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Editorial

Bertrand Calenge

Pour être rebattu, le terme de citoyenneté n’en conserve pas moins sa force d’exigence et sa noblesse. Parler de bibliothèque citoyenne, c’est d’abord évoquer le ferment de cohésion sociale véhiculé par l’institution bibliothèque, le lieu de partage collectif du savoir, le tissage du lien démocratique, le travail de mémoire accompli à travers la lecture du patrimoine et l’action des bibliothécaires. Cette conception est largement répandue dans la « vulgate » professionnelle comme dans l’imaginaire politique, même si l’on oublie trop souvent qu’elle est tout particulièrement européenne, voire spécifiquement française. Vision noble et exigeante qui a son revers – ou peut-être sa perversion ! À trop vanter les vertus citoyennes de la bibliothèque, on en vient parfois à la considérer comme le centre du monde, la Rome à laquelle mènent tous les chemins ; outil de culture, de formation, d’information, rien ne lui est étranger et rien ne peut se passer d’elle. De noble la vision devient narcissique : la population devient publics potentiels, les règles économiques comme le droit commun sont niés au profit d’une exception bibliothécaire revendiquée.

Mais dire la bibliothèque citoyenne, c’est aussi affirmer la bibliothèque comme citoyen « ordinaire », actrice laborieuse dont la voix est égale à celles des autres acteurs de la cité, institutions publiques comme associations privées, entreprises comme simples individus. Immergée dans la cité, elle s’inscrit dans le tissu politique, social, culturel, économique, quotidien. Elle devient en quelque sorte poreuse, elle s’ouvre à de multiples intérêts et activités qui, priori, ne relèvent pas de sa mission essentielle : en étant le partenaire d’une école ouverte, le lieu d’accueil d’une manifestation associative, le siège d’une cafétéria, la bibliothèque perd-elle son sens, se dilue-t-elle dans l’éphémère ou l’anecdotique ? Tentons un regard différent : comme un citoyen ordinaire ne perd pas son identité en vivant convivialement, la bibliothèque n’a pas lieu de craindre de se dévoyer en participant à la vie de la cité. c’est parce qu’elle se veut sympathique, ouverte, accessible, en même temps que responsable et exigeante sur ses missions propres, qu’elle sera reconnue et appréciée dans ses multiples facettes : comme disent les Anglais : a jolly good fellow ! ».