entête
entête

Les Multifréquentants

Une étude en Lorraine

Claude Poissenot

S’interroger sur le phénomène de la fréquentation de plusieurs bibliothèques par certains usagers prend un sens particulier aujourd’hui. Nous voudrions montrer que ce thème constitue une nouvelle façon d’aborder la question du public des bibliothèques et qu’il se charge d’une acuité singulière à l’heure de la loi sur l’intercommunalité. Ces deux éléments de contexte nous aideront à soulever les questions auxquelles une enquête localisée nous permettra de répondre.

L’histoire des bibliothèques publiques s’accompagne d’une histoire des modalités d’investigations de leurs publics. On se souvient que l’enquête de 1979 sur l’« expérience et l’image des bibliothèques municipales » 1 avait principalement insisté sur le clivage entre ceux qui fréquentent ce type d’équipement (les usagers) et ceux qui restent à l’extérieur (les non-usagers). Cette première opposition prenait place dans un contexte marqué par le début du développement des bibliothèques municipales. L’intensification, dans les années 80, de ce mouvement de création de bibliothèques centrales de prêt et municipales s’est appuyée sur l’ancienne idée selon laquelle la faiblesse de la demande était imputable à une offre insuffisante. Jean Gattégno écrit ainsi : « Le réseau des bibliothèques constitue la clef de voûte d’une politique de démocratisation de l’accès au livre » 2. De fait, l’accroissement du nombre de bibliothèques publiques s’est traduit par une augmentation du public. « Depuis une trentaine d’années, le nombre d’usagers inscrits a sensiblement augmenté, passant d’un à plus de six millions », remarque Anne-Marie Bertrand 3. Si le constat est incontestable, l’interprétation de cet accroissement en termes de démocratisation prête à discussion. La période de gonflement du public correspond à celle d’une modification de la structure de la population. Parlant des pratiques culturelles dans leur ensemble, Olivier Donnat considère qu’« il n’y a pas eu de “rattrapage” des milieux sociaux les moins investis dans la vie culturelle : la progression observée à l’échelle de la population française, dans la plupart des cas, renvoie au gonflement des catégories de population les plus familières des équipements culturels (les cadres, les professions intermédiaires et les étudiants notamment), ou à une intensification de leurs pratiques plus qu’à un réel élargissement des publics » 4.

Autrement dit, on assiste plus à un effet de structure qu’à une démocratisation au sens d’une élévation des propensions des membres des classes populaires à mener des pratiques culturelles. Pour les bibliothèques municipales, la multiplication par deux du taux d’inscrits entre 1973 et 1997 (17 % en 1997) s’accompagne d’une élévation de la proportion de chaque groupe social à fréquenter cet équipement 5. Il reste que, par exemple, les ouvriers spécialisés, manœuvres et personnels de service – professions et catégories sociales (PCS) des ouvriers non qualifiés – sont passés de 6,7 % d’inscrits en 1973 à 9 % en 1997, soit une augmentation plus faible que celle de l’ensemble. Depuis le début des années 90, on assiste à une stabilisation du public, ou du moins, à la fin d’une croissance continue. L'augmentation des effectifs ne suffit plus pour justifier l’activité des bibliothèques, et c’est sans doute une des raisons qui ont contribué à la promotion et à l’étude des usagers non inscrits. L’enquête sur les pratiques culturelles montre qu’ils sont plus nombreux qu’en 1989. Des recherches ont permis de mieux appréhender à la fois leur profil et les logiques qui président à ce mode d’usage de la bibliothèque 6.

Étudier le public qui fréquente plusieurs bibliothèques revient à mettre au jour le fait qu’une fraction du public soutient l’activité de plusieurs équipements. Il convient de distinguer la fréquentation des bibliothèques de leur audience. Le nombre de visiteurs d’une bibliothèque ne découle pas directement du nombre de visites observé. Le volume d’usagers recensés (inscrits ou non) ne correspond pas à la somme des individus, puisque certains sont comptés plusieurs fois. Les multifréquentants forment l’image renversée des usagers non inscrits en ce que, à l’inverse des premiers qui ne sont pas comptés dans l’activité de la bibliothèque du fait de leur absence de carte, les seconds contribuent à accroître l’activité de plusieurs bibliothèques. Dans un cas, l’audience de cet équipement culturel est sous-évaluée, alors que, dans l’autre, elle est surestimée.

Multifréquentation et intercommunalité

Le dénombrement du public des bibliothèques suit les contours du territoire administratif dont dépendent ces équipements. Quand les bibliothèques sont municipales, il s’agit de savoir combien d’usagers les fréquentent et, éventuellement, quelle est leur origine géographique. Par exemple, l’enquête auprès du public de la bibliothèque de Vandoeuvre permet d’affirmer qu’au moins 627 usagers différents sont venus au cours des trois semaines de l’enquête 7 et que 77 % sont des citoyens de la commune de Vandoeuvre. Cette évaluation du public donne aux bibliothèques une légitimité pour justifier les moyens que la municipalité leur alloue. Dans ce cadre, la multifréquentation sur plusieurs bibliothèques de communes différentes ne nuit à aucune précisément : les usagers sont comptés dans chaque bibliothèque et contribuent ainsi à l’accroissement du volume d’activité pour chaque commune.

Cette situation risque de changer si les communes partagent leurs bibliothèques. La volonté de l’État de rapprocher les communes dans des structures telles que la communauté de communes n’est pas un phénomène récent, mais elle apparaît comme un trait permanent des dix dernières années. Des lois Joxe de 1992 aux lois Pasqua de 1995 et à celles de Chevènement de 1999, cette politique traverse les clivages partisans. L’État incitant les communes par des dotations budgétaires, celles-ci multiplient les formes de rapprochement et transfèrent un nombre croissant de compétences à des structures intercommunales. Les bibliothèques municipales ne resteront pas hors de ce mouvement.

Dès lors, si l’échelon administratif de dénombrement passe à l’agglomération, la fréquentation de plusieurs bibliothèques par certains usagers deviendra un phénomène visible. Le nombre total d’usagers différents diminuera, mais la multifréquentation indique aussi que certains usagers sont « en avance » sur l’organisation des services publics qu’ils fréquentent. Ils se rendent d’une bibliothèque à une autre en dépassant les frontières communales. Ils composent avec les différentes offres de services qu’ils rencontrent : fonds, accueil, horaires, conditions d’inscription. Ils jouent sur la concurrence entre les bibliothèques ou la subissent. La multifréquentation fournit un argument pour l’élaboration d’une politique intercommunale en matière de bibliothèques. Évaluer l’importance du phénomène et caractériser les usagers concernés permettront d’éclairer un débat à venir à partir, non des institutions, mais de ceux qui les utilisent (cf encadré I)

Illustration
I - L’agglomération nancéienne

.

L’ampleur du phénomène

L’enquête de 1997 sur l’« expérience et l’image des bibliothèques municipales » fournit une estimation de la fréquence du phénomène. « À Paris, les deux tiers des usagers fréquentent plusieurs bibliothèques, ce qui n’est le cas que du quart des usagers provinciaux » 8. Ces chiffres mesurent la multifréquentation au sens large du terme, puisqu’il s’agit de la fréquentation de n’importe quel autre type de bibliothèque (scolaire, universitaire, d’entreprise, associative ou municipale). Sous ce critère, le public de la bibliothèque de Vandoeuvre se montre plutôt multifréquentant, puisque 44 % déclarent fréquenter une autre bibliothèque.

La structure de cette population se décompose en un tiers qui fréquente la médiathèque de Nancy exclusivement, un deuxième tiers uniquement d’autres bibliothèques et un dernier tiers qui combine fréquentation de la médiathèque de Nancy et d’une autre bibliothèque. On mesure ici que la multifréquentation concerne surtout les bibliothèques municipales, puisque ce sont deux tiers des multifréquentants de Vandoeuvre qui sont également usagers à la médiathèque de Nancy (cf encadré II)

Illustration
II - Méthodologie de l’enquête à Vandoeuvre-lès-Nancy

.

De façon à comparer des équipements comparables par leur vocation et leur statut d’équipement culturel municipal, nous choisissons de restreindre notre définition de la multifréquentation à celle des bibliothèques municipales. Dans le cas de notre enquête, il s’agit des usagers qui, interrogés devant la bibliothèque de Vandoeuvre, déclarent fréquenter également la médiathèque de Nancy. Ainsi défini, le phénomène de multifréquentation concerne 29 % de la population. Presque un tiers du public de Vandoeuvre n’est donc pas exclusif dans sa fréquentation des bibliothèques. Et la moitié (14 % de l’échantillon global) possède une carte d’abonnement de la médiathèque de Nancy. Un phénomène de cette ampleur ne saurait être qualifié de marginal.

Le profil des multifréquentants (cf carte III)

Illustration
III - Carte : La zone de chalandise des bibliothèques municipales de Nancy et de Vandoeuvre-lès-Nancy

Une fois identifié le phénomène, il s’agit de cerner ce qui le structure. Quels sont les facteurs de la multifréquentation ? Qui sont les usagers les plus enclins à fréquenter plusieurs bibliothèques ?

Des étrangers à la commune

Pour que les usagers de Vandoeuvre se rendent aussi à Nancy, on pourrait penser qu’ils résident plutôt plus près de la seconde. Cette hypothèse semble validée : la proportion de multifréquentants est la plus élevée chez ceux qui résident à Nancy (62 %), elle diminue chez ceux des communes à la fois proches de Nancy et Vandoeuvre (50 %) et atteint son plus bas niveau pour les habitants de Vandoeuvre et des autres communes (24 %).

En clair, les multifréquentants se recrutent plutôt parmi les résidents des communes proches de celles où est implantée l’autre bibliothèque qu’ils visitent. C’est dire que si l’on faisait la même enquête à Nancy, les usagers qui utiliseraient également la bibliothèque de Vandoeuvre se recruteraient sans doute davantage parmi les résidents de cette commune.

Parce que les bibliothèques rassemblent d’abord leur public de proximité, les usagers qui viennent « de loin » pour en fréquenter une ont plus de chances d’en fréquenter plusieurs, car ils se distinguent de la proportion importante du public de proximité. Ce sentiment est confirmé par le temps que les usagers mettent pour se rendre à la bibliothèque avec leur mode de transport habituel. La tendance à la multifréquentation reste faible et stable jusqu’à vingt minutes (26 à 29 %) et augmente subitement à partir de ce seuil (46 %). Plus on s’éloigne de la bibliothèque de Vandoeuvre et plus on semble se rapprocher de celle de Nancy. Remarquons que le seuil des vingt minutes correspond approximativement au temps nécessaire pour aller d’un équipement à l’autre en voiture.

Des étudiants

Si la population des multifréquentants est plutôt étrangère à la commune, on peut à présent s’interroger sur son statut social. Ce type de comportement s’observe-t-il également chez les actifs, retraités ou étudiants ? (Cf tanleau IV)

Illustration
IV - Fréquentation de la médiathèque de Nancy

.

Selon l’importance de la tendance à fréquenter également la médiathèque de Nancy, on distingue un penchant au cosmopolitisme ou au « localisme » 9. Les actifs, les mères au foyer ainsi que les sans profession se situent clairement dans une position moyenne. Le « localisme » se rencontre partiellement chez les retraités et, plus fortement, chez les scolaires. Ces deux catégories partagent en partie la limitation de leurs déplacements et leur ancrage plus marqué au quartier. Mais les scolaires sont, par ailleurs, dans une période d’adolescence dont on sait qu’elle n’est pas toujours propice à la fréquentation des bibliothèques 10.

La population étudiante apparaît comme la plus portée à la multifréquentation. Un tel résultat confirme les tendances observées dans d’autres enquêtes ainsi que les observations des professionnels qui soulignent la place grandissante de ce public dans les bibliothèques 11. La place importante occupée par les étudiants dans la multifréquentation apparaît comme une cause ou une conséquence de la croissance de cette population dans les bibliothèques. Les étudiants trouvent dans les bibliothèques publiques un complément à l’offre des bibliothèques universitaires. La bibliothèque forme un lieu de travail, mais aussi un espace de socialisation culturelle, c'est-à-dire un moyen d’acquérir un ensemble de références et de comportements valorisés et valorisants.

Le niveau d’étude supérieur des étudiants n’intervient pas clairement dans l’élévation des chances d’être multifréquentant : les étudiants de première ou de deuxième année ne sont usagers à la médiathèque de Nancy que légèrement moins souvent que ceux de deuxième ou de troisième cycles (41 % contre 47 %).Ce résultat est en cohérence avec celui que nous analyserons plus tard, et selon lequel le niveau de diplôme universitaire ne modifie pas la propension à fréquenter plusieurs bibliothèques. C’est la détention d’un diplôme universitaire (par opposition aux diplômes de l’enseignement secondaire), plus que le niveau de ce diplôme, qui accroît les probabilités d’être multifréquentant.

Les étudiants semblent sensibles à la proximité géographique. Ceux qui étudient dans des locaux du centre ville et proches de la médiathèque de Nancy la fréquentent plus souvent que ceux dont l’université est davantage excentrée (52 % contre 42 %). Cette variation peut avoir aussi pour explication le fait que ce ne sont pas les mêmes disciplines étudiées dans les universités du centre ville que celles enseignées dans les campus excentrés. Dans un cas, il s’agit de l’université de lettres, sciences humaines, droit, sciences économiques, et dans l’autre, d’une faculté de sciences, de médecine et d’écoles d’ingénieurs. Or, on sait que les étudiants de lettres et sciences humaines sont moins souvent faibles lecteurs que ceux de sciences et techniques 12.

Des hommes

La fréquentation de deux bibliothèques s’observe nettement davantage chez les hommes que chez les femmes (37 % contre 24 %). Ce résultat surprend en ce qu’il tranche avec ceux fournis par l’enquête Pratiques culturelles des Français 13. Dans cette dernière, il ressort que les femmes sont plus souvent inscrites à une bibliothèque municipale (21 % contre 14 % pour les hommes) et s’y rendent plus souvent (23 % s’y rendent au moins une fois par mois contre 16 % des hommes 14). Ce résultat n’est contradictoire qu’en apparence, puisque l’échantillon interrogé à la bibliothèque de Vandoeuvre est lui-même composé de plus de femmes que d’hommes (59 % contre 41 %). Cela signifie que si les hommes sont moins nombreux à venir à la bibliothèque, ceux qui ont franchi la porte d’un établissement franchissent davantage celle d’autres.

Cette tendance ne s’observe pas systématiquement pour toutes les catégories de population. Ainsi, chez les scolaires (collégiens et lycéens), filles et garçons sont aussi souvent multifréquentants. Cette différence serait-elle alors une conséquence de l’inégalité de la division sexuelle du travail domestique ? Les femmes auraient moins de disponibilités pour fréquenter plusieurs bibliothèques. En effet, chez les usagers en couple et qui ont au moins un enfant, la proportion d’hommes multifréquentants est plus élevée que celle des femmes (34 % contre 22 %). Ce résultat doit être nuancé en ce qu’on n’observe pas cette variation pour toutes les professions et les catégories socio-professionnelles. Ainsi, chez les cadres et professions intellectuelles supérieures et professions intermédiaires en couple, les femmes fréquentent aussi souvent la médiathèque de Nancy que les hommes (34 % et 36 %). En revanche, chez les employés et ouvriers en couple, l’écart entre les sexes est manifeste : 39 % chez les hommes et 18 % pour les femmes. C’est dire que l’inégalité de partage des tâches domestiques est beaucoup plus forte dans un cas que dans l’autre. On sait que le modèle de l’égalité de partage des tâches connaît des difficultés à se traduire dans la réalité conjugale 15, il apparaît que ce modèle se diffuse inégalement dans l’espace social 16. L’absence de variation entre hommes et femmes chez les usagers des classes moyennes ou supérieures peut également partiellement s’expliquer par une mobilisation plus partagée dans l’accompagnement des enfants à la bibliothèque. Les hommes de ce milieu accompagnent aussi souvent quelqu’un – leur(s) enfant(s) – que les femmes, alors que chez les usagers employés ou ouvriers en couple, les hommes déclarent moins souvent accompagner quelqu’un que les femmes (6 % contre 19 %). La propension moins forte de ces femmes à la multifréquentation s’explique alors par l’ampleur des tâches domestiques et éducatives qu’elles ont à assurer.

Reste que la surreprésentation des hommes dans la population multifréquentante ne peut s’expliquer par la seule inégalité dans la division sexuelle des tâches domestiques. En effet, on observe cette variation chez les non-scolaires vivant seul(s). Mais, comme pour les usagers en couple, les propensions plus fortes des hommes à la multifréquentation s’observent uniquement chez ceux originaires de milieu populaire (employés, ouvriers). Tout se passe comme si ce qui séparait les hommes et les femmes partageant cette position sociale résidait dans le rapport à la bibliothèque et les usages qu’ils en font respectivement. Les hommes font de la bibliothèque un lieu de séjour et n’utilisent pas le fonds qui leur est offert : ils sont plus nombreux à déclarer venir pour voir des gens, passer le temps ou travailler sur leurs propres documents que les femmes (19 % contre 3 %).

De leur côté, les femmes se concentrent sur le comportement d’emprunt et/ou retour de livres (91 % contre 74 %). Cette opposition manifeste deux rapports à la bibliothèque bien distincts. Dans le cas des hommes, l’accent est mis sur l’appropriation de cet équipement culturel au risque de déroger aux règles implicites en vigueur. Pour les femmes, l’importance de l’emprunt révèle un comportement plus conforme aux comportements attendus des usagers. Les variations observées à propos de la satisfaction à l’égard de la bibliothèque confirment cette interprétation : les hommes employés ou ouvriers expriment moins souvent leur satisfaction pour le bruit, l’ambiance, le classement ou les horaires d’ouverture que leurs homologues femmes. Si la multifréquentation s’avère un comportement plus masculin, c’est que les hommes (notamment de milieu populaire) se distinguent des femmes dans leur rapport à la bibliothèque et dans l’inégal partage des tâches domestiques.

Des usagers sans enfants

La fréquentation des équipements culturels dépend des conditions d’existence et notamment de la présence d’enfant(s) dans le foyer. Dans le cadre d’une analyse des genres de vie, Salvador Juan note : « Avoir des enfants provoque globalement un effet systématique, dans toutes les classes et pour presque tous les usages, d'amoindrissement de l’activité hors domicile » 17. Ce résultat s’observe-t-il aussi pour la multifréquentation des bibliothèques ?

La présence d’enfant(s) se traduit par une plus faible inclination à la fréquentation de deux bibliothèques : chez les usagers qui ne sont ni scolaires ni étudiants (de façon à comparer des populations les plus homogènes possibles), les parents sont moins souvent multifréquentants que les autres (27 % contre 45 %). En revanche, contrairement aux résultats de Salvador Juan, ce résultat s’observe chez les usagers cadres ou professions intermédiaires (32 % contre 48 %), mais pas chez ceux employés ou ouvriers (23 % et 25 %). Dans ce dernier cas, l’arrivée d’enfants ne parvient pas à modifier une situation plus rare de multifréquentation. Pour que cet événement puisse avoir des conséquences, il faut qu’existe de façon suffisamment forte une tendance préalable à la pratique : les usagers cadres ou professions intermédiaires fréquentent plus souvent les deux bibliothèques que ceux qui sont employés ou ouvriers (36 % contre 23 %).

Si l’entrée dans la parentalité se traduit par une baisse de la tendance à fréquenter plusieurs bibliothèques, le nombre d’enfants ne produit aucun changement : les parents de trois enfants ou plus se rendent aussi souvent à la médiathèque de Nancy que ceux qui n’ont qu’un enfant. L’accroissement du travail domestique avec le nombre d’enfants n’a pas pour conséquence une baisse de la multifréquentation. Le clivage se situe entre les parents et ceux qui ne le sont pas.

Des diplômés de l’enseignement supérieur

Les enquêtes sur la fréquentation des bibliothèques montrent toutes que la probabilité d’arpenter les travées de ce type d’équipement dépend fortement du diplôme. L’examen de la multifréquentation confirme cette tendance (cf tableau V)

Illustration
V - Taux de multifréquentation selon le niveau de diplôme

.

Le taux de multifréquentants est plus de deux fois plus élevé chez les diplômés de l’enseignement supérieur que chez les usagers sans diplôme ou avec le certificat d’études primaires. Le passage par l’enseignement supérieur se traduit par une relation plus proche avec la « Culture » telle qu’elle est implicitement définie et présentée dans les bibliothèques. Non seulement les diplômés du supérieur fréquentent plus souvent les bibliothèques, mais, en plus, ils sont davantage usagers de plusieurs d’entre elles.

Ce résultat qui porte sur ceux qui sont déjà diplômés, c'est-à-dire sur les non-étudiants confirme la tendance observée chez les étudiants. Une longue et fructueuse expérience du système scolaire favorise l’engagement dans la fréquentation des bibliothèques. L’école modèle des goûts et des habitudes qui rendent cet équipement culturel familier et agréable. François Rouet montre que « les ouvriers, employés et personnes sans qualification sont proportionnellement moins nombreux que les autres catégories socioprofessionnelles à se sentir à l’aise dans la médiathèque » 18. L’impression d’aisance ne résulte pas (ou pas seulement) d’un effet magique du lieu sur les usagers. La familiarité avec l’équipement puise sa source dans l’acquisition de codes et de valeurs au cours de la scolarité. La bibliothèque peut devenir le lieu de mise en oeuvre de ces acquis. On le vérifie quand on compare les usagers selon leur niveau de diplôme et leur position sociale. On distingue les « surdiplômés » (ceux qui occupent une place relativement basse dans la hiérarchie sociale des salariés : par exemple des titulaires d’une maîtrise qui sont employés) des autres. La tendance des premiers à la multifréquentation est plus élevée que celle des seconds (41 % contre 30 %). Ces usagers viennent chercher à la bibliothèque des éléments de confirmation de leur niveau de formation. Ce désir de reconnaissance s’appuie sur une offre et une mise en forme qui convergent, au moins partiellement, avec les valeurs scolaires. Ces « surdiplômés » sont non seulement davantage usagers de la médiathèque de Nancy, mais ils y sont plus souvent inscrits (36 % contre 20 %) et fréquentent dans une proportion plus grande encore une autre bibliothèque (38 % contre 25 %). L’accumulation des cartes d’inscription et de la fréquentation de bibliothèques apparaît comme une manière de réduire l’écart entre leur niveau de diplôme et leur position sociale.

Connaissance de l’offre

La capacité à repérer et se repérer dans l’offre de lecture est inégalement répartie dans la hiérarchie culturelle. Pour reprendre le clivage utilisé par Jean-Claude Passeron 19, les usagers peu diplômés connaîtraient le territoire plus que la carte. Ils ont repéré la bibliothèque de leur quartier (les moins diplômés résident plus souvent à Vandoeuvre que les autres) et la connaissent à force de la fréquenter. Ils s'y rendent depuis au moins autant de temps que les usagers diplômés de l’enseignement supérieur. Leur connaissance par le territoire apparaît fortement quand on observe leur utilisation du catalogue informatisé mis à disposition du public (cf tableau VI)

Illustration
VI - Utilisation du catalogue informatisé selon le niveau de diplôme

.

L’utilisation du catalogue informatisé suit la même courbe que celle de la multifréquentation. La détention de diplômes de l’enseignement supérieur contribue à donner les moyens de maîtriser l’offre de lecture. Cela signifie que ces usagers repèrent mieux l’offre de bibliothèques sur l’agglomération et les spécificités de chacune. De même, ils maîtrisent le fonds de la bibliothèque non seulement par le repérage physique de leur distribution dans l’espace, mais également par la maîtrise de la notion de classement et de l’outil informatique. La connaissance de la bibliothèque par le territoire présente la caractéristique de ne pas être transposable dans un autre établissement à la différence de la maîtrise de la carte 20. La multifréquentation plus rare des usagers peu diplômés s’explique par leur demande probablement moindre de lecture, mais aussi par les obstacles à la mobilité que représente la connaissance de l’offre par son territoire. À l’inverse, la surreprésentation des usagers diplômés dans la population des multifréquentants apparaît comme une des modalités du rapport privilégié de ce public avec les équipements culturels.

Il convient de remarquer que la relation entre le niveau de diplôme et la multifréquentation de bibliothèques connaît une limite. Au-delà des diplômes de 2 e cycle, la propension à la fréquentation de la médiathèque de Nancy tend à décroître légèrement au lieu d’augmenter indéfiniment. Cette observation confirme le pronostic établi par Jean-Claude Passeron selon lequel l’accroissement de l’offre de bibliothèques se traduira par une « “culturisation” des classes moyennes » 21. Il appuyait sa prédiction sur l’idée que « par ses techniques d’offre comme par les ouvrages qu’elle offre, la bibliothèque correspond d’abord aux attentes et aux pratiques culturelles des classes moyennes ». Le public le plus diplômé se distingue par une distance accrue à l’offre : les usagers diplômés de 3e cycle manifestent globalement une moindre satisfaction à l’égard de la bibliothèque de Vandoeuvre que ceux de 2e cycle, que ce soit à propos des délais de prêt, des horaires, de la disponibilité du personnel, du bruit ou de l’ambiance. S’il existe bien une relation importante entre le niveau de diplôme et la tendance à fréquenter plusieurs bibliothèques, celle-ci n’est pas linéaire puisqu’on observe un décrochage des plus diplômés.

Les usages des multifréquentants

Si les multifréquentants se distinguent des autres par leurs caractéristiques sociales, ils ne font pas les mêmes usages de la bibliothèque. Nous postulons en effet que le fait d’utiliser plusieurs bibliothèques au lieu d’une seule imprime sa marque sur la manière de s’approprier cet équipement. Disposer de plusieurs offres rend possible, par exemple, la spécialisation des usages selon les lieux, tandis que la fréquentation unique impose la multiplication des usages dans le même cadre.

Des usagers présents

Le fait de fréquenter plusieurs bibliothèques pourrait laisser supposer que les usagers répartiraient un même niveau d’usages entre tous les équipements, ce qui se traduirait par une intensité plus faible dans chacun. D’après notre enquête sur le public de la bibliothèque de Vandoeuvre, cette hypothèse est erronée : les multifréquentants ont une présence plus grande que les autres dans la bibliothèque.

D’abord, les multifréquentants sont plus anciens dans leur fréquentation de la bibliothèque : ils sont moins nombreux à venir depuis moins de trois ans (26 % contre 36 %). Cette ancienneté plus grande révèle une plus large familiarité avec la bibliothèque. Ils ont acquis une expérience du lieu qui crée les conditions de leur fréquentation d’un autre établissement : ils savent ce qu’ils peuvent trouver comme fonds, accueil, espace et sont en mesure de choisir l’un ou l’autre en fonction de cette connaissance préalable.

Leur expérience plus large de la bibliothèque résulte aussi d’une fréquentation plus intensive. Les multifréquentants viennent plus régulièrement : 45 % s’y rendent au moins une fois par semaine contre 33 % des autres. Cette population contribue fortement à l’activité des bibliothèques en se rendant dans plusieurs équipements, mais aussi parce qu’elle les fréquente plus souvent 22.

Les multifréquentants apparaissent également plus présents dans la bibliothèque du fait de leurs usages. Ils mentionnent davantage de motifs à leurs visites que ceux qui fréquentent uniquement la bibliothèque de Vandoeuvre (1,7 citation en moyenne contre 1,5) : ils utilisent davantage le lieu en ce qu’ils mènent plusieurs usages variés. Mais, ce qui caractérise surtout les multifréquentants, c’est leur séjour dans la bibliothèque. Ils mentionnent plus souvent comme motif à leur venue la lecture de la presse (36 % contre 19 %) et le travail sur place (32 % contre 19 %).La lecture de la presse et son rythme de parution rapide entrent en cohérence avec la fréquence soutenue de leurs visites. Les multifréquentants sont souvent des lecteurs de presse et la multiplication des lieux visités serait une façon de satisfaire au mieux leur désir de lecture en se rendant au lieu le plus proche des secteurs géographiques dans lesquels ils évoluent. De même, la multifréquentation se nourrit de la recherche d’espaces de travail par les étudiants et les scolaires : 32 % des premiers et 53 % des seconds mentionnent ce motif à leur visite contre 22 % en moyenne. La bibliothèque attire un public en mettant à sa disposition un cadre propice au travail et certains usagers se rendent dans plusieurs bibliothèques afin de satisfaire ce besoin de lieu de travail.

La présence plus forte des multifréquentants apparaît peut-être plus discrète du fait de leur visite plus souvent solitaire : dans 70 % des cas (contre 57 %), ils viennent seuls à la bibliothèque. Ce mode de sociabilité pourrait sembler lié à leur activité de lecture de presse plus fréquente. En réalité, la visite en solitaire augmente la fréquence de la visite pour lire la presse par rapport à la visite à plusieurs uniquement pour les monofréquentants. Chez les multifréquentants, les solitaires ne sont pas davantage lecteurs de presse que ceux qui viennent à plusieurs. Ces multifréquentants combinent plus aisément visites collectives et lecture de presse. Cela manifeste une aisance vis-à-vis de la bibliothèque en même temps que cela renforce leur présence dans ce lieu.

Des usagers plus informés

Plus souvent rendus à la bibliothèque de Vandoeuvre et fréquentant aussi la médiathèque de Nancy, les multifréquentants connaissent mieux le principe des bibliothèques ainsi que la façon dont le principe est décliné dans chacune de celles qu’ils fréquentent.

Par exemple, ils utilisent le catalogue informatisé plus souvent que les autres (67 % contre 53 %). Ce catalogue a la particularité d’être partagé entre les trois principales bibliothèques de l’agglomération : Laxou, Nancy et Vandoeuvre. Les usagers de ces bibliothèques peuvent savoir si l’ouvrage qu’ils cherchent est disponible dans les deux autres. Ce service bénéficie au public multifréquentant en même temps qu’il incite à son extension : les usagers seront tentés d’aller dans une autre bibliothèque s’ils savent que le livre qu’ils cherchent y est disponible 23. Ce résultat n’est pas lié à la surreprésentation des diplômés de l’enseignement supérieur chez les multifréquentants. En effet, quel que soit leur niveau de diplôme, la multifréquentation s’accompagne systématiquement d’un recours plus fréquent au catalogue informatisé. Cela prouve qu’il existe un processus d’appropriation accru de la bibliothèque et de ses services quand les usagers en fréquentent plusieurs. Le capital de familiarité s’accumule indépendamment du capital culturel. Mais les deux cumulent leurs effets : l’utilisation du catalogue informatisé s’observe le plus souvent chez les usagers multifréquentants et diplômés, tandis qu’on la retrouve plus rarement chez les monofréquentants peu diplômés. Notons enfin que ces deux types de capitaux s’équivalent : les monofréquentants diplômés utilisent aussi souvent le catalogue informatisé que les multifréquentants peu diplômés (52 % contre 51 %).

Le niveau d’information plus élevé des multifréquentants apparaît aussi lorsqu’il est question du déménagement de la bibliothèque. Ils ont plus souvent connaissance de la transformation de la bibliothèque en une médiathèque située à 500 mètres de distance (89 % contre 76 %). Ils déclarent être informés de ce changement un peu plus souvent par la bibliothèque elle-même que les autres (26 % contre 17 %). Cela confirme bien l’idée selon laquelle leur fréquentation des bibliothèques et l’attention qu’ils y prêtent forment une condition pour posséder des informations.

Des usagers plus exigeants

Le dernier trait qui distingue les multifréquentants des usagers qui utilisent uniquement la bibliothèque de Vandoeuvre concerne le jugement qu’ils portent sur cet équipement. On observe une tendance générale incontestable vers une sévérité plus forte des multifréquentants. Cette exigence n’est pas systématique : elle ne s’exprime pas pour tous les critères sur lesquels les usagers doivent porter leur jugement. Que ce soit pour le classement, la disponibilité du personnel, les horaires ou l’ambiance, les multifréquentants ne se distinguent pas des autres. En revanche, ils sont moins satisfaits en ce qui concerne le bruit, le confort et le choix de livres et de revues. Ces éléments sont tous liés à la manière des multifréquentants de s’approprier le lieu : le séjour sur place pour travailler ou lire la presse. Leur exigence tient aux modalités de leur fréquentation.

La sévérité récurrente des multifréquentants prend sa source dans leur pratique de plusieurs établissements. Ils peuvent juger une bibliothèque à partir de celles qu’ils connaissent. C’est la comparaison qui crée les conditions d’une représentation du lieu différente du lieu lui-même et donc d’un jugement plus sévère à son encontre 24.

Mais leur insatisfaction plus fréquente ne signale pas un prochain abandon de la bibliothèque. Au contraire, les multifréquentants affirment davantage qu’ils prendront leur inscription dans la nouvelle médiathèque quel que soit le tarif de l’inscription (48 % contre 38 %). Ce mélange d’insatisfaction et de fidélité à l’institution confirme que ces usagers fréquentent plusieurs bibliothèques parce qu’ils en ressentent le besoin. La « défection 25 » leur coûterait trop, aussi préfèrent-ils « prendre la parole » de façon à obtenir satisfaction. Ils sont comme contraints à la « loyauté ».

Différencier les multifréquentants

La mise en évidence d’une nouvelle distinction à l’intérieur de la catégorie générale d’usager tend à homogénéiser les modalités de sa différenciation. C’est ainsi par exemple que l’opposition entre usagers inscrits et usagers non inscrits suggère une certaine unité à chaque type d’usager. L’analyse statistique pousse au durcissement des différences en les décontextualisant. La réalisation d’entretiens avec des usagers complète et nuance l’impression d’homogénéité. L’analyse des données permet de remplir le même objectif avec des données quantitatives. Si un peu de chiffres éloigne de l’étude des différences internes, beaucoup y ramènent.

Nous voulons montrer que la population des multifréquentants rassemble des usagers différents, que l’on peut identifier. Pour ce faire, nous avons procédé à une analyse typologique sur la seule population de ceux qui fréquentent la bibliothèque de Vandoeuvre et la médiathèque de Nancy. Pour composer cette typologie, nous avons retenu huit critères : l’inscription à la bibliothèque de Vandoeuvre, l’ancienneté de la fréquentation, la fréquence des visites, l’utilisation du catalogue informatisé, le fait de venir pour emprunter ou rendre des livres, pour travailler sur ses propres documents ou sur des documents issus de la bibliothèque ou encore pour venir voir des gens ou passer le temps.

À partir d’un calcul basé sur un algorithme, le logiciel 26 cherche à regrouper les individus qui se ressemblent le plus dans des ensembles les plus différents les uns des autres. Il faut réunir un certain niveau de ressemblance entre les individus et de différence entre les groupes pour que les types soient créés. Sur la base des critères que nous avons retenus, l’analyse typologique distingue trois types de multifréquentants que nous désignerons sous les termes d’« emprunteurs », de « séjourneurs » et de « passagers ».

Nos trois groupes ressemblent à l’opposition faite par Michel Grumbach et Jean-Claude Passeron 27 entre « les bibliothèques de prêt et de passage » et les « bibliothèques de séjour ». La différence réside dans le fait que nos types caractérisent des usagers et non des bibliothèques, bien que les auteurs cités aient caractérisé ces équipements par « le mode dominant de la pratique des usagers », ce qui revient à différencier les usages. Les multifréquentants ne se différencieraient pas nettement de ceux qui n’utilisent qu’une bibliothèque en ce qu’il demeure possible de caractériser leurs usages à l’aide de notions construites pour rendre compte des usages des bibliothèques en général. Décrivons à présent les trois types de multifréquentants repérables dans les bibliothèques.

Les emprunteurs

L’emprunt constitue l’usage dominant de la bibliothèque (40 % de la population des multifréquentants). C’est lui que les usagers citent en premier lieu. Les emprunteurs se distinguent des séjourneurs et des passagers par la fréquence plus élevée de cet usage. L’emprunt structure leurs relations avec la bibliothèque : ils sont plus souvent inscrits et viennent moins souvent (aucun ne vient une fois par semaine). Leur comportement d’emprunt définit un rythme à leurs visites. De même, leur visite étant consacrée au choix des livres et au retour de ceux qu’ils avaient empruntés, elle se déroule davantage en solitaire. Bref, efficace et tourné vers l’emprunt, ce mode de visite ne semble pas propice à l’échange ni à l’appropriation collective du lieu.

Pourtant, les emprunteurs ont le plus souvent au moins un enfant, ce qui pourrait les inciter à venir avec lui à la bibliothèque. Mais les emprunteurs sont aussi davantage en activité, ce qui limite peut-être leur temps disponible. Sans doute parce qu’ils ont moins l’occasion de l’éprouver, les emprunteurs manifestent le plus souvent leur très grande satisfaction pour le confort et l’ambiance de la bibliothèque. Probablement expriment-ils de cette façon leur satisfaction plus générale à l’égard de cet équipement qu’ils fréquentent depuis au moins cinq ans pour plus des trois quarts d’entre eux.

Les emprunteurs se distinguent des autres par leur rapport à la lecture. Ils ne lisent pas davantage, mais sont tournés vers la lecture de livres. Ils sont ainsi 80 % à déclarer ne pas lire la presse à la bibliothèque (contre 45 % des autres). Ce non-intérêt pour la presse ne découle pas seulement de leur refus du séjour. Ils montrent un attachement fort pour les romans : ce sont eux qui déclarent le plus souvent en emprunter. Ils aiment la bibliothèque dans son état actuel parce qu’elle leur offre des supports de lecture qu’ils apprécient. L’ouverture de la médiathèque ne les enthousiasme pas autant que d’autres. Les emprunteurs repoussent plus souvent l’idée d’y emprunter des cassettes vidéo ou des CD-audio. Les emprunteurs sont des partisans du livre. Ils aiment son contenu (surtout dans le cadre du choix effectué par la bibliothèque) et également sa dimension physique ou matérielle.

L’inclination des emprunteurs pour le livre est peut-être à mettre en relation avec les caractéristiques sociodémographiques de ce groupe. Les femmes sont plus souvent emprunteurs que les hommes, or on sait que le goût pour la lecture, et notamment celle de romans, s’observe plus fréquemment chez celles-ci que chez ceux-là. La population des emprunteurs est aussi la plus âgée : l’âge moyen est de 39 ans. La fixation sur le support livre puise sa source peut-être dans cette classe d’âge qui se reconnaît moins dans les supports magnétiques ou numériques.

Les séjourneurs

Ce groupe ressemble au premier par un taux important d’inscrits et d’usagers qui fréquentent la bibliothèque depuis au moins cinq ans (38 % des multifréquentants).Il se distingue des emprunteurs et se rapproche des passagers par un recours moins fréquent à l’emprunt. Ce qui caractérise en propre les séjourneurs, c’est à la fois leurs usages et le rythme de leurs visites. Ce type réunit des usagers dont la totalité vient au moins une fois par semaine et presque la moitié plusieurs fois. Non seulement ils fréquentent plusieurs bibliothèques (ils affirment davantage fréquenter une autre bibliothèque que celle de Nancy), mais, en plus, ils se rendent très régulièrement dans l’une d’entre elles. On peut penser que la fréquence de leurs visites dans les autres bibliothèques est un peu moins soutenue. Les séjourneurs résident en effet davantage à Vandoeuvre et mettent moins de temps pour venir à la bibliothèque. Ils viendraient aussi souvent, car ils résident à proximité.

Si les séjourneurs viennent si souvent à la bibliothèque, c'est qu'ils y pratiquent plusieurs usages : ils déclarent ainsi plus souvent trois buts à leurs visites que les autres. Ils disent venir plus souvent pour travailler sur place à partir de leurs documents et ressemblent aux emprunteurs par un niveau assez élevé de visites pour travailler sur les livres de la bibliothèque. Ils s’approprient la bibliothèque pour en faire un lieu d’étude bien que cette population soit composée d’une part moindre d’étudiants que celle des passagers. Ces multifréquentants ni jeunes ni vieux (leur moyenne d’âge est de 35 ans) sont plus souvent des hommes. Se dessine ainsi le portrait d’un public bien connu des bibliothécaires : il s’agit de ces lecteurs davantage tournés vers l’information que vers la littérature et qui apprécient l’univers studieux de la bibliothèque et demeurent sur place longtemps. Ces habitués 28 ont des centres d’intérêt très variables, mais partagent ce plaisir de la fréquentation de la bibliothèque. Contrairement aux emprunteurs, les séjourneurs ne sont pas figés sur le support du livre : ils affirment plus fréquemment qu’ils emprunteront des cassettes vidéo et des CD-audio dans la nouvelle médiathèque. De même, ils font plus souvent de la lecture de la presse le but de leur visite.

Le rythme élevé de leurs visites et leur tendance au séjour sur place expliquent leur niveau d’information plus important. Ils savent plus que les autres que la bibliothèque se transformera en médiathèque et l’ont appris davantage par cet équipement lui-même. Ils en ont sans doute entendu parler ou en ont même parlé ouvertement avec le personnel qui commence à les repérer. Et s’ils utilisent dans une proportion plus grande le catalogue informatisé, c’est qu’ils ont davantage eu l’occasion, le temps et l’envie de s’y intéresser. Le mode de visite des séjourneurs implique aussi une forte expérience de la vie de la bibliothèque, ce qui permet de comprendre leur jugement un peu plus souvent critique à l’égard du confort ou du bruit dans la bibliothèque. Restant sur place, ils ont le temps de rencontrer des conditions jugées peu agréables.

Au total, les séjourneurs forment une population très visible. Ils viennent très régulièrement et restent sur place en occupant l’espace par des documents qui soutiennent leur activité de travail. Cette population, qui représente une fraction limitée du public (38 % des multifréquentants et probablement moins sur l’ensemble de la population des usagers), contribue fortement à l’image de l’usager des bibliothèques tant il représente une part importante de l’activité de cet équipement. Du fait de son omniprésence et de ses manières d’utiliser la bibliothèque, ce type d’usager ressemble aux non-inscrits. Une partie des discours des bibliothécaires sur les non-inscrits s’appuie sur ce public. La confusion n’est que partiellement erronée, puisque les séjourneurs ne sont pas toujours inscrits à toutes les bibliothèques qu’ils fréquentent.

Les passagers

Contrairement aux emprunteurs ou aux séjourneurs, les passagers (22 %) fréquentent la bibliothèque depuis peu de temps (100 % y viennent depuis moins de trois ans) et sur le mode de la non-inscription (28 % sont dans ce cas contre moins de 15 % pour les autres). Ils sont passagers au sens de clandestins en ce qu’ils utilisent un service sans se dévoiler. Ils le sont également du fait de leur rythme occasionnel de visites. Enfin, nous les qualifions de passagers, car ces usagers font un usage « superficiel » de la bibliothèque : ils viennent plus souvent y passer le temps ou voir des gens, accompagner quelqu’un ou lire la presse (dans la même proportion que les séjourneurs). La bibliothèque est peu utilisée pour ce qui la caractérise en propre, mais pour des services que d’autres lieux offrent aussi. Une cafétéria peut aussi lui permettre de voir des gens, de venir en groupe ou de lire la presse quotidienne régionale.

Cet usage de la bibliothèque se traduit par une appréciation plus critique de l’institution. Les passagers se montrent un peu moins satisfaits de la disponibilité du personnel ou du classement des livres. De même, ils avouent plus souvent craindre de ne plus retrouver leurs repères dans la nouvelle médiathèque. Comme si leur utilisation « superficielle » du lieu s’appuyait sur une connaissance du cadre de la bibliothèque (espace, personnel…) que le prochain déménagement allait rendre caduque. Mais surtout, les passagers expriment nettement plus souvent (83 % contre 54 % des emprunteurs) des craintes que la transformation de la bibliothèque en médiathèque ne se traduise par le passage à une inscription payante. Et alors que la moitié des emprunteurs et des séjourneurs confient qu’ils ne remettront pas en cause leur inscription du fait de la suppression de la gratuité, les passagers sont seulement un quart dans ce cas. Ils entretiennent un rapport avec la bibliothèque qui rend le fait de devoir payer plus difficile à accepter. Que ce soit dû à la fréquence épisodique de leurs visites ou à la façon dont ils utilisent la bibliothèque et dont ils la jugent, les passagers estiment que leurs modalités de fréquentation du lieu ne justifient pas le paiement d’un droit. Pour ces raisons, ce type de multifréquentants paraît le plus menacé par l’hypothétique entrée en vigueur de l’inscription payante. Leur départ serait facilité par le fait qu’ils résident plus souvent à au moins vingt minutes de trajet de la bibliothèque de Vandoeuvre, dans une commune équipée de bibliothèque (Nancy, Laxou).

L’attrait de notre typologie réside dans le fait qu’elle offre une vision composite de la population des multifréquentants. Emprunteurs, séjourneurs et passagers partagent la fréquentation de deux bibliothèques, mais se distinguent par des modalités d’utilisation clairement différentes. Ces types reposent principalement sur des différences de comportements et moins sur des caractéristiques sociales singulières. Le niveau de diplôme, par exemple, ne participe pas à la différenciation des types de multifréquentants. Un résultat de cette nature aide à penser que la proximité avec le système de valeurs scolaire est moins déterminante pour ceux qui fréquentent déjà la bibliothèque (et même plusieurs pour les multifréquentants) que pour ceux qui ne s’y rendent pas. À l’intérieur des usagers, le niveau de diplôme ne forme pas une information toujours discriminante.

Sociologie des usagers des bibliothèques

Notre enquête a soulevé une question jusqu’alors peu évoquée : une partie non négligeable des usagers des bibliothèques se compose de ceux qui en fréquentent plusieurs. L’activité de cet équipement culturel repose sur une population que le décompte brut des usagers tend à surévaluer. Olivier Donnat a montré que 10 % de la population représentent « environ 60 % des entrées des théâtres et des concerts classiques » 29. La multifréquentation des bibliothèques apparaît comme une modalité supplémentaire de cette concentration des pratiques culturelles autour d’une fraction étroite de la population. Il reste que le niveau de concentration pour les bibliothèques semble moins important que pour d’autres. Le calcul de cette concentration pose problème, car l’utilisation de la bibliothèque peut prendre des formes variables (emprunt, séjour) avec des statuts différents (inscrits, non-inscrits). Il faudrait pouvoir à présent comparer la proportion de 29 % de multifréquentants parmi le public de la bibliothèque de Vandoeuvre avec celle obtenue dans d’autres lieux. Ces chiffres permettraient de mettre à jour les caractéristiques des bibliothèques qui suscitent ce phénomène. Sur la base d’enquêtes, on peut déjà avancer que les bibliothèques de centre ville seront davantage propices à la multifréquentation 30. Dans son enquête à Marseille, J. Vialle note que « les sites placés aux abords immédiats du centre ville accueillent un public majoritairement acquis à l’idée de circuler dans le réseau » 31.

L’étude des multifréquentants prend place dans un cadre plus général visant à interroger et préciser la notion d’usager. C’est une façon supplémentaire de différencier les usages et les usagers. Cette sociologie des usagers pourrait se donner pour mission d’identifier les différents types d’usagers, de montrer ce qui les caractérise et les logiques de leurs usages.

  1.  (retour)↑  ARCmc (Analyse, recherche et conseil en marketing et communication), « L’Expérience et l’image des bibliothèques municipales », BBF, t. 25, n° 6, 1980, p. 265-299.
  2.  (retour)↑  Jean Gattégno, « Bilan d'une action : la politique de la direction du livre », Pratiques de la lecture, sous la dir. de Roger Chartier, Marseille, Rivages, 1985, p. 210.
  3.  (retour)↑  Anne-Marie Bertrand, Les Publics des bibliothèques, Paris, Éd. du CNFPT, 1999, p. 34.
  4.  (retour)↑  Olivier Donnat, « La Stratification sociale des pratiques culturelles et son évolution (1973- 1997) », Revue française de sociologie, t. XL, janvier-mars 1999, p. 114.
  5.  (retour)↑  La comparaison est rendue difficile par la modification des professions et catégories sociales depuis 1982.
  6.  (retour)↑  Cf. Anne-Marie Bertrand, Jean-François Hersent, « Les Usagers et leur bibliothèque municipale », BBF, 1996, t. 41, n° 6, p. 8-16, ainsi que le rapport de Martine Burgos, Claude Poissenot, Jean-Marie Privat, Symbolique de l'inscription et usages de la bibliothèque municipale, le cas des usagers non inscrits, rapport à la BPI, janvier 2000.
  7.  (retour)↑  Il s'agit bien sûr d'une très forte sous-estimation, puisque toutes les personnes n'ont pas pu être interrogées du fait de leur arrivée en groupe ou de l'indisponibilité provisoire des enquêteurs.
  8.  (retour)↑  Anne-Marie Bertrand, « L'expérience et l'image des bibliothèques municipales », Observatoire permanent de la lecture publique à Paris, Publics et usages des bibliothèques : un défi pour la coopération, Paris, BPI-Centre Georges-Pompidou, 1998, p. 91.
  9.  (retour)↑  Nous recourons à ce terme dans une vision descriptive sans souhaiter conserver sa connotation péjorative.
  10.  (retour)↑  Cf. Claude Poissenot, Les Adolescents et la bibliothèque, Paris, BPI/Centre Georges-Pompidou, 1997.
  11.  (retour)↑  C'est par exemple un résultat majeur de l'évolution du public de la BPI. Cf. Martine Poulain, Constances et variances, Paris, BPI/Centre Georges-Pompidou, 1990.
  12.  (retour)↑  % des premiers ont lu moins de cinq livres au cours des douze derniers mois, alors que c'est le cas de 22 % des seconds. Ce chiffre est extrait du cédérom Les Pratiques culturelles des Français, (enquête de 1997), édité pour le Département des études et de la prospective de ministère de la Culture et de la Communication, par la Documentation française, en 1999.
  13.  (retour)↑  Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français, Paris, La Documentation française, 1998, p. 194 et 244.
  14.  (retour)↑  Ce résultat entre en contradiction avec celui mis en évidence par François Rouet, dans La Grande mutation des bibliothèques municipales (Paris, Ministère de la Culture-Direction des études prospectives, 1998, p. 52), selon lequel « deux tiers des hommes interrogés déclarent venir au moins une fois par semaine contre 54 % des femmes ». L'enquête à Vandoeuvre corrobore la tendance observée par François Rouet : 45 % des hommes viennent au moins une fois par semaine contre 31 % des femmes.
  15.  (retour)↑  Cf. Jean-Claude Kaufmann, La Trame conjugale, Paris, Nathan, 1992.
  16.  (retour)↑  On trouve un résultat convergent dans Michel Glaude et François de Singly, « L'organisation domestique : pouvoir et négociation », Économie et statistique, 1986, n° 187, p. 20.
  17.  (retour)↑  Salvador Juan, Sociologie des genres de vie, Paris, PUF, 1991, p. 133.
  18.  (retour)↑  François Rouet, op. cit., p. 63.
  19.  (retour)↑  Jean-Claude Passeron, « Images en bibliothèque, images de bibliothèque », BBF, 1982, t. 27, n° 2, p. 69-83.
  20.  (retour)↑  Pour un exemple d'usager confiné sur un territoire, cf. Claude Poissenot, Les Adolescents et la bibliothèque, op. cit., p. 176.
  21.  (retour)↑  Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1991, p. 339.
  22.  (retour)↑  Dans l'étude sur les usagers non inscrits des bibliothèques, nous en avons interrogé plusieurs qui se rendaient au moins une fois par semaine dans chaque bibliothèque fréquentée.
  23.  (retour)↑  Notons que la mise en commun du catalogue n'est pour l'instant pas suivie d'une standardisation des conditions d'inscription ou encore d'une extension de la carte d'abonnement. Les usagers qui viennent dans une bibliothèque ponctuellement parce qu'ils y ont repéré une référence doivent prendre la carte d'abonnement de ce lieu pour emprunter.
  24.  (retour)↑  Signalons que la comparaison peut au contraire conduire à une plus grande indulgence. Ainsi, nous avions remarqué que les enseignants en couple avec un(e) collègue exprimaient plus souvent leur insatisfaction à l'égard de leur statut que ceux en couple avec un(e) non-enseignant(e). Ces derniers pouvaient prendre conscience des avantages relatifs de leur situation en la comparant avec celui (celle) qui partage leur vie. Cf. Claude Poissenot, François de Singly, « Les enseignants en couple », Éducation et formations, juillet 1996, n° 46, p. 93-108.
  25.  (retour)↑  Sur ces concepts, cf. Albert O. Hirschman, Face au déclin des entreprises et des institutions, Paris, Éd. ouvrières, 1972.
  26.  (retour)↑  Pour cette analyse, nous avons utilisé le logiciel Question.
  27.  (retour)↑  Michel Grumbach, Jean-Claude Passeron, [et alii], L'OEil à la page, Paris, BPI, 1985, p. 47.
  28.  (retour)↑  Pour une appréhension qualitative de ce public, cf. le film de Jean-Michel Cretin, Les Habitués, Paris, Productions 108-BPI/CNAC-GP-Centre audiovisuel de Paris, 1998. Cf. aussi Agnès Camus, Jean-Michel Cretin, Christophe Evans, Les habitués, Paris, BPI-Centre Georges Pompidou, 2000.
  29.  (retour)↑  Olivier Donnat, op. cit., p. 222.
  30.  (retour)↑  On sait ainsi que les bibliothèques de centre ville accueillent un public moins local que celles de quartiers résidentiels. Pour un exemple à Tel-Aviv, cf. S. Shoham, S. Hershkovitz, D. Metzer, « Distribution of libraries in an urban space and its effect on their uses : the case of Tel Aviv », Library Information Science Review, vol. 12, n° 2, avril-juin 1990, p. 167-181.
  31.  (retour)↑  J. Vialle, Écologie d’un espace public, Marseille, Ville de Marseille, 1994, p. 59.