Libri

International Journal of Libraries and Information Services, vol. 49, nb 1-4.

par Jacques Keriguy
Munich : K. G. Saur. ISSN 0024-2667. Abt annuel : DM 358/319 F/48,63 euros. Numéro : DM 104/93 F/14,17 euros.

La littérature relative aux bibliothèques et aux services d'information a acquis une bien triste réputation. Se souvient-on du titre choisi par Graham Jones en 1976 pour la synthèse qu'il présentait dans la revue Indexer ? : « Cet incroyable flot d'ordures (This Incredible Stream of Garbage) : les périodiques de bibliothéconomie, 1876-1975 ». Plus mesuré, Eric Moon, éditeur du Library Journal, intitulait l'un de ses articles « Ennui et répétitions (“Dullness and Repetitions”) ». Pour lui, la presse professionnelle se caractérise par sa vanité : pas ou peu d'idées neuves ; les périodiques les plus réputés sont encombrés d'articles inutiles. La preuve ? Tous les articles refusés pour insuffisance pendant les neuf ans au cours desquels il a dirigé la revue ont été acceptés ailleurs sans difficulté. Les rares textes importants, car il en existe, bien sûr, demeurent confidentiels ou inaccessibles.

C'était il y a un quart de siècle. Libri, revue née en 1950, avait vingt-cinq ans. Figé dans sa froide beauté d'épitaphe, le titre écrase dans son envergure le champ disciplinaire qu'il couvre en même temps que, hanté de nostalgie, il le trahit. Depuis, la recherche en science de l'information s'est développée ; pratique et théorie se sont mutuellement enrichies ; les contacts internationaux se sont multipliés. Libri poursuit son existence et brave le temps. Elle figure sur la liste des périodiques fondamentaux ; elle est analysée par les principales bases de données. D'abord centrée sur la bibliothéconomie, elle s'est peu à peu ouverte aux sciences de l'information.

Le sous-titre, les quelques lignes de présentation par lesquelles la définit son éditeur commercial, K. G. Saur Verlag à Munich, les objectifs qu'elle affiche, tous ces éléments témoignent de sa volonté de suivre pas à pas l'évolution de la bibliothéconomie.

Plusieurs qualités sont mises en exergue : Libri est une revue internationale ; elle s'intègre à une solide tradition de diversité et d'exhaustivité ; elle publie des articles originaux de haut niveau, rédigés dans le respect des usages universitaires, sur tous les aspects des bibliothèques et des services d'information. Son ambition est d'analyser le rôle de l'information, de rendre compte de l'évolution des services, d'améliorer l'image et le statut de la profession et de diffuser les résultats de la recherche.

Les quatre fascicules qui composent le volume 49, correspondant à l'année 1999, contiennent vingt-cinq articles répartis en 260 pages. Justifient-ils ces prétentions ?

Une revue internationale

Internationale, Libri l'est à coup sûr : un comité exécutif de trois membres, deux Danois (Svend Larsen et Irene Wormell) et une Américaine (Nancy R. John) président aux destinées de la revue ; le comité consultatif, présenté sur la couverture, est quantitativement dominé par six Américains. Il rassemble une équipe de vingt-deux personnes, largement réparties sur les cinq continents : Jamaïque, Mexique, Australie, Chine, Inde, Japon, Afrique du Sud, Allemagne, Danemark, Hongrie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Russie et Suède comptent chacun un représentant. L'international, cependant, ne se coule pas dans l'universel ; il a ses limites : l'espace francophone, par exemple, est totalement absent. On peut s'interroger : a-t-il été tenu à l'écart du comité depuis le départ de Marcelle Beaudiquez et de Mohammed Benjelloun, à la suite de l'important remaniement survenu en 1998 ? Se tient-il volontairement en retrait et, si c'est le cas, pourquoi ? Découragement devant le poids de la production anglo-saxonne ? Difficulté à convaincre des auteurs francophones à rédiger des articles en anglais et à les imposer aux autres membres du comité ? Ennui, cet ennui que dénonçait Moon, celui qui, au fil des ans, se transforme en lassitude et même, cela se produit, en abattement, devant la platitude de certains textes ?

On devine le résultat : le français est absent du sommaire – pour cette année 1999, pas un seul auteur francophone ; une abondante bibliographie accompagne les articles : aucune ne comporte la moindre référence à un article rédigé en français, quelle qu'en soit l'origine. On peut le déplorer : les années s'écoulent, mais la production en langue française ne parvient pas à dépasser nos frontières linguistiques.

Pluridisciplinarité

Le contenu ne reflète pas un ensemble isolé et cohérent. Il reflète la pluridisciplinarité qui caractérise les sciences de l'information. Libri, comme toutes les revues de même nature, recherche un équilibre difficile entre des relations d'expériences, des recettes immédiatement transposables et des articles de fond résultant d'une recherche originale. Les premiers apportent des informations précises sur des techniques innovantes ; ils proposent la description d'un établissement, d'une fonction ou d'un réseau ou livrent l'état de l'art sur une discipline ou un fragment de discipline (Rania Siatri, « The Evolution of Users Studies », 3, p. 125-131) ; ils sont nombreux et accordent une attention particulière aux pays en voie de développement (Ghana, Botswana, Malaisie, Inde). Une présentation de la bibliothèque Nobel (Ake Erlandsson, « The Nobel Library of the Swedish Academy », 3, p. 166-174) s'écarte de la bibliothéconomie pour s'intéresser opportunément à l'histoire littéraire.

La seconde catégorie d'articles témoigne d'une réflexion prospective (G. E. Gorman, « The Future for Library Science Education », 1, p. 1-10) ou rend compte d'une recherche originale (Julio Encinas, et al., « Indexing and Classification of Images in Large Organizations », 1, p. 11-15 ; Ian Rowlands, « Patterns of Scholarly Communication in Information Policy : A Bibliometric Study », 2, p. 59-70) ; ou encore, dans le fascicule 4, une série d'articles très intéressants sur les bibliothèques numériques et les ressources électroniques : définition d'une méthode, détermination du champ d'étude, précisions terminologiques, typologie, conséquences du développement de ces bibliothèques sur la formation.

La revue organise chaque année un concours ; elle publie l'article du lauréat. Robin Henshaw l'a emporté en 1999. Son étude, intitulée « The First Monday Metadata Project », est consacrée à la recherche de l'information sur Internet. On ne trouvera aucune de ces rubriques qui agrémentent une revue et, par leur régularité, contribuent à fidéliser le lecteur : ni compte rendu d'ouvrages, ni courrier, ni chronique, ni même éditorial ne viennent atténuer la froide rigueur des articles.

Forme et fond

On le voit, tout effort de synthèse serait voué à l'échec ; copier le sommaire ne serait guère utile ; quant à l'analyse d'un ou deux articles, elle contrarierait la règle qui préside à cette démarche : l'auteur de ces lignes doit séparer l'objet de son observation de toute réfraction personnelle. Il reste donc à porter la réflexion à un niveau général. Plusieurs remarques s'imposent à la lecture de ce périodique.

La première, négative, porte sur la forme. La littérature professionnelle est, suivant les cas, démonstrative ou didactique ; on peut la qualifier de véhicule d'idées, de moyen d'échange, comme on voudra. Est-ce une raison pour en dénuder la présentation ou même pour la négliger ? Sûrement pas, les pédagogues le savent. Les illustrations peu nombreuses et ternes, l'absence de recherche graphique, de couleur, rendent la lecture peu attrayante ; pire, la fabrication paraît bâclée : les pages du dernier cahier du premier fascicule sont inversées et seize pages (de 210 à 227) manquent dans le fascicule IV que j'ai reçu.

Autre observation, positive, cette fois, car elle témoigne de la volonté d'ouverture des responsables scientifiques : les auteurs, comme il se doit, sont en majorité bibliothécaires ou enseignants-chercheurs dans le domaine des sciences de l'information. Celles-ci entretiennent des liens étroits avec les sciences fondamentales. L'élargissement du recrutement et la participation de spécialistes universitaires extérieurs au monde des bibliothèques, dans le domaine du management ou de l'informatique, sont donc bienvenus. Presque tous les auteurs sont en poste dans des établissements d'enseignement supérieur. On connaît les obligations de ce milieu : publier ou périr. Les auteurs qui confient leurs textes à Libri ne veulent pas périr : ils publient, c'est logique. Voilà pourquoi, sans doute, alternent des articles originaux, de bonne tenue scientifique, et des articles plus laborieux, qui donnent l'impression de se répéter d'un numéro à l'autre et paraissent d'autant plus fastidieux qu'ils se situent dans un contexte fort éloigné du nôtre : s'il n'est poussé par une inlassable curiosité, le praticien éprouvera quelque difficulté à s'intéresser au récit de ces expériences éloignées de son terrain d'action habituel. À l'inverse, dans le domaine des nouvelles technologies surtout, l'enseignant rencontrera au fil de sa lecture des textes livrant les résultats d'une recherche innovante.

Le bibliothécaire est bien placé pour le constater, la lecture de tout périodique est sélective. Celle de Libri n'échappe pas à la règle.