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Editorial

Bertrand Calenge

Le livre, « ce pain de l'esprit », chanté par Jean Guéhenno, a longtemps été considéré par les bibliothécaires comme une valeur culturelle et non marchande : certes, il fallait bien l'acquérir, mais l'encadrement des prix et l'inflation modérée rendaient cette nécessaire transaction prévisible sinon indolore, comme l'était l'achat du pain quotidien. Non que les bibliothécaires soient indifférents aux données financières : se battre pour des budgets est leur activité récurrente, investir dans des équipements de tous types est leur combat. Mais il s'agit là de relations avec des tutelles sinon toujours généreuses, du moins partageant les mêmes objectifs d'intérêt général.

Et puis la machine culturelle s'est emballée : l'importance économique de l'« information », et plus encore le libéralisme qui recherche partout des niches de profit, ont placé les bibliothèques face à une rentabilisation du cœur de leur activité : l'univers du savoir et de la création. Concurrence des autres prestataires d'information, inflation des coûts, enjeux juridiques aux immenses conséquences financières constituent un champ de bataille nouveau, d'autant que le livre s'est développé en de multiples avatars.

De consommatrices passives, les bibliothèques sont devenues actrices dans ce marché économique : les relations avec les libraires, les éditeurs se négocient âprement. Les bibliothèques découvrent également qu’elles sont elles-mêmes non seulement des gisements d'information mais aussi productrices. Cela n'est certes pas nouveau, et l'édition publique en est un exemple, mais les technologies avancées ouvrent un champ encore en exploration qui entraîne, dans le domaine économique, une interaction forte des secteurs publics et marchands.

Cela fait-il des bibliothèques des agents économiques comme les autres ? Certes, les bibliothèques n'échappent pas à l'économie, mais leur mission et leur activité leur attribuent un objectif non économique : être des bastions de la liberté d'information et de la culture dans une société de l'information.

François Reiner, observateur lucide et incisif, avait accepté avec intérêt d’écrire un article sur ces enjeux. Sa disparition brutale nous prive des ses réflexions toujours pertinentes. Ce dossier lui est dédié en hommage.