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Le « Mai du livre d'art » a 10 ans

Bilan d'une décennie d'édition d'art

Sabine Chakroun

En cette année où l’on commémore certains mois de mai, les éditeurs de livres d’art, ainsi que les libraires qui les mettent en scène dans leurs vitrines, peuvent fêter avec un certain succès les dix ans de leur Mai, même si l’édition d’art demeure l’un des secteurs de l’édition les plus touchés par la crise.

En effet, ce rendez-vous printanier du « Mai du livre d’art », qui vise à promouvoir le livre d’art en dehors de sa période d’achat traditionnelle, à savoir les fêtes de fin d’année (avec le sacro-saint livre d’étrennes de Noël), a pris une véritable ampleur médiatique et internationale 1.

Bref, le livre d’art fait parler de lui, preuve en est la conférence-débat organisée par la Bibliothèque publique d’information (BPI) et Beaux Arts Magazine, au Salon du livre, le 21 mars 1998. Fabrice Bousteau, journaliste à cette revue, y livra une analyse magistrale sur « les thèmes dans l’édition d’art depuis dix ans ». Celle-ci fut complétée par une intervention chaleureuse, étayée d’anecdotes, d’un éditeur aguerri, Claude Draeger, PDG des Éditions Anthèse et président du groupe des éditeurs d’art du Syndicat national de l’édition (SNE).

Trois périodes dans l’édition d’art et la gestion d’une crise

Fabrice Bousteau axa sa conférence autour de deux sujets :

1. L’évolution des thèmes traités dans l’édition d’art depuis dix ans ;

2. Les perspectives d’avenir telles qu’elles semblent se définir aujourd’hui.

Cette évolution est marquée par trois périodes – 1989-1992 ; 1993-1995 ; 1996-1998 –, avec, en filigrane, la gestion de la crise et l’adaptation à des publics évolutifs.

1989-1992 La fin de l’âge d’or

Jusqu’en 1989, l’édition d’art est plutôt prospère, avec une belle croissance et un chiffre d’affaires globalement en hausse. Mais, dès 1990, apparaissent les signes annonciateurs d’une crise : la diminution des ventes, qui entraîne une chute du chiffre d’affaires de 16 % et la baisse progressive des tirages jusqu’à aujourd’hui 2. Fabrice Bousteau fit remarquer que le « Mai du livre d’art » avait donc été créé, grosso modo, « à la fois à la fin de l’âge d’or et au début de la crise ». Actuellement, on ne compte guère plus d’une soixantaine d’éditeurs d’art et moins de deux cents librairies offrant des rayons de livres d’art dignes de ce nom.

La première période (1989-1992) est marquée par « un grand conformisme », lié au malaise des éditeurs face à ce marasme économique, qui se manifeste par la volonté de ne traiter pratiquement que des thèmes classiques de l’histoire de l’art : la peinture italienne (Piero della Francesca…), les peintres du XIXe siècle, de préférence en relation avec une exposition (Seurat…) ou avec une commémoration (le 100e anniversaire de la mort de Van Gogh…). On retrouve cette tendance au « classicisme » dans la publication de grandes monographies de peintres connus, qui se vendent bien (Manet, Botticelli, Vélasquez 3…).

Cela n’empêche pas quelques éditeurs de prendre des « paris audacieux », en publiant, notamment, des ouvrages sur l’art contemporain (le cubisme tchèque, l’art abstrait 4…), mais sans rencontrer la faveur du public qui boude ces livres aux sujets trop novateurs. D’où un retour aux thèmes traditionnels – « universels » – durant la deuxième période : 1993-1995.

1993-1995 Retour aux valeurs sûres

En 1993, l’édition d’art est réellement en crise, comme le démontre la très faible participation des professionnels au « Mai du livre d’art » cette année-là 5. Pour sauver leurs entreprises, les éditeurs adoptent une stratégie reposant sur deux clefs de voûte :

– les grandes expositions parisiennes – qui suscitent « l’engouement du public et des médias » –, en publiant de beaux catalogues (Matisse, Miró…) ;

– les « valeurs sûres », consensuelles, telles que l’impressionnisme et la peinture italienne 6.

À tel point que des critiques reprochent aux éditeurs de « limiter, par cette accumulation de clichés, la perception du public en matière d’histoire de l’art ».

De fait, le bilan s’améliore ; grâce à cette stratégie, les ventes reprennent leur souffle. Cette stabilité retrouvée va permettre aux éditeurs de diversifier davantage leur production, au cours de la troisième période (1996-1998), et de s’adapter à un lectorat de plus en plus hétérogène.

1996-1998 Une plus grande diversité

Cette dernière période est marquée, d’une part, par une plus grande diversité des publics (« l’atomisation des publics ») et des sujets traités, et d’autre part, par le développement des livres ou catalogues d’expositions. Encouragés par les bonnes ventes de ces ouvrages d’expositions (Cézanne, Gauguin, etc.) et le maintien des « classiques », les éditeurs publient des thèmes plus originaux qui séduisent de plus en plus de lecteurs, tels que les arts décoratifs, la mode, la photographie ou le patrimoine architectural. On assiste même à un « regain d’intérêt pour l’art contemporain (…) relativement ‘académique’ », comme en témoigne le succès des ouvrages publiés à l’occasion des expositions Balthus, Soulages, Bacon…

Dans la seconde partie de la conférence, Fabrice Bousteau fit le point sur la stratégie actuelle des éditeurs pour faire face à la crise et aux diverses mutations du secteur.

Quelles perspectives et quelles stratégies pour l’avenir ?

Cet effort d’adaptation à la crise semble se traduire par un plus grand effort de réalisme économique (des livres moins chers) et d’innovation (des livres nouveaux).

On constate un engouement du public pour les livres d’art et les beaux livres à moins de 100 F, et en particulier pour les petits livres d’art en format poche. Les collections telles que les « Découvertes Gallimard », les « ABCdaires » de Flammarion, « L’initiation à l’art » de Scala, ou encore, les hors-série thématiques de Beaux Arts Magazine 7, rencontrent un franc succès. Aujourd’hui, tous les éditeurs créent des collections à bas prix (moins de 100 F) ou baissent le prix de leurs ouvrages, s’efforçant de ne pas dépasser le seuil psychologique d’achat des 500 F.

Cette pratique constitue néanmoins une gageure, car réaliser un livre d’art coûte très cher, en droits de reproduction et en photogravure. D’où le recours à d’autres solutions, et notamment, les coéditions internationales et les partenariats avec les musées (cf. l’intervention de Claude Draeger, page suivante).

Les domaines d’innovation

La recherche de nouveaux créneaux constitue l’élément phare de cette tendance à l’innovation :

– le livre d’art pour enfants, considéré comme un créneau porteur, connaît un fort développement 8. En outre, à l’intérêt économique, s’ajoute l’enjeu pédagogique et politique de la formation des futurs lecteurs ;

– à l’instar de leurs confrères anglo-saxons, les éditeurs s’intéressent à « une approche plus transversale des textes », consistant à croiser plusieurs disciplines sur un même sujet, différents « regards » sur l’histoire de l’art : la sociologie, la psychanalyse, la littérature, l’économie, etc. Ainsi, par exemple, pas moins de neuf auteurs ont collaboré à un ouvrage sur le Mont Saint-Michel 9, paru cette année chez Anthèse, qui permet « de situer le site dans l’histoire politique, intellectuelle et religieuse, depuis ses origines jusqu’à son rayonnement contemporain, de faire le point sur ses restaurations, et de prolonger l’étude par une méditation sur le lieu, dans la littérature et l’imaginaire » ;

– de nouveaux thèmes apparaissent, tels que la mode, la danse, la publicité, les objets et matériaux, pour leur symbolique (le rideau, l’écaille, la brique, etc.) ;

– et même les thèmes les plus classiques, comme l’aquarelle ou le dessin, font peau neuve chez certains éditeurs (cf. l’ouvrage sur l’aquarelle anglaise, également paru chez Anthèse 10).

Quant à l’aspect physique des ouvrages, Fabrice Bousteau souligna, d’une part, la grande qualité des illustrations, qui se caractérise, notamment, par une « iconographie du détail » de l’œuvre, et, d’autre part, la valorisation du « package marketing » (coffrets luxueux…).

Un métier de passion

Au cours de la seconde partie de la conférence, Claude Draeger, PDG des Éditions Anthèse, évoqua les points forts de son « métier de passion », avant d’exposer les grandes orientations de sa stratégie éditoriale.

Claude Draeger souhaite, avant tout, continuer à publier « ce qu’il aime », et au gré de ses impulsions. Ainsi, par exemple, « l’aquarelle anglaise » naît-elle d’un « coup de foudre lors d’une rencontre avec un collectionneur » et son ouvrage sur Boudin, paru en 1991, de l’heureuse découverte des quelque cinq mille dessins de l’artiste au Louvre 11. Toutefois, l’émotion « convulsive… » s’appuie aussi sur un certain réalisme économique, sous-tendu par une stratégie éditoriale précise.

La stratégie du partenariat

Cette stratégie repose sur trois activités essentielles permettant à l’éditeur de « gérer le risque » :

1. Utiliser les grandes expositions comme supports pour lancer un livre, car celui-ci n’a aucune chance de se vendre sans la communication et la promotion. « Si l’éditeur ne séduit pas la presse, son livre ne se vendra pas », affirme Claude Draeger.

2. Réaliser des catalogues d’exposition en partenariat avec des musées de province, des musées municipaux pour la plupart. Cette pratique lui permet d’éditer des ouvrages sur des thèmes très originaux, qui remportent parfois, contre toute attente, un réel succès, comme le livre sur le peintre-aventurier Garnerey 12, ou celui sur la vache dans l’art 13 !

3. Établir des contrats de coéditions internationales avec des confrères étrangers sur des thèmes relativement « universels ». Cette pratique, extrêmement répandue dans l’édition d’art actuelle, a pour but de partager les coûts d’édition.

Vers la fin de la conférence, les deux intervenants tombèrent d’accord sur l’idée que l’originalité « s’avère payante », en général, même si le « classicisme » demeure prédominant dans la production éditoriale, comme « valeur sûre ». Bien sûr, de nombreux thèmes « à risque » restent absents des catalogues. Dans la salle, une personne fit remarquer qu’elle chercha vainement un livre sur la peinture polonaise au XVIIIe siècle, alors que l’on peut recenser une soixantaine de titres sur Cézanne…

Le danger d’uniformisation est croissant, et ne pourra être jugulé qu’à deux conditions :

– d’une part, que les éditeurs persistent dans la voie du dynamisme, de la créativité et du souci de la qualité ;

– et d’autre part, que les médias parlent du livre d’art.

Une autre personne dans le public a alors renchéri, en soulignant la responsabilité de l’Éducation nationale, et en suggérant l’idée de lancer un prix du livre d’art pour enfants, suggestion fort bien accueillie par les intervenants et par la salle.

  1.  (retour)↑  Nombre de participants au « Mai du livre d’art » en 1998 : 22 éditeurs et 250 librairies (en France, Suisse, Belgique et au Liban). Les libraires, qui soutiennent l’opération, affichent, jusqu’au 30 juin, une réduction de 20 % sur le prix de certaines nouveautés.
  2.  (retour)↑  Les tirages, qui étaient en moyenne de 7 000 exemplaires en 1989, sont aujourd’hui descendus à 4 000.
  3.  (retour)↑  Yves Bottineau, Vélasquez, Paris, Citadelles et Mazenod, 1998. Les ouvrages de Citadelles et Mazenod exigent parfois jusqu’à dix ans de travail.
  4.  (retour)↑  Michel Ragon, L’Art abstrait [de 1910 à 1987], Paris, Maeght éditeur, 1971-1974 (4 vol.).
  5.  (retour)↑  En 1993, le « Mai du livre d’art » n’est plus soutenu que par 18 éditeurs et 188 librairies contre, respectivement, 40 et 400 en 1989.
  6.  (retour)↑  Exemple : Meiss, Millard, La Peinture à Florence et à Sienne après la peste noire, Paris, Hazan, 1994.
  7.  (retour)↑  Le best-seller de la revue, Brancusi, s’est vendu à plus de 60 000 exemplaires.
  8.  (retour)↑  Exemples de collections : « L’Enfance de l’art » (Calmann-Lévy), « Le Jardin des peintres » (Casterman), « Découverte de l’art » (Centre G. Pompidou), etc.
  9.  (retour)↑  Maylis Bayle, Pierre Bouët [et al.], Le Mont Saint-Michel : histoire et imaginaire, Paris, Anthèse/Éditions du patrimoine, 1998.
  10.  (retour)↑  Gérald Bauer, Le Siècle d’or de l’aquarelle anglaise, 1750-1850, Paris, Anthèse, 1998.
  11.  (retour)↑  Laurent Manœuvre, Eugène Boudin, dessins, Paris, Anthèse, 1991.
  12.  (retour)↑  Laurent Manœuvre, Louis Garnerey : 1783-1857, peintre, écrivain, aventurier, Paris, Anthèse, 1997.
  13.  (retour)↑  Benoît de Puydt, Les Vaches de : Potter, Jordaens, Falconet, Boudin, Morin, Miró (…), Paris, Anthèse/Musée de Bailleul, 1997.