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Le Centenaire de la revue Library Association Record

Gernot U. Gabel

Il y a cent ans, paraissait le premier numéro de la revue Library Association Record. Depuis, l’organe officiel de l’Association des bibliothécaires de langue anglaise a traversé avec eux deux guerres mondiales et maintes crises et réorientations sans changer une seule fois de titre… le rêve du bibliothécaire spécialiste des séries !

Le LA Record, comme on l’appelle communément, n’est cependant pas la toute première revue de la Library Association. Fondée en 1877, cette dernière s’est dès ses tout débuts associée à son équivalent américain, l’ALA (American Library Association), et a passé avec elle un accord stipulant que le Library Journal, organe officiel de l’ALA, lui servirait également de bulletin d’information professionnel. Cet arrangement se maintint jusqu’en 1882.

Deux ans plus tôt, toutefois, l’association britannique avait lancé les Monthly Notes of the Library Association of the United Kingdom (1880-1883), mince brochure qui tentait de répondre à la demande de plus en plus insistante des adhérents de la Library Association de disposer d’une brochure d’informations exclusivement britannique. En 1884, ce périodique fut rebaptisé Library Chronicle (1884-1888), sans doute la première vraie revue de l’association. Aux yeux du conseil d’administration, il présentait néanmoins, comme son prédécesseur, un sérieux inconvénient, dans la mesure où tous deux appartenaient, non pas à l’association, mais à leurs rédacteurs en chef respectifs. Un autre titre, The Library, qui existe encore aujourd’hui, vit le jour en 1889. Lui aussi avait pour rédacteur en chef et propriétaire un membre du conseil d’administration de la Library Association, qui avait cependant la haute main sur ce qui s’y publiait.

Organe officiel et propriété de l’association

Le souhait de l’Association de disposer d’une revue qu’elle contrôlerait et financerait entièrement poussa pour finir le conseil à se ranger à ses vues. A l’automne 1898, il prit la décision de publier un périodique qui fût l’« organe officiel et la propriété de l’association ». Après qu’un imprimeur eut été choisi pour en assurer la réalisation, le premier numéro parvint par courrier à tous les membres de la Library Association au mois de janvier 1899.

Le premier numéro de ce nouveau mensuel s’ornait en frontispice d’une illustration d’Alma Tadema, célèbre artiste de l’époque ; l’effigie tenant lieu de sceau et censée décrire « la représentation symbolique de l’esprit de l’association », peignait cette dernière sous les traits d’une femme. La revue se voulait « un moyen de communication entre les bibliothécaires de toutes les régions du monde anglophon e ». Elle annonçait son intention d’aborder les sujets intéressant les bibliothèques et les questions de bibliographie. Le texte qui se présentait sur une seule colonne était composé manuellement, car il revenait moins cher aux imprimeurs de payer un compositeur à la main que d’investir dans de coûteux équipements. Les pages étaient illustrées avec parcimonie et le choix du caractère s’était arrêté sur le classique Caslon.

Réalisé dans l’atelier de l’imprimerie londonienne Horace Marshall & Sons, le LA Record eut pour premier rédacteur en chef Henry Guppy, qui, comme tous ses successeurs jusque dans le milieu des années 70, se consacrait à mi-temps à cette tâche. Guppy était le conservateur en chef de la prestigieuse bibliothèque John Rylands de Manchester ; la période pendant laquelle il s’occupa de la revue fut marquée par de nombreuses plaintes à propos des retards de publication et de problèmes récurrents avec les auteurs. Les thèmes dont la revue se fit alors l’écho portaient sur l’apparition des machines à écrire pour la rédaction des fiches de catalogue, l’aménagement de fumoirs dans les bibliothèques et l’entrée des femmes dans la profession. A la fin du siècle, le métier de bibliothécaire s’ouvrait à ces dernières et elles s’y engageaient en foule, surtout dans les bibliothèques publiques où elles avaient plus de chances de grimper les échelons de la hiérarchie jusqu’au sommet.

Guppy démissionna de son poste en 1903, trouvant la charge de travail trop lourde. Plutôt que de le remplacer, le conseil d’administration confia alors la responsabilité du contenu éditorial de la revue à son comité des publications, qui continua d’assumer cette tâche pendant vingt ans. Cette décision provoqua un afflux de réactions, pour la plupart défavorables, chez les adhérents, qui ne tardèrent pas à déplorer l’absence de ce guide qu’est un rédacteur en chef. C’est en termes sentis qu’ils s’exprimaient à ce sujet lors du congrès annuel de l’Association ou dans les lettres publiées dans la rubrique « Correspondance » du mensuel. Un des membres du conseil d’administration résumait ainsi son opinion en 1907 : « Le journal est ennuyeux et a peu d’attrait, y compris pour les adhérents », alors qu’un autre déclarait sans ambages : « Un fatras de radotages journalistiques coûteux, indigeste, vaniteux ; un magazine que personne ne lit, ni ne pourrait lire s’il s’y essayait ». Le LA Record, à l’époque, consacrait ses pages aux comptes rendus des réunions du conseil d’administration, aux résultats aux examens et à des notices nécrologiques qui, à la longue, ne pouvaient guère captiver la majorité des lecteurs. Le conseil d’administration ne se laissa toutefois pas émouvoir par les critiques, puisqu’il n’apporta aucune modification au style ni au contenu de la revue.

Une transformation radicale

Après la première guerre mondiale, quand le vent du changement fit vaciller la société britannique sur ses bases, il lui devint toutefois impossible d’ignorer plus longtemps le mécontentement des adhérents. A nouveau pourvu en 1923, le poste de rédacteur en chef fut confié à Arundell Esdaile, qui, lui aussi, occupait ses fonctions à mi-temps. Tout de suite, Esdaile transforma radicalement la revue, sur le fond aussi bien que sur la forme. Les articles, imprimés sur une colonne, étaient encadrés par des marges généreuses, et imprimés sur un papier de meilleure qualité ; un vert pâle fut retenu pour la couverture. Cette présentation ne fit bien sûr pas que des heureux, certains allant jusqu’à qualifier la nouvelle formule de « monstre marin verdâtre », mais dans l’ensemble, elle donna satisfaction. Son coût de production étant cependant plus élevé, elle devint trimestrielle pour des raisons d’économie (jusqu’en 1931 où elle reparut tous les mois).

Depuis 1934, le texte est composé sur deux colonnes et, si les illustrations sont plus nombreuses, la qualité du papier a baissé. Le format et le style imposés par Esdaile restèrent à peu près inchangés plus de quarante ans durant. Resté rédacteur en chef jusqu’en 1935, Esdaile sut offrir à ses lecteurs une gamme étendue de sujets et de points de vue. Bien qu’il ait lui-même signé un certain nombre de commentaires pleins d’humour et d’ironie, il se fâchait, en revanche, de la propension de certains adhérents à critiquer le ton compassé et complaisant de la publication, sans pour autant se donner la peine d’écrire eux-mêmes des articles plus mordants.

A l’instar de tous les périodiques britanniques, le LA Record souffrit, au cours de la seconde guerre mondiale, de la pénurie de papier qui, outre-Manche, dura jusqu’à la fin des années 40. Une fois cet obstacle levé, la revue ouvrit ses colonnes à un débat aussi large qu’animé sur les orientations futures du métier de bibliothécaire dans le pays, échanges qui eurent l’effet bénéfique d’accroître substantiellement les contributions soumises à la rédaction. Le rédacteur en chef se trouva alors dans la situation, aujourd’hui courante dans la presse, d’avoir à choisir entre des propositions d’articles trop nombreuses pour l’espace qui leur était alloué : la demande excédait l’offre. La revue tenta de résoudre ce problème en créant en 1957 un supplément intitulé Liaison, publication en couleurs consacrée aux thèmes les plus souvent abordés, à des brèves d’information et à un abondant courrier des lecteurs. Les articles de fond au contenu plus spécialisé, enrichis d’une abondance de notes, suscitèrent, dix ans plus tard, le lancement d’un troisième titre distinct, le Journal of Librarianship. Cette décision permit au LA Record de devenir au vrai sens du terme une revue d’information et d’analyse à même de traiter l’ensemble des sujets susceptibles d’intéresser son lectorat. Du même coup, les comptes rendus de colloques et les communiqués du conseil d’administration furent ramenés à la portion congrue.

C’est donc très logiquement que le conseil d’administration résolut en 1976 de confier à plein temps à un journaliste le poste de rédacteur en chef. Son choix se porta sur Roger Walter, qui lui soumit sans attendre un nouveau projet de couverture et de maquette, ainsi qu’un autre caractère (le Bembo), augmenta le nombre des illustrations et opta pour la souplesse de la photocomposition. Depuis, le LA Record a continué de privilégier l’échange de points de vue pendant que, sur la forme, sa présentation se modernisait par étapes. La dernière innovation relative au caractère date de 1996, année où la rédaction s’est équipée en ordinateurs Power-Mac et s’est mise à travailler avec le logiciel Quark X-Press.

Les bibliothécaires sont relativement peu nombreux, et c’est un fait qu’ils ne s’abonnent que rarement à des périodiques dans la mesure où, comme tout un chacun ou presque, ils trouvent plus agréable de les consulter sur leur lieu de travail, surtout dans la mesure où ils peuvent le faire sans bourse délier. Les rédacteurs en chef de revues professionnelles ne peuvent donc espérer vendre substantiellement un titre que si le prix de son abonnement est compris dans le montant de l’adhésion à une association professionnelle. Le conseil d’administration de la Library Association envisage depuis quelque temps de sous-traiter la fabrication du journal pour réduire les coûts, mais il n’est pas disposé à accepter une baisse du tirage de son fleuron journalistique. Aujourd’hui, près de 25 000 adhérents dispersés dans plus de cent pays reçoivent le LA Record.

  1.  (retour)↑  Trad. de l’anglais par Oristelle Bonis.
  2.  (retour)↑  Trad. de l’anglais par Oristelle Bonis.