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Editorial

Bertrand Calenge

La frénésie patrimoniale de notre époque n’a pas, loin de là, étendu les moyens de la conservation à la hauteur des ambitions et des discours. Sans doute est-ce pour des raisons qui relèvent du pragmatique comme du symbolique. Du pragmatique, car, dans les bibliothèques, le souci du patrimoine se mêle à la préoccupation de services renouvelés et à la pression des technologies avancées, pour ne citer que ces deux moteurs, coûteux, du changement. Du symbolique, car la vision populaire et politique du patrimoine s’accommode plus volontiers de la rareté et de l’ancienneté des traces, qu’elle encense, que de la projection de l’aujourd’hui en traces futures.

Paradoxalement, il faut que ce soit l’irruption du numérique, cet absolument fugitif, qui mette à l’ordre du jour les préoccupations de la conservation dans une perspective résolument anticipatrice. Conserver devient acte de prévision, conçu dès l’entrée des documents dans la bibliothèque. Les efforts conduits pour garantir demain la seule lecture de documents numérisés sous de multiples formats et langages amènent à s’interroger sur les maillons de la chaîne qui unit les fonds dits aujourd’hui anciens et les collections considérées comme les plus actuelles. Seule une vision synthétique et transversale des collections peut conduire à une définition non tant de techniques de conservation, évidemment indispensables, que de politiques de conservation touchant l’ensemble des documents.

Cette approche transversale n’abolit pas la charge, humaine et financière, du traitement des fonds précieux aujourd’hui encore bien insuffisamment protégés. Mais elle permet de planifier des programmes qui, espérons-le, garantiront une meilleure conservation : non celle qui essaye de sauver les rescapés de l’Histoire, mais celle qui joue sur des durées de vie différenciées au sein d’une collection, dans une généalogie raisonnée des savoirs représentés. Si la mémoire est la gestion de l’oubli, tâchons que l’oubli ne soit pas subi, et que la mémoire soit constamment revivifiée, comme on « émule » aujourd’hui les documents électroniques.