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Impressions d'été

De l'art contemporain et des bibliothèques

Jacqueline Cancel

« Les bibliothèques et la sensibilisation à la création artistique contemporaine » était le thème de l'université d'été de la FFCB (Fédération française de coopération entre bibliothèques), qui réunissait, pour la première fois, des professionnels du livre et de l'art contemporain sur l'île de Vassivière, au milieu des forêts, de l'eau, des prés, et des vaches rousses du Limousin.

Des repères perdus

Le constat s'impose : l'incompréhension, la rupture même, est profonde entre l'art contemporain et la plus grande part du public, y compris quelquefois du public cultivé, comme en ont témoigné les vives polémiques auxquelles nous avons pu assister récemment.

Il ne s'agit pas ici du choc déroutant, de cet effroi émerveillé devant l'étrange inconnu tout d'un coup proposé, qu'a toujours suscité la vision trop neuve et singulière de l'artiste. La crise profonde, les évolutions complexes de l'art depuis les années 1960 en particulier, ne permettent plus l'accès direct à l'œuvre sans une nécessaire initiation qui devra proposer des clés de compréhension :

– disparition de la notion d'œuvre originale, touchée et signée de l'artiste, présentée au public dans des musées faits tout exprès : les œuvres deviennent multiples, virtuelles, éphémères et les créations collectives, interactives où le spectateur est convoqué, incorporé ;

– prolifération de nouvelles techniques ; accélération, métissage, brouillage des frontières traditionnelles entre les différents domaines artistiques, discours et cénacles exterminateurs…

Les repères sont perdus qui, par l'imaginaire et la création, permettaient d'éclairer et de décrypter une part de l'opacité qui nous entoure, et partant, permettaient aussi la construction de soi et l'inscription pleine de chacun au cœur du monde. Cette rupture entre l'art et le public fait donc doublement question : comme impasse culturelle et comme impasse démocratique.

Favoriser les partenariats

Réfléchir ensemble avec les professionnels du livre et de l'art contemporain pour trouver les moyens de permettre au public le plus large d'avoir accès à la création contemporaine, et restaurer cette familiarité et cet émerveillement perdus, voir comment utiliser pour cela le réseau des bibliothèques, outils réels de démocratisation, et pour peu qu'on le veuille bien, permettre les rencontres, les passerelles, les échanges, la connaissance mutuelle et la complémentarité. Favoriser les partenariats, tel était donc le projet de cette université d'été.

Programme chargé, avec des interventions denses, des plaidoyers enthousiastes, des coups de cœur, des coups de gueule, des coups de blues parfois, où les doutes et les lassitudes affleuraient : comment concilier par exemple la pléthore de la demande scolaire avec la qualité de l'initiation à proposer, quand les moyens manquent, que l'éducation artistique est absente des programmes scolaires et que la visite au musée ne sera précédée ni suivie d'aucun approfondissement, que tout sera encore à recommencer. La documentation et les nombreuses informations, les visites et découvertes provoquaient de fortes impressions, les repas ensoleillés et délicieux sur le pré favorisaient les échanges…

Bien sûr, à vouloir aborder beaucoup, on a peu approfondi ; à se connaître peu, on n'osait pas encore s'affronter dans de salubres désaccords, mais ce n'était pas le propos.

Cette première réunion devait permettre de se découvrir, d'apprendre à mieux poser les – bonnes – questions, de bien situer les compétences spécifiques, de présenter des expériences menées, d'imaginer des suites pour approfondir la réflexion commune et permettre, à partir de là, de tisser des partenariats fructueux.

Des vaches rousses

Ni effet, ni décor, l'irruption du bucolique est ici au cœur même de la réflexion proposée1. En effet, le Limousin est une région très rurale avec une seule ville de plus de cent mille habitants, Limoges, et cinq villes de plus de dix mille habitants.

Si l'on tient compte des a priori, ou des constats habituels concernant les difficultés à combler le retard culturel, des déficits d'équipements adaptés en zone rurale (faute parfois de volonté politique convaincue), et compte tenu des difficultés réelles du monde campagnard, le Limousin n'apparaissait pas de prime abord comme le lieu le plus propice pour mener à bien la réflexion de la réconciliation du public avec la création contemporaine. Or on y connaît un vif bouillonnement.

Une politique très volontariste, innovante, et courageuse sans aucun doute – je sais de quoi je parle pour avoir été confrontée, en zone rurale, à bien d'autres frilosités – a permis là la création de tout un réseau de structures, d'équipements, de manifestations, de réalisations réussies, de projets ambitieux, d'une dynamique qui implique, dans une concertation et une complémentarité efficaces, différents acteurs de terrain, des bibliothèques aux centres d'art, des associations aux élus.

Cette synergie foisonnante, intelligente, favorisant les passerelles entre les arts ancestraux – tapisserie, arts du feu et de la terre – et l'art contemporain, permettant dans une même démarche l'ancrage dans le contexte local et l'ouverture au monde, alliant tradition et modernité, réconciliant, dans un continuum qui fait sens, hier et aujourd'hui, ici et ailleurs, désacralise aussi et remet l'art à sa place, au cœur du quotidien et de la vie toute simple : divers centres d'art installés dans des lieux très touristiques, où l'on vient en famille, comme l'île de Vassivière ou dans des petites communes, tel l'étonnant Espace Paul Rebeyrolle d'Eymoutiers ( 1 500 habitants environ), permettent au public local, et comme incidemment, la confrontation dérangeante et vivifiante avec les œuvres d'aujourd'hui.

Cette présence voulue, sensible, de l'art contemporain a donné naissance à de nombreux projets d'édition, de livres d'artiste notamment, très présents dans les collections des bibliothèques locales, y compris dans celles de la bibliothèque départementale.

Un Centre national du livre d'artiste est en projet à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne, 8 000 habitants), où l'association Pays paysage « depuis une dizaine d'années s'interroge sur ce phénomène du livre d'artiste et s'attache à faire découvrir les productions actuelles dans ce domaine en créant des événements de portée internationale et en invitant les spécialistes, les artistes, les éditeurs, les initiateurs de ces livres singuliers… Expositions, colloques, foires-rencontres d'éditeurs, d'artistes, d'écoles d'art, classes artistiques, ateliers ont permis à un public toujours plus nombreux d'appréhender le livre d'artiste comme témoin privilégié de la création contemporaine » 2. Le bonheur est dans le pré. Courons-y vite… il donne à penser !

  1.  (retour)↑  Il y a réellement des vaches, des tracteurs, un centre d'art qui vivent tous ensemble dans les prés de l'île de Vassivière.
  2.  (retour)↑  Extrait de « Collection Pays-paysage, livres d'artistes contemporains », Paris, Art & Métiers du livre.