électroniques, qui permettront de détacher les textes de l’ordinateur et de faire apparaître sur une même surface des textes différents, risque aussi à terme d’ajouter de nouveaux bouleversements.

Roger Chartier posa ensuite la question de la capacité d’un tel livre à rencontrer ses lecteurs. Les modifications des pratiques se font bien plus lentement que celles des techniques, constate-t-il. L’immense majorité des lecteurs reste attachée au livre imprimé. Et les lecteurs devenus coauteurs sont encore rares. L’inertie est une force à ne pas négliger.

À cela s’ajoute le fait que la révolution électronique peut creuser et non réduire les différences dans le partage du savoir. Elle exige des prises de conscience, des choix politiques et les engagements de chacun.

Les bibliothèques

Les bibliothécaires, dès leur origine, rêvent d’une bibliothèque universelle. Ils recueillent, copient, compilent, mais cette tâche, toujours inachevée, est menacée par le danger de transformer l’excès en chaos. Dans cette oscillation permanente entre la crainte de la perte et celle de l’excès, tout comme le rôle des éditeurs les conduit à choisir de publier ou non un livre, celui des bibliothécaires est de choisir d’acquérir ou non, de conserver ou non. Les tâches essentielles des bibliothécaires consistent, insiste Roger Chartier, à rendre accessible le passé, à éviter la perte de la compréhension et de l’intelligibilité des textes, et, dans une continuité de la transmission, à offrir l’apprentissage des nouvelles formes de l’écrit, à permettre la compréhension des textes que la communication électronique ne permet pas par elle-même, contrairement à ce que voudraient laisser croire ceux que Michel Grandaty, chercheur en sciences du langage à l’Institut universitaire de formation des maîtres de Toulouse et conseiller pédagogique auprès des éditions Milan, qualifiera de « marchands de fil », intéressés uniquement par la consommation, et indifférents au fait de savoir si les lecteurs ont compris ou non.

Lien entre la mémoire du passé et la projection vers un futur qui se profile, la bibliothèque doit être le garant de l’accessibilité des formes successives de l’écrit. Or, l’obsolescence rapide des supports électroniques, la vitesse de disparition des sites accentuent particulièrement la difficulté de conserver les textes électroniques. Et c’est bien pourtant dans la maîtrise des trois cultures du livre – l’âge de l’écriture à la main, celui de l’imprimé, et celui du numérique – que les bibliothèques ont un rôle à jouer, conclut Roger Chartier.

Les créateurs

Au nombre important d’exclus des pratiques électroniques, que Roger Chartier estime à 80 % de la population, Michel Grandaty ajoute ceux qui pratiquent Internet et s’y perdent. À partir d’une étude faite auprès d’enfants, il constate que l’on retrouve, avec ces supports, les mêmes écarts entre bons et mauvais élèves qu’avec le support papier. Alors que les bons lecteurs construisent des savoirs, les autres « surfent, mais ricochent sur le multimédia ». C’est un leurre de croire que le seul support transmet le savoir.

Les éditeurs ont intérêt à se demander pour quelles sortes de documents le papier est plus efficace et pour lesquels choisir le multimédia : selon Michel Grandaty, appuyé en cela par Pierre Laurendeau (Le Polygraphe et Deleatur), les possibilités offertes par les supports multimédias, notamment les possibilités de mise à jour, s’appliquent très bien aux écrits documentaires.

Dans ces réflexions sur la place du livre et des autres formes d’expression, deux artistes et créateurs, Richard Meyer et Pierre Tilman, ont fait part de leurs expériences, de leur recherche de nouveaux territoires de création, de leurs interrogations sur le rapport du livre et de l’image, du livre et de la musique, du livre et du multimédia où s’intègrent le visuel et le sonore. Illustrant cette quête de moyens d’expression autres que le papier pour rendre compte du domaine très particulier qu’est la poésie, Pierre Tilman a parfaitement uni le visuel et le sonore en scandant un poème de Guérassime Lucas : Passionnément.

Les éditeurs

La dernière table ronde de cette journée donna la parole à des éditeurs et libraires en ligne. À partir d’une présentation détaillée de leurs activités, toutes liées au commerce et à l’édition multimédia, les différents intervenants débattirent des nouvelles approches de la diffusion des ouvrages.

Parmi les questions abordées, celle de la numérisation est particulièrement d’actualité et encore trop récente pour que bibliothécaires et éditeurs ne se posent pas un certain nombre de questions. Que faut-il numériser? Sur quels critères choisir les ouvrages qui auront droit à cette nouvelle forme? À quel coût? Il semblerait qu’à partir de 50 exemplaires un ouvrage numérisé se rapprocherait du prix du livre papier. Afin d’atteindre un tirage minimum intéressant, le recours aux souscriptions est envisageable : c’est d’ailleurs cette forme de vente qui est actuellement choisie pour les oeuvres complètes de Robespierre. La numérisation pourrait donc convenir pour des ouvrages qui n’auraient que peu de lecteurs dans le circuit classique. Ce procédé semble être également une solution pour résoudre les difficultés que connaissent certains titres de l’édition en sciences humaines.

L’édition électronique est en pleine évolution, Havas s’investit, actuellement et sur une dizaine d’années, dans des recherches sur l’encre électronique, et il est hasardeux de prévoir quel média s’imposera. Pour l’instant, on peut penser que le support papier et le support électronique pourront coexister, l’un et l’autre convenant à des pratiques, des usages, et des contenus différents.

Programmer des bibliothèques aujourd’hui

Après la création et la diffusion (et après la journée du dimanche 28 mai consacrée à l’assemblée générale de l’ABF, qui a vu l’élection de Gérard Briand – SICOD Bordeaux – aux fonctions de président), le lundi 29 m a i abordait plus précisément la situation des bibliothèques sous l’angle de leur programmation, à partir de trois exemples : la BPI rénovée, la « Très grande bibliothèque » du Québec, et la nouvelle bibliothèque municipale de Stuttgart. Trois exemples qui peuvent paraître proches par les dates de leur réalisation et par leur caractère encyclopédique commun, mais qui ont donné lieu à des témoignages empreints de préoccupations bien différentes.

Nic Diament, directrice-adjointe de la BPI, s’interroge essentiellement sur l’intégration de la documentation électronique et sur les modalités d’appropriation de cette offre particulière : volatile, coûteuse, encore peu visible physiquement, l’offre numérique provoque des attitudes de lecture bien différentes de celles qui sont constatées sur des documents matériels. Consciente des risques de désorientation du lecteur, d’utilisation erronée ou incomplète de cette offre, voire de son détournement à des fins personnelles, Nic Diament plaide pour la conduite d’évaluations qualitatives et pour la mise en oeuvre de nouvelles compétences, notamment pédagogiques.

Pour Sigrid Bolzmann, directrice-adjointe de la BM de Stuttgart, le nouveau bâtiment programmé pour 2005 (« la bibliothèque 21 ») est l’occasion de concrétiser les fonctions éducatives et émancipatrices de la bibliothèque, avec des partenariats développés qui immergent la bibliothèque dans la vie de la cité 1.

Lise Bissonnette, promotrice et directrice de la Grande bibliothèque du Québec (GBQ), voit d’autres ambitions à l’horizon de 2003, date d’inauguration prévue de cet établissement original. Fruit de l’union des besoins et objectifs de la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) et de la Bibliothèque centrale de la ville de Montréal (BM), la GBQ doit assurer conjointement la fonction de diffusion de la BNQ – à partir du 2e exemplaire du dépôt légal – et la fonction de bibliothèque publique locale de la BM, en même temps qu’elle doit jouer le rôle d’« une vitrine du Québec sur le monde ». Comment concilier de façon positive ces exigences pas nécessairement compatibles? Lise Bissonnette, après de minutieuses enquêtes prouvant l’intérêt grandissant des Québécois pour leur patrimoine et leur identité, fait le pari d’une bibliothèque qui soit un système d’offre culturelle, qui ambitionne de créer de nouveaux patrimoines, qui affirme une force de distinction de qualité. Pari peu fréquent au Québec, où l’utilitarisme domine même en matière culturelle 2, et qui laisse perplexe quant aux conditions matérielles de sa réalisation : certes, 33000 m² bien situés à Montréal et répartis en 29 types d’espaces, ouverts 70 heures par semaine, c’est un programme ambitieux; mais les 350 agents qui l’animeront viennent de cultures et pratiques différentes (BN et BM), et les missions de services très quotidiennes feront aussi valoir leur importance. Affaire à suivre donc…

De ces trois interventions bien différentes naît toutefois une impression commune : technologies, supports nouveaux et bâtiments sont en fait au service d’un projet autant social que culturel, dans lequel le sentiment d’appartenance à une collectivité, d’échanges avec les autres et avec le monde, guide l’ensemble de la réflexion. Voilà qui est bien réconfortant à l’heure où fleurissent les utopies technicistes.

En conclusion de ces journées, les traditionnelles interventions des ministères de tutelle se plaçaient également à l’heure du futur. Véronique Chatenay-Dolto (Direction du Livre et de la lecture) annonçait un abondement de 90 MF à la Dotation générale de décentralisation (DGD) pour les constructions de nouvelles bibliothèques, et informait des travaux entrepris sur la réforme des modalités de recrutement et de formation des bibliothécaires territoriaux. Pour sa part, Claude Jolly (Sous-direction des bibliothèques et de la documentation) prévoyait la construction de 220000 m² de bibliothèques dans le cadre du plan U3M, doté pour ce faire de près de 3 milliards de francs, et constatait l’essor des ressources électroniques dans les bibliothèques universitaires, dont les dépenses dans ce domaine ont progressé de 50 % entre 1998 et 1999. Ces données concrètes montrent à quel point les ambitions de service et de citoyenneté des bibliothèques ne sont pas des vues théoriques ou éthérées, mais réclament des moyens en locaux, en collections et en compétences.