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La Bibliothèque Wiener à Londres

1939-1999

Gernot U. Gabel

Lors des discussions préalables à la construction du mémorial de l'Holocauste, à Berlin, il a été question d'intégrer au projet une bibliothèque rassemblant des documents sur l'expulsion et l'extermination des Juifs. Les participants à ces débats ignoraient manifestement qu'il y avait soixante ans qu'une telle bibliothèque était déjà en service. L'existence de la Bibliothèque Wiener remonte en effet à la fin de la seconde guerre mondiale.

Le fondateur

La Bibliothèque Wiener doit son nom à Alfred Wiener, un Juif allemand qui vit le jour en 1865 à Potsdam, ville très marquée par le militarisme prussien. Au sortir du lycée, Wiener s'inscrivit à l'université de Berlin où il passa d'abord un diplôme de théologie. Il entama ensuite des études en langues orientales et en philosophie. Après un séjour de deux ans au Proche-Orient, il acheva sa formation universitaire en 1913, avec une thèse sur la littérature arabe.

Wiener commença sa carrière en tant que secrétaire privé du directeur du « Hilfsverein der deutschen Juden », une organisation d'entraide juive. En 1914, il partit à Hambourg travailler comme journaliste au Hamburger Israelitisches Familienblatt, l'un des plus grands titres de la presse juive de l'époque. Réquisitionné en 1915, il fut enrôlé dans une unité de l'armée allemande basée au Proche-Orient. Après la guerre, il entra dans la plus importante organisation allemande de défense des droits civiques des Juifs, la « Centralverein deutscher Staatsbürger jüdischen Glaubens ». Journaliste pour la revue de cette association, il participa activement à promouvoir ses buts politiques et sociaux en prononçant discours et conférences. En 1926, on l'envoya en Palestine afin d'évaluer les chances de succès d'une implantation juive dans la région. Son rapport, publié sous forme de livre en 1927, s'écartait ouvertement des thèses sionistes favorables à l'immigration en Palestine ; Wiener, en effet, ne voyait pas comment concilier cette position avec la présence arabe sur place. En conséquence, plutôt que d'encourager les Juifs à partir pour la Terre promise, la « Centralverein » redoubla d'efforts pour améliorer leurs conditions d'existence et leur statut social en Allemagne. À la fin des années vingt, toutefois, Wiener, qui observait avec inquiétude la montée en puissance du nazisme dans sa patrie, craignait qu'il fût impossible de juguler ce mouvement politique une fois pour toutes.

Quand, en janvier 1933, les nationaux-socialistes prirent le pouvoir en Allemagne, la « Centralverein » devint une de leurs toutes premières cibles. La police visita ses locaux à plusieurs reprises, ses publications furent confisquées. Quelques semaines de régime nazi suffirent à convaincre le Dr Wiener qu'il était vain, dans l'immédiat, d'espérer défendre la cause juive dans son pays natal. Il décida alors de quitter l'Allemagne pour aller vivre aux Pays-Bas avec sa famille.

La parenthèse amsterdamoise

Installé à Amsterdam au printemps de 1933, le Dr Wiener y créa un service de documentation dans le but avoué de rassembler les informations relatives à la persécution des citoyens juifs allemands. Après s'être assuré le soutien de la communauté juive locale, il se rendit à Londres afin de rallier à sa cause les principales associations juives britanniques. Les négociations dans lesquelles il s'engagea alors l'amenèrent à accepter l'idée d'ouvrir le fonds d'archives qu'il entendait constituer aux documents attestant la montée du nazisme. Fort de l'appui officiel que lui apportaient plusieurs organisations juives, il ouvrit en février 1934, à Amsterdam, le « Centre de documentation juif » (en anglais « Jewish Central Information Service », ou JCIO).Abonné aux grands journaux allemands, le JCIO achetait aussi le plus grand nombre possible de monographies et de brochures portant sur des thèmes en rapport avec ses archives. En quelques mois, il s'imposa comme le service documentaire le plus important sur les questions juives et le nazisme. Les cotisations versées par plusieurs organisations juives pour bénéficier de ses informations permirent au Dr Wiener de tabler sur des bases financières saines. Très vite, les publications en provenance de plus de cinquante villes d'Europe et d'Amérique du Nord affluèrent à Amsterdam à un rythme soutenu. Dans l'intervalle de cinq ans au cours duquel le JCIO resta basé aux Pays-Bas, il publia au total plus de mille deux cents titres.

Le JCIO avait d'abord été installé dans un simple appartement, mais au bout de quelques mois la quantité de documents réunis rendit nécessaire son déménagement dans des locaux plus spacieux. Bien que ses statuts aient officiellement été déposés auprès des autorités néerlandaises, ses activités restaient en partie clandestines, car le Dr Wiener n'oubliait pas que l'hospitalité accordée aux immigrants juifs par les Pays-Bas avait ses limites. Le gouvernement de La Haye n'aurait sûrement pas toléré que le JCIO orchestre ouvertement une campagne antinazie.

L'installation à Londres

À la fin des années trente, alors que les nationaux-socialistes multipliaient les mesures répressives à l'encontre des citoyens juifs d'Allemagne, Alfred Wiener acquit la certitude que le centre ouvert à Amsterdam ne serait pas longtemps à l'abri de menaces dangereuses pour sa survie même. Aussi décida-t-il de déménager le JCIO en Angleterre. La totalité des archives (plus de huit mille volumes et d'innombrables dossiers constitués avec des coupures de presse) fut expédiée à Londres au début de 1939. Wiener y avait déjà loué un appartement au centre-ville, et c'est là que le bureau londonien du Centre de documentation juif ouvrit ses portes le 1er septembre de la même année. Un appel appuyé par les organisations juives les plus actives en Grande-Bretagne lui apporta un modeste soutien financier.

Grâce au concours de plusieurs éminentes personnalités de la communauté juive de Londres, Wiener put dans un premier temps assurer le fonctionnement de la bibliothèque avec les dons qu'il recevait. L'argent devant servir à payer les salaires des quelques employés ne rentrant toutefois pas aussi régulièrement qu'il l'aurait espéré, il se résolut à solliciter l'aide du gouvernement britannique et proposa de fournir au ministère de l'Information (responsable de la propagande pendant la guerre) des renseignements sur l'Allemagne qui lui seraient rémunérés. Son offre fut promptement acceptée, car la Grande-Bretagne ne disposait pas de service de renseignements suivant d'assez près l'évolution de la situation sociale en Allemagne, et Wiener coopéra de la sorte jusqu'à la fin de la guerre avec les autorités britanniques. Assez vite, néanmoins, il s'aperçut que les documents relatifs au nazisme intéressaient plus le gouvernement que le tragique destin de la population juive en Allemagne ou dans les pays occupés.

L'invasion des Pays-Bas par l'armée allemande, en mai 1940, signa la fermeture du bureau d'Amsterdam. Wiener eut dès lors les plus grandes difficultés à se procurer des nouvelles d'Allemagne. S'il était encore possible de faire transiter les documents par des pays neutres, tels que la Suisse, la Suède ou le Portugal, les bombardements aériens des villes anglaises qui commencèrent à la même époque et la précarité des transports maritimes du fait des attaques des sous-marins allemands amenèrent Wiener à entreprendre un voyage aux États-Unis, afin d'entretenir des contacts plus suivis avec ses sources d'information. Il débarqua à New York en août 1940 et s'employa sans attendre à rassembler des documents qu'il expédiait régulièrement de l'autre côté de l'Atlantique. Ces papiers qui portaient sur une vaste gamme de sujets intéressaient vivement plusieurs institutions britanniques, dont la BBC.

L'après-guerre

Vers la fin de la guerre, le gouvernement britannique manifesta des réticences à soutenir plus longtemps la « bibliothèque du Dr Wiener », selon le nom officieux du centre de documentation. Quand les hostilités s'achevèrent, en mai 1945, Alfred Wiener fut informé que la Grande-Bretagne pouvait à l'avenir se passer de ses services. Ainsi privé de sa source de revenus essentielle, il dut par conséquent se charger une fois de plus de trouver des moyens financiers. La guerre lui ayant appris qu'il valait mieux taire les origines juives de son institution, il décida de la rebaptiser « Bibliothèque Wiener » pour en promouvoir les activités. Il eut cependant beaucoup de mal à intéresser de nouveaux abonnés au destin de son oeuvre et à élargir la clientèle de ses lecteurs. À plusieurs reprises, seul un chèque envoyé par un riche bienfaiteur empêcha in extremis la fermeture de la bibliothèque. Les documents demandés au Dr Wiener pour le procès de Nuremberg, en 1946, établirent certes son renom auprès des hommes politiques et des historiens, mais malgré cela il ne pouvait compter que sur quelques rares donateurs pour assurer la survie matérielle de la bibliothèque. En petit gage de reconnaissance, elle hérita par la suite de tout un ensemble de documents relatifs au procès de Nuremberg qui la confirmèrent dans son rôle d'institution de recherche.

En même temps que la vérité sur les atrocités commises dans les camps de concentration se faisait lentement jour, le Dr Wiener entreprit de solliciter les survivants pour qu'ils retracent leurs expériences cauchemardesques en les confiant au personnel de la bibliothèque. Encore hantés par les souvenirs horribles de ce qu'elles avaient traversé, plus de douze cents personnes réchappées des camps acceptèrent de participer à ce travail de mémoire. Des années plus tard, leurs témoignages vinrent renforcer les charges retenues contre Eichmann, lorsqu'il comparut devant un tribunal à Jérusalem au début des années soixante.

Les problèmes financiers

Toujours cruellement à court d'argent, Wiener essayait d'imaginer de nouvelles solutions pour garantir une source de revenus réguliers à sa bibliothèque. Au début des années cinquante, sa propre réputation était suffisamment établie pour que plusieurs personnalités marquantes de l'époque visitent l'institution. Les contributions financières restant cependant insuffisantes, Wiener donna son accord à une université israélienne qui se proposait de prendre complètement en charge le fonctionnement de la bibliothèque. Or, les négociations alors engagées n'aboutirent pas, et, pour finir, c'est avec soulagement que Wiener accepta les subsides réguliers que le gouvernement allemand s'engagea à lui verser. Pour son soixante-dixième anniversaire, l'ambassadeur d'Allemagne le décora d'ailleurs d'une des plus hautes distinctions de son pays natal, occasion que Wiener savoura comme il se devait. Il abandonna la direction de la bibliothèque en 1961 et mourut trois ans plus tard. Entre-temps, son poste avait été confié à Walter Laqueur, journaliste et historien, qui, d'emblée, se mit en quête de solides soutiens financiers. Laqueur passa à l'offensive en contactant les organisations juives les plus connues sur le plan mondial. Il eut de surcroît l'idée de rattacher un institut de recherche à la bibliothèque pour y attirer des chercheurs en vue. Il réussit également à l'associer à de prestigieuses universités britanniques et américaines, ce qui se traduisit par la multiplication des colloques, des séminaires et autres formes habituelles d’échange scientifique. Au bout du compte, toutefois, ces solutions s'avérèrent insuffisantes à garantir la stabilité financière, et le conseil d'administration de la bibliothèque négocia un contrat avec l'université de Tel Aviv, qui s'était portée acquéreuse de la totalité des collections de la Bibliothèque Wiener. La grande majorité des documents étant imprimés sur du papier de mauvaise qualité, les deux parties convinrent de sauvegarder l'ensemble des archives sur microfilms. Au terme de cette tâche, achevée en 1980, les originaux furent envoyés en Israël, alors que les microfilms restaient conservés à Londres.

Nouveau départ

À ce moment difficile de son histoire, bien peu nombreux étaient les employés de la bibliothèque prêts à parier sur son avenir. Sans pourtant se laisser décourager, Laqueur se remit derechef à chercher des protecteurs haut placés et influents. Pour finir, sa ténacité fut récompensée puisqu'il sut trouver des alliés prêts à soutenir sa tentative d'obtenir une dotation pour la bibliothèque. Le ralliement de deux anciens Premiers ministres britanniques, Harold Wilson et James Callaghan, assura définitivement le succès de ses démarches. L'appel à donations lancé en 1982 rapporta plus d'un million de livres dans les coffres de la bibliothèque. Le prince Philip lui-même présida un dîner pour solliciter de riches bienfaiteurs. À l'heure actuelle, les fonds de la Bibliothèque Wiener se montent à plus de trois millions de livres sterling, à quoi s'ajoutent les contributions annuelles versées par la Société des Amis de la Bibliothèque. Disposant ainsi de bases financières solides, la Bibliothèque Wiener peut salarier quatre personnes, aidées par un nombre considérable de bénévoles.

Le jubilé

Aujourd'hui dans sa soixantième année, la Bibliothèque Wiener possède une collection comportant plus de soixante mille volumes. Elle organise à l'intention de ses utilisateurs tout un choix d'activités, qui vont des conférences et des séminaires à des projections de films, des cours de langues et des présentations de livres avant la sortie en librairie. L'année où elle fêtait ses cinquante ans, son conseil d'administration eut la surprise de recevoir en cadeau une importante somme d'argent versée par la caisse de la Loterie nationale. Dans l'esprit du professeur David Cesarini, son actuel directeur, ces fonds doivent servir à moderniser les locaux et à informatiser le catalogue sur fiches. Ainsi restaurée et équipée, la plus vieille bibliothèque du monde sur l'holocauste envisage désormais l'avenir avec confiance.

  1.  (retour)↑  Traduit de l'anglais par Oristelle Bonis.
  2.  (retour)↑  Traduit de l'anglais par Oristelle Bonis.