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Le livre exposé

Enjeux et méthodes d'une muséographie de l'écrit.

Mireille Vial

L'année 2000 est, entre autres, l'année Gutenberg. Alors que de nombreuses questions se posent sur l'avenir du livre et de la lecture, c’est d’une utilisation un peu détournée du livre par rapport à sa fonction première – le livre « objet d'ostentation » – que l'Enssib (École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques), la bibliothèque municipale de Lyon et le Conseil de l'Europe avaient choisi de traiter les 25, 26 et 27 novembre 1999. Une soixantaine de personnes se sont donc rencontrées à Lyon autour du « Livre exposé : enjeux et méthodes d'une muséographie de l'écrit ».

Ces journées – largement ouvertes sur le monde, puisque 21 intervenants venus de France, d'Europe et des États-Unis se sont succédé à la tribune – ont été d'une grande richesse. Les deux pôles autour desquels ont tourné les interventions étaient les musées du livre et les expositions de livres. « Visites » illustrées et commentées, communications à visée pratique et interventions plus théoriques ont alterné, tandis que des tables rondes clôturaient les journées.

Musées du livre

Denis Trouxe, adjoint à la culture, rappela en introduction que, dans ce domaine, la ville de Lyon, dont on connaît la contribution à l’histoire de l'édition, est bien pourvue avec un musée de l'Imprimerie et la constitution d'un « pôle lyonnais du livre ». Les préoccupations actuelles de la municipalité sont fortement axées sur le livre et son histoire. Pour Patrick Bazin, directeur de la bibliothèque municipale, montrer le livre est un enjeu de société, il est en effet un support essentiel de la transmission du savoir au plus grand nombre. Le risque n'est-il pas d'« embaumer les livres » ? En fait, il s'agit de montrer « la pensée en acte », le public lui-même demande à voir le livre de manière différente.

François Dupuigrenet Desroussilles, directeur de l’Enssib, posa les questions essentielles, qui ont constitué la matière des deux journées : qu'expose-t-on ou quel est le sens d'une exposition de livres ? À quoi s'expose le livre exposé ou quelles sont les techniques à mettre en oeuvre pour les expositions ? Il brossa également une histoire des musées du livre qui permit de situer toutes les expériences présentées et les musées actuels dans un parcours plus large de l'évolution de la relation au livre. Dès la Renaissance, puis aux XVIIe et XVIIIe siècles, le livre se montre dans les bibliothèques princières ou savantes. C'est au XIXe siècle qu’avec la « démocratisation » du savoir, l'idée prend son envol. Les bibliothèques nationales exposent leurs trésors aux yeux du grand public, l'imprimé est en position dominante. Durant la première moitié du XXe siècle, ce sont les techniques et les instruments de la production du livre qui sont mis à l'honneur dans les musées proprement dits (le musée Gutenberg en 1900, ceux de Parme et Lyon dans les années soixante). Parallèlement, les bibliothèques découvrent le concept d'exposition temporaire qui présente soit un écrivain et son oeuvre en gestation, soit l'aspect artistique du livre. Enfin, dans les années 1960-1970, ce modèle étant en crise, les créations de musées s'arrêtent, pour reprendre vers 1983-1984 (en 1986, le musée de l'Affiche à Toulouse ; en 1991, le musée du Cartonnage à Valréas ; en 1998, le musée de l'Image à Épinal, etc.). La « demande de patrimoine » se fait de plus en plus forte, les expositions se multiplient dans les bibliothèques. En même temps, la « réalité virtuelle » fait son entrée et l'imprimé devient un simple élément parmi d'autres, évolution qui, bien sûr, pose de nouvelles questions.

La première étape – à tout seigneur tout honneur – fut, avec Claus Maywald-Pitellos, le musée Gutenberg de Mayence. Créé en 1900, détruit en 1945 (les collections furent sauvées), il connut les vicissitudes habituelles : manque d'espace, manque d'argent. En 1995, un recours à la générosité publique a fourni un million de marks sur les cinq nécessaires aux travaux, qui ont commencé en 1998 : salles d'exposition, salle d'impression de journaux, magasins en sous-sol… Le musée, qui reçoit 120 000 visiteurs par an, se tourne vers l'interactivité, met l'accent sur les activités pédagogiques, coopère avec cinq autres musées et avec la recherche universitaire. De nombreuses manifestations sont prévues au cours de cette année.

Avec James Mosley, la deuxième visite guidée nous mena à Londres, à la St Bride Printing Library, plus spécialisée dans les techniques de l'imprimerie. Le musée-bibliothèque rassemble des échantillons, des catalogues, des documents non conservés ailleurs. Les idées qui ont présidé à sa fondation, à la suite d'une exposition, étaient, d'une part, pédagogiques – offrir un complément à une école technique de l'imprimerie censée (entre autres) occuper les jeunes du quartier, réputé mal famé –, d'autre part, muséales – la conservation de ces techniques. Les collections d'un imprimeur, William Blades, acquises par la bibliothèque de l'école ainsi que celles d'un fondeur de caractères, Reed, ont contribué à en faire un centre de documentation historique sur les processus d'impression. À partir de 1964, « the Printing Historical Society » poursuivra le collectage des caractères, bois, matrices… Une nouvelle association, « History of the Book Research Center », en liaison avec les centres d'histoire du livre de plusieurs universités, a vu le jour.

La promenade s'est poursuivie en Italie qui a vu la création d'un centre d'étude sur le livre, à San Cassiano, près de Florence. Un musée du livre est en cours d'élaboration avec l'université et la collaboration de petites et grandes bibliothèques de Florence et de la région. Ici aussi, on déplore l'absence de soutien et de budget.

Les maisons d'écrivain (il en existe de 100 à 110 en France) sont par essence des musées de l'écrit, mais paradoxalement, les collections de livres n'y sont pas les plus importantes;en général, les manuscrits des écrivains sont à la Bibliothèque nationale de France. L'enjeu est de gérer l'ensemble patrimonial qui relie l'auteur à l’œuvre et au public. On cherche à séparer les espaces de vie et les espaces musées afin d'en faire des lieux de rencontre vivants, des lieux de culte, en utilisant également les nouvelles techniques. L'engouement du public pour ces lieux est tel qu'il fait l'objet de missions ethnologiques 1.

Du côté institutionnel, le Conseil de l'Europe a déjà formalisé un « itinéraire culturel du livre », parallèle à la « Route des anciennes universités »; un premier « Inventaire des musées du livre, de la presse et de l'imprimerie en Europe » a été distribué 2. Le but de cette opération est de développer la mémoire et la conscience de certaines valeurs européennes communes autour du patrimoine intellectuel et pas seulement touristique. Le Conseil de l'Europe propose son aide et sa stratégie.

Nous voilà partis sur les traces de Voltaire, à Saint-Petersbourg. Andrew Brown, du Centre international d'études du XVIIIe siècle, à Ferney-Voltaire, retraça la double histoire de la bibliothèque de l'écrivain conservée en Russie et de celle de Ferney. Le cas de figure est original : les livres en Russie, le lieu, Ferney-Voltaire, dans l'Ain. D'une part, un projet culturel veut faire de ce lieu une nouvelle « auberge de l'Europe » ; d'autre part, les annotations de Voltaire sur ses livres et les livres eux-mêmes, doivent être mis à la disposition des chercheurs. Différentes solutions de numérisation sont envisagées, difficiles à réaliser. Éviter à la fois l'érudition et la vulgarité sera le pari de cette opération, afin de toucher un large public et des chercheurs dans un même lieu.

En République tchèque, il existe un seul véritable musée du livre, ouvert en 1957 dans un monastère transformé en château. Un parcours traditionnel, axé sur les productions et les spécificités nationales, est agrémenté de reconstitutions attractives comme celle d'un scriptorium ou d'un atelier de reliure. D'autres lieux présentent également des pans d'histoire régionale de l'imprimerie. Ainsi les fouilles d'un site ont permis de retrouver du matériel d'imprimerie datant du début du XVIIe siècle. En ce même lieu, se trouve le plus ancien mémorial élevé en hommage à un livre – la Bible de Kralice – et à ses imprimeurs. Plusieurs musées permettent au public de pratiquer des activités, mais les moyens multimédias sont encore balbutiants.

Le musée de l'Imprimerie de Lyon a occupé une place importante dans les interventions. Constitué d'une exposition permanente, à visée pédagogique, et d'un très riche centre de documentation, il se veut aussi le conservatoire vivant de techniques et de savoir-faire qui concernent aussi bien l'histoire de l'art et de l'écriture que celle du livre. Un atout important est sa fréquentation par de nombreux professionnels détenteurs de ces savoirs qui, par le biais d'ateliers, les transmettent au public.

Les expositions de livres

Lors d’un petit détour outre-Atlantique, Daniel Traister, de la Penn State University, présenta la façon dont les Américains appréhendent le livre et, plus particulièrement le « livre européen » dans le cadre universitaire. Les origines géographiques, sociales et religieuses multiculturelles peuvent être un frein à la connaissance de l'histoire de l'Europe, et donc de l'environnement de l'histoire du livre. Les expositions ont avant tout une visée pédagogique : pour éveiller l'intérêt parmi la communauté universitaire, il est nécessaire de « faire parler » les livres, pas seulement de les présenter. Daniel Traister décrivit une expérience d'exposition de livres d'art allemands et français de la période de l'entre-deux-guerres, dont le fil conducteur fut une oeuvre de Walter Benjamin. Là encore, il s'agissait d'amener le public vers le livre et la lecture, alors que de nombreux autres médias s'offrent à lui encore plus largement qu'en Europe. Au-delà des différences d'approche, nous, bibliothécaires, avons bien les mêmes missions.

Gérard Corneloup, de la bibliothèque municipale de Lyon, nous fit entrer dans les considérations pratiques, avec un exemple concret assez facilement applicable à d'autres établissements. L'« espace patrimoine » de la bibliothèque a été conçu comme un complément à l'espace exposition proprement dit. Il prend place dans un lieu de passage et a été entièrement conçu par elle, les ateliers s'occupant de la partie matérielle. Le coût de l'équipement initial s'est élevé à 100000 F (1994). Entre 60 et 100 pièces sont exposées trois fois par an, les sujets sont choisis en liaison avec les différentes composantes de la bibliothèque et le budget total (avec matériel publicitaire et petit livret) varie de 10 000 à 25 000 F. Le problème le plus aigu reste celui de la charge de travail supplémentaire pour les personnels.

Un rien provocateur, Hubert Bari, du Museum national d'histoire naturelle, a donné les clefs pour qu'une exposition de livres ne soit pas ennuyeuse : légitimer le sujet et ne pas lésiner sur les moyens muséographiques à mettre en oeuvre. Deux principes sont à respecter : construire un scénario, une mise en scène et introduire toutes les techniques qui permettent de faire vivre les livres (accompagnement sonore, animé, etc.). L'exemple récent qui illustre le mieux ce parti pris est l'exposition « Figures du ciel » de la Bibliothèque nationale de France. Le seul bémol à apporter est quand même le coût de telles opérations, estimé à 10 000 F le m 2 « clés en mains ».

Les coulisses des superbes expériences de la BnF ont été dévoilées par Viviane Cabanes. L'établissement dispose bien sûr d'une équipe, d'un budget et élabore sa programmation avec les différents services, suivant une politique définie. Il s'agit toujours de donner à voir et à comprendre. L'accompagnement documentaire est dans l'exposition (films, guides, cartes…) et hors de l'exposition (concerts, conférences, catalogues…). La démarche actuelle de la BnF suit trois axes : exposer le livre comme objet, la littérature et l'écrit. « Les reliures royales de Fontainebleau » ont coûté 700 000 F, essentiellement en aménagements et contraintes d'environnement, étant donné la nature précieuse des objets exposés. Pour la littérature, le livre n'a représenté qu'un dixième des pièces exposées au bénéfice du contexte social et artistique pour l'exposition sur Marcel Proust. Toutes sortes de supports ont été mis à contribution : objets, archives filmées, diaporamas, etc. Pour « Figures du ciel », de petits ordinateurs « feuilletoirs » permettaient de consulter les livres numérisés exposés. Le cycle d'expositions « L'aventure des écritures » est plus orienté vers un souci de montrer un espace permanent consacré à l'écrit.

La première table ronde présenta des expériences variées de politique culturelle autour de l'écrit, à plusieurs niveaux. La ville de Sélestat veut développer un musée du livre autour de sa bibliothèque humaniste du XVe siècle et devenir un pôle de tourisme culturel dans le cadre d'un réseau du livre, du patrimoine écrit et de l'art en Alsace centrale. La région Émilie-Romagne, en Italie, s'est dotée d'un « Istituto per i Beni Culturali » conçu comme un instrument de programmation et de conseil. Au sein de celui-ci, la « Direction du livre et de la documentation » s'occupe aussi bien d'inventaires divers que de maisons d'écrivain ou de fonds littéraires. L'action régionale de cet institut prend place dans un réseau dessinant un large musée concrétisé dans les itinéraires de tourisme culturel.

Enfin, Patrick Bazin fit état du débat qui court en la ville de Lyon sur le musée de l'Imprimerie : faire d'un lieu actuellement peu visité, sauf par les spécialistes, un « objet de plaisir et de loisirs », l'inclure dans une perspective pédagogique dans le « pôle lyonnais du livre ». La journée se conclut sur le constat que, malgré le développement des fonctions muséales des bibliothèques, cette nouvelle facette du métier ne devait pas échapper aux professionnels du livre.

Pour terminer ce voyage, ô combien dense, plusieurs points de vue sur l'avenir du livre ont été exposés par des professionnels du livre non bibliothécaires. Une vidéo illustra la position de l'enthousiaste éditeur italien Mario Guaraldi. Devant les problèmes rencontrés par l'édition traditionnelle, celui-ci réinvente, à grande échelle, l'édition en utilisant les techniques modernes : livre à la demande, transmission par Internet… permettent de répondre aux besoins, à peu de frais, tout en conservant un contrôle (en ligne) sur l’œuvre. Dans ce schéma, d'après Mario Guaraldi, le rôle du bibliothécaire reste essentiel en particulier dans la diffusion. Le net peut être considéré comme une alternative à l'exposition.

M. Schenda, universitaire et auteur de livres de vulgarisation, rappela que le problème reste tout de même le nombre de non-lecteurs et qu'Internet est loin de toucher tout le monde. Il plaida pour une littérature populaire de qualité qui permette de lire, au sens de comprendre. Ladislas Mandel apporta, lui, le point de vue du « fabricant de lettres » en insistant sur l'importance du traçage de l'écriture, création de l'esprit et reflet de la société à un moment donné.

Comme on peut le constater, ce tour d'horizon est bien plus qu'un simple catalogue de réalisations ou de recettes. L'importance de plus en plus grande de la demande de connaissance de notre patrimoine en général, et écrit en particulier, amène les professionnels à reconsidérer leurs missions et à faire preuve d’une grande imagination dans le respect des valeurs intellectuelles qui sont les nôtres afin de satisfaire le public. Ces journées ont ouvert de très larges perspectives dans ce domaine.

  1.  (retour)↑  Cf. le compte rendu des 4es Rencontres des maisons d’écrivain et des patrimoines littéraires dans ce numéro, p. 100.
  2.  (retour)↑  http://culture.coe.fr/epba