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Mois du patrimoine écrit 1998

six catalogues

Paris : Direction du livre et de la lecture ; Fédération française de coopération entre bibliothèques, 1998. 6 vol. : ill. ; 21 cm. (Collection « (Re)découvertes »). 45 F le vol.

par Philippe Hoch

Consacrées, ces dernières années, aux sciences et techniques, aux arts ou encore à des « voyages et migrations » propres à faire rêver pour ne citer que les principaux thèmes abordés en près d'une décennie les manifestations du Mois du patrimoine écrit furent placées, en 1998, sous le signe de la littérature.

D'aucuns s'étonneront peut-être de l'apparition aussi tardive d'un domaine, celui des « belles-lettres », a priori largement représenté dans les fonds anciens et précieux des bibliothèques. Peut-être son manque d'originalité, sans doute plus apparent que réel et, en tout cas très relatif, auquel se joint un caractère de faible attraction visuelle rédhibitoire en ces temps de « valorisation » à tout crin ont-ils contribué à repousser la programmation, pourtant attendue, de la « passion des lettres ».

Le rendez-vous annuel voulu par la Fédération française de coopération entre bibliothèques (FFCB) et la Direction du livre et de la lecture (DLL), désormais inscrit en... lettres capitales dans le calendrier très chargé des événements culturels, a une nouvelle fois valu aux bibliophiles et autres... gens de lettres un bel ensemble d'expositions accompagnées, pour six d'entre elles, d'un catalogue accueilli, comme les années précédentes, dans la passionnante collection « (Re)découvertes », aussi riche que plaisante au regard.

À la gloire des minores

À l'exception de la bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, déjà retenue en 1996, les établissements sélectionnés parmi lesquels se trouvait, pour la première fois, une structure de statut associatif n'avaient pas encore eu l'occasion d'apporter leur contribution à la (re)découverte du patrimoine écrit et graphique.

Ils proposaient, en conformité avec l'esprit de l'opération et de son prolongement éditorial, d'attirer l'attention sur des auteurs délaissés (les minores, comme on disait jadis) ou des fonds assez peu connus en dehors du cercle des spécialistes. Peut-on, dès lors, déplorer l'absence de « gloires littéraires », voire de « monuments » (citons au hasard Montesquieu, Flaubert ou Stendhal) ? N'y a-t-il pas lieu, bien plutôt, de se réjouir que des écrivains moins illustres et des collections inégalement exploitées trouvent de la sorte l'occasion d'apparaître sur le devant de la scène ?

Regrettons, en revanche, le saut considérable dans le temps imposé au lecteur, lequel est mené sans transition de la première moitié du XVIIe siècle à l'aube du XXe siècle. La période contemporaine représente de surcroît les deux tiers de la série (quatre catalogues sur six). Mais sans doute ce déséquilibre reflète-t-il, quoique de manière forcément aléatoire, la composition des fonds littéraires réunis dans les bibliothèques françaises, souvent constitués après la période révolutionnaire et parfois même créés à une date récente.

Alter ego d'Érasme

Tel n'est toutefois pas le cas des collections qu'abrite « la plus vieille bibliothèque publique d'Alsace, celle de l'école latine de Sélestat, fondée en 1452 ». Connue sous le nom de Bibliothèque humaniste, cette institution conserve notamment les livres de Beatus Rhenanus (1485-1547), qui fut, selon Pierre Petitmengin, « l'un des meilleurs savants de son temps et l'alter ego du prince des humanistes, Érasme de Rotterdam ». Tout à la fois écrivain, éditeur et lecteur infatigable, Beatus Rhenanus, comme le proclame le sous-titre donné au catalogue, n'a rien perdu de son « actualité », tant sur les plans pédagogique ou philologique que du point de vue humain.

Nombreux sont les signes, énumérés par François Heim, de l'intérêt que suscite aujourd'hui l'érudit de la Renaissance, « savant dans l'une et l'autre langue », européen avant la lettre, auprès de jeunes chercheurs, spécialistes non seulement de philologie classique, mais aussi d'histoire du livre. Les manuscrits, incunables et autres volumes de l'humaniste alsacien, constituent en effet, aux yeux de Pierre Petitmengin, « un point de passage obligé pour qui veut étudier la façon dont on travaillait dans les imprimeries de Venise et de Bâle ».

Au centre de la toile

Les points communs ne font certes pas défaut entre l'impeccable connaisseur des lettres antiques, ami des meilleurs esprits de son temps, et Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), que la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras désigne comme « l'universel épistolier ». De l'avis de Pierre Bayle, cité par Isabelle Battez, « jamais homme ne rendit plus de services à la République des Lettres ». Comme Beatus Rhenanus un siècle plus tôt, il fut curieux de toutes choses, profondément savant et généreux dans la communication de sa science. Peiresc se trouve ainsi, fixé en Provence, au « centre d'une véritable toile d'araignée qui s'étend sur l'Europe ; il reçoit l'information, la redistribue sans censure aucune ».

Son médium privilégié est la correspondance érudite et, dans le cas de Peiresc, épistolier impénitent, nous l'avons dit, la « passion des lettres » doit être prise... au pied de la lettre. Ces échanges alimentent de copieux dossiers (deux cents environ) conservés dans les fonds de l'Inguimbertine et se nourrissent des ressources réunies par Peiresc lui-même dans le cadre d'un cabinet, « l'estude aixoise », dont Xavier Lavagne présente toutes les richesses au long d'une contribution dont il faut souligner l'excellence.

Une quête protéiforme

Pour peu qu'il ait adopté le parti d'une lecture chronologique des six fascicules, le lecteur, encore empreint de la belle contribution à laquelle on vient de faire allusion, éprouvera peut-être quelque déception en prenant connaissance du catalogue que la médiathèque François-Mitterrand de Poitiers consacre à une personnalité fort éloignée, à tous égards, de Peiresc : Jean-Richard Bloch (1884-1947).

Cet auteur méritait sans doute une présentation plus riche et moins allusive, eu égard à la richesse du fonds (15 000 volumes) donné à la ville en 1981, mais surtout en raison du « relatif oubli dans lequel il se trouve plongé ». Écrivain juif, auteur de romans, de nouvelles et d'essais autant de jalons d'une « quête protéiforme », militant antifasciste, exilé un temps en Union soviétique, Bloch appartenait à « un milieu qui », souligne Jean-Marie Compte, « entre 1910 et 1940, a défendu les idées de paix, de liberté, d'humanisme... ». L'homme comme l'oeuvre ont suscité, « parfois pour les mêmes motifs », des réactions tranchées d'adhésion ou de rejet. Sans doute vaudrait-il la peine, ne fût-ce que pour cette raison, d'aller y voir de plus près.

La liste des pièces les plus significatives du fonds, notamment de nombreux ouvrages en édition originale dédicacés, envoyés par leurs auteurs à Jean-Richard Bloch, dresse les contours d'une sphère tout à la fois politique, littéraire et artistique où se croisent, entre autres, Aragon, Duhamel, Gide, Jacob, Maurois, Rolland, sans oublier Tzara.

Surréaliste, communiste et catholique

Le monde intellectuel que connut Bloch fut aussi, en partie, celui dans lequel évolua Maxime Alexandre (1899-1976), « un poète au carrefour de l'Europe » auquel la bibliothèque municipale de Saint-Dié-des-Vosges rendait hommage. Pourtant, cette ville dont les autorités firent l'acquisition, en 1996, « d'un ensemble de manuscrits, dessins, correspondances et papiers divers conservés par la veuve » de l'auteur ne constitua guère, selon les mots d'Aimée Bleikasten, « qu'une brève escale dans [un] parcours terrestre » qui le mena d'Alsace en Suisse et à Paris.

Lecteur et traducteur de Rimbaud, « mystique sauvage » comme lui, proche des surréalistes et des milieux communistes, converti toutefois au catholicisme (Claudel fut son parrain), tout empreint de poésie germanique comme de littérature française, Maxime Alexandre, écrivain bilingue, exerça « une importante activité de traducteur et de médiateur de la culture allemande en France, notamment par ses traductions de Hölderlin ». Son bilinguisme actif, la singularité de son parcours esthétique, politique et religieux font d'Alexandre une figure emblématique d'un siècle chaotique.

Un tempérament

Si la découverte d'Une saison en enfer fut à l'origine de la vocation poétique d'Alexandre, « l'homme aux semelles de vent » pouvait-il laisser indifférent un jeune homme natif de Charleville, qui s'était fixé pour ambition de « faire entrer l'infini » dans le poème ? André Velter, qu'Alain Borer, rimbaldien éminent, présente comme « un tempérament » et un « homme de culture [...] rebelle par nature », s'inscrivit très tôt dans « la part la plus énergique des courants des années soixante-dix [...], la seule à vrai dire encore féconde trente ans plus tard ».

Sensible à la voix d'André Velter, Gérard Martin, dont l'action de bibliothécaire et d'éditeur en faveur de la poésie est appréciée, s'est attaché à constituer, puis à enrichir un fonds dont les éléments « offrent une approche incomparable de la vie de la poésie, de sa vivacité et de sa diversité » depuis près de quatre décennies. Photographies, disques, affichettes, imprimés à tirage limité, manuscrits, lettres, cartes postales (sur lesquelles on peut lire les signatures d'Adonis, Char, Du Bouchet, Jabès, Noël ou encore Yourcenar) : rien n'y manque. Quelques-uns de ces documents sont commentés, dans le cadre des « notices détaillées » qui concluent chacun des catalogues, par André Velter lui-même.

Une nouvelle intelligence des archives

Le plus volumineux des six fascicules est proposé par l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine (IMEC). Il s'agit, il est vrai, non plus d'une monographie, mais d'une suite de sept petits dossiers, rédigés chacun par un spécialiste et illustrant les rapports que nouent, au XIXe et surtout au XX siècle, les auteurs confrontés à leurs éditeurs, entretenant des « passions éperdues et contrariées », selon la belle formule d'Olivier Corpet.

Ces relations se trouvent « au coeur de la fabrique éditoriale des oeuvres » et les fonds d'archives déposés à l'IMEC (cent quatre-vingts aujourd'hui, soit douze kilomètres linéaires de dossiers) « permettent de reconstituer les réseaux, les structures et les mouvements de la vie de l'édition et de la vie littéraire et intellectuelle » depuis une centaine d'années. Les sept chapitres du catalogue, en dépit de leur nécessaire brièveté, s'efforcent de mettre en oeuvre « cette nouvelle intelligence des archives poursuivie et revendiquée par l'IMEC » et dont témoignent par ailleurs des travaux universitaires déjà nombreux.