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Bibliothèque et sociologie de la connaissance

Anne Kupiec

L’homme a naturellement la passion de connaître. Aristote, Métaphysique

Le propos de cet article n’est pas de définir ou de redéfinir ce qu’est ou devrait être la bibliothéconomie du nouveau millénaire, ni même d’étudier en quoi elle serait une discipline si elle était autre chose qu’un ensemble de méthodes utilisées par le bibliothécaire pour faciliter, voire favoriser, la rencontre des publics et des collections de la bibliothèque. Il s’agit plutôt de s’interroger sur ce qui permet, dans la bibliothèque, de réfléchir à son action, de lui donner sens et d’en comprendre les effets.

Si les publics ont été, depuis quelques années, l’objet d’examen par la sociologie de la culture et particulièrement de la lecture, il n’en a pas été de même pour les collections. Certes, la réflexion sur les méthodes de constitution et de développement des collections s’est poursuivie, mais sans que soient pour autant clairement posées – ou reposées – quelques questions importantes 1.

La bibliothèque, depuis son origine, a partie liée avec les savoirs et la connaissance et l’on peut s’étonner qu’aujourd’hui, les collections de la bibliothèque – et l’accès à celles-ci – ne soient pas davantage examinées du point de vue d’une sociologie de la connaissance.

Avant de préciser quelle pourrait être la nature de cet apport, il paraît souhaitable de s’arrêter sur les motifs qui pourraient être à l’origine de cette carence.

Les effets de l’information

Le développement de ce que l’on appelle communément information a conduit, semble-t-il, à une situation présentant aujourd’hui plusieurs aspects.

L’information proposée varie naturellement selon le type de bibliothèque. Elle est cependant caractérisée par un constant renouvellement qui actualise et valorise les savoirs 2. Dès lors, la bibliothèque offre une large place à la presse générale et spécialisée ; c’est d’ailleurs cette tendance qui a marqué l’évolution de cette institution et qui a été revendiquée par des bibliothécaires comme le passage vers la modernité.

La gestion de cette information, éventuellement structurée en documentation, exige le recours à des techniques spécifiques modelées par les sciences et les techniques, parce qu’issues de leur propre développement 3. La diversification et la sophistication des supports d’information ont encore renforcé cette dominante technique qui exige des spécialistes de la gestion de l’information.

Or, cette évolution, qui se poursuit, est, semble-t-il, le signe d’une rupture avec une autre conception de la bibliothèque, qui considérait celle-ci comme la transposition dans l’espace d’une encyclopédie 4. Les notices d’une encyclopédie sont rédigées par des spécialistes, des experts du contenu de la question évoquée. A partir du moment où, dans une bibliothèque, les exigences de la gestion de l’information prévalent, en termes de structuration et d’accès, cela peut être au détriment d’une relation étroite au contenu des documents rassemblés.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de constater qu’au sein des collections de la bibliothèque, le développement des disciplines et leur degré accru de spécialisation ne s’accompagnent pas, corrélativement, d’une spécialisation disciplinaire plus grande du bibliothécaire 5. Ces évolutions dans les rapports des bibliothécaires au contenu intellectuel de la collection, cette forme d’éloignement, ne sont pas acceptées par tous. Des interrogations se font jour. Ainsi, dans les pays anglo-saxons, la formation disciplinaire approfondie du bibliothécaire apparaît de plus en plus impérative 6.

La place accrue tenue par l’information, dans la société en général et dans la bibliothèque en particulier, n’a-t-elle pas encore été confortée par le succès de l’historicisme ? Celui-ci, sensible au caractère dynamique du monde, rejette toute possibilité de compréhension en dehors d’un processus historique particulier. Du même coup, une situation historique donnée détermine savoirs, connaissance et pensée 7. Dans une telle perspective, la présence des œuvres du passé dans la bibliothèque ne con-serve qu’un intérêt essentiellement archéologique, l’actualité exigeant alors les produits les plus récents que sont, par nature, les informations. L’information ne s’inscrirait-elle pas alors contre le principe de la bibliothèque-lieu de mémoire et de savoirs ? Une telle conception n’affecte-t-elle pas, conséquemment, les champs des savoirs et de la connaissance que la bibliothèque est supposée abriter ?

Associée à une sorte d’arraisonnement des contenus par les techniques documentaires, la conception historiciste semble favoriser la prise en compte de l’information dans la constitution des savoirs actuels et bloque, au-delà de l’accès à la connaissance, tout mouvement vers le sens et la compréhension.

L’apport de la sociologie de la connaissance

S’il ne fait pas de doute que la bibliothèque liée à un établissement d’enseignement – école ou université – est un lieu de savoirs et de connaissance, elle est un lieu différent d’eux : la médiation proposée n’y est pas comparable à celle qui s’effectue dans la salle de cours.

Si, dans la bibliothèque de lecture publique, la relation aux savoirs et à la connaissance paraît être moins directe, elle est pourtant présente. D’abord parce que l’on sait que les publics des bibliothèques d’enseignement la fréquentent intensément, ensuite parce les motivations de venue d’autres publics peuvent être aussi liées aux savoirs et à la connaissance.

Ces évidents constats justifient la pertinence d’un examen de la bibliothèque par la sociologie de la connaissance. De surcroît, certaines collections de la bibliothèque qui, a priori, pourraient être décrites comme se situant pour une part à l’écart de la seule préoccupation d’un accès aux connaissances, n’en sont peut-être pas si éloignées. Selon Tzvetan Todorov, les textes littéraires eux-mêmes sont des formes d’accès à la connaissance. Ils ne sont pas que le lieu d’une esthétique. Tzvetan Todorov considère en effet que « les textes littéraires sont [...] imprégnés d’ambitions cognitives et éthiques ; ils n’existent pas seulement pour produire un peu plus de beauté, mais aussi pour nous dire quelle est la vérité de ce monde et pour nous parler de ce qui est juste et injuste » 8. Le rapport à la connaissance, mais aussi au sens et à la signification est ici présenté de manière conjointe.

Cette remarque peut être entendue comme une invitation à tenter d’abord d’établir, à partir des collections offertes par la bibliothèque, une typologie des objets, des formes et des modalités de connaissance 9, puis de la relier à une analyse des facteurs sociaux.

Elle invite, ensuite, à entendre le terme connaissance – celle-ci résultant de la mise en œuvre de procédés intellectuels agençant des savoirs – de manière extensive, en y incluant pensée et sens. Il s’agit alors de considérer la connaissance non seulement comme un processus explicatif, mais aussi compréhensif 10. Bien que ces processus relèvent de catégories mentales distinctes, elles se recoupent parfois.

L’analyse s’appuyant sur la sociologie de la connaissance peut enfin se consacrer à ce qui porte l’individu-lecteur vers la connaissance et la pensée, ce qui ne peut manquer d’intéresser le bibliothécaire. Si les motivations – l’intérêt 11 – des publics peuvent être ainsi éclairées, des parcours intellectuels et de pensée peuvent également se dessiner.

Un enjeu social

De manière plus générale, ces questions, qui pourraient être soumises à l’examen par la sociologie de la connaissance, revêtent aujourd’hui une grande importance. En effet, la démocratisation de l’enseignement dans les sociétés contemporaines – bien qu’on puisse l’estimer insuffisante – modifie l’enjeu, politique et social, que constitue l’accès aux savoirs et à la connaissance, entendue largement. Il y a déjà plusieurs années, Richard Hoggart soulignait que « les intellectuels de la classe ouvrière [avaient] pu arracher au patronat de nombreuses concessions parce qu’ils étaient capables de battre la classe possédante sur son propre terrain, celui de la réflexion et du savoir. Il n’est donc pas sans conséquence que la démocratisation relative de l’enseignement prive les classes populaires de leurs éléments les plus critiques et les plus actifs et cela dans un moment même où ces classes auraient le plus grand besoin d’esprit critique pour se défendre contre certaines des influences les plus douteuses de la presse à grande diffusion » 12.

Ces observations restent d’autant plus pertinentes que le mouvement de démocratisation de l’enseignement s’est accéléré ces dernières décennies et davantage encore sur le continent qu’en Grande-Bretagne. Les effets occultants de la démocratisation de l’enseignement, soulignés par Hoggart, ont sans nul doute une dimension idéologique.

Autrement dit, l’accès aux savoirs, à la connaissance, qui se présente comme en voie d’être résolu, n’est en fait que masqué. La valorisation de la connaissance au détriment de la pensée, la valorisation des savoirs, par l’information, au détriment de la connaissance que l’on perçoit aujourd’hui ont pour effet sinon de désamorcer, tout au moins de réduire, toute possibilité critique chez ceux à qui cette information est proposée. Ne peut-on pas faire l’hypothèse, en suivant Hoggart, que la valorisation de l’information constitue une construction idéologique qui, en tant que telle, a pour fonction le maintien de la division sociale ?

Aussi, le recours à la sociologie de la connaissance apparaîtrait hautement souhaitable pour mieux comprendre les rapports que les publics entretiennent avec les collections de la bibliothèque – y compris sur de nouveaux supports faisant appel aux techniques les plus récentes –, les usages qui en sont faits et leurs effets sociaux, mais aussi pour élucider et soumettre à la critique les mécanismes idéologiques à l’œuvre. Le recours à la sociologie de la connaissance placerait ainsi la bibliothèque dans un champ d’interrogation élargi.

Décembre 1997

  1.  (retour)↑  De ce point de vue, la démarche adoptée ici n’est pas sans relation avec celle de Marie-France Blanquet, Science de l’information et philosophie : une communauté d’interrogations, Paris, adbs, 1997 (cf. le compte rendu d’Yves Desrichard dans le Bulletin des bibliothèques de France, n° 6, 1997, p. 120-122).
  2.  (retour)↑  Déjà Eugène Morel, en 1908, appelait à la prise en compte des périodiques dans la bibliothèque et considérait que l’important « ce n’est pas ce qui paraît au mois, au jour, à l’année. C’est ce qui paraît ce mois, ce jour, cette année. [...] On peut hardiment compter comme périodiques des dictionnaires spéciaux, encyclopédies, catalogues, guides, manuels, livres classiques qui ne paraissent pas à des dates régulières, mais dont les éditions sont fréquentes, et dont la dernière est seule utile ». Bibliothèques : essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes, Paris, Mercure de France, 1908, t. II, p. 91.
  3.  (retour)↑  Le succès du sigle ist – information scientifique et technique – en est la banale confirmation.
  4.  (retour)↑  Voir Sylvain Auroux, « Encyclopédies, bibliothèques et formalisation du savoir », in Science en bibliothèque sous la dir. de Francis Agostini, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1994 (Collection Bibliothèques), p. 141-150.
  5.  (retour)↑  Ceux-ci, en offrant une information structurée, deviennent davantage des documentalistes. A ce propos, Paule Rolland-Thomas cite dans son article les propos de Claude Levi-Strauss, dans La Pensée sauvage, rapprochant les primitifs et les documentalistes : « Le documentaliste ne récuse ni ne discute la substance des ouvrages qu’il analyse pour en tirer les unités constitutives de son code ou y adapter celles-ci, soit en les combinant entre elles, soit en les décomposant en unités plus fines si besoin est. Il traite donc les auteurs comme des dieux dont les révélations seraient écrites sur du papier au lieu d’être inscrites dans les êtres et les choses ». Cf. Paule Rolland-Thomas, « Essai sur la contribution de l’anthropologie culturelle aux fondements de la classification documentaire », Documentation et bibliothèque, janvier-mars 1995, p. 7-18.
  6.  (retour)↑  Voir, par exemple, Jane Robbins, « L’autorité culturelle passe par la spécialisation », Bulletin des bibliothèques de France, n° 3, 1992, p. 40-41.
  7.  (retour)↑  C’est pourquoi l’historicisme est lié au relativisme en ce sens que toute valeur est, elle aussi, attachée à une situation historique et perd tout caractère transhistorique. Plus largement, la notion de valeur paraît contestable dans la mesure où, ne pouvant pas faire l’objet d’observations, elle ne peut guère prétendre répondre à des critères de validité scientifique.
  8.  (retour)↑  Tzvetan Todorov, Préface à l’ouvrage de Northrop Frye, Le Grand code, Paris, Éd. du Seuil, 1984, p. 9.
  9.  (retour)↑  De manière générale, des sociologues de la connaissance comme Max Scheler (par exemple dans Problèmes de sociologie de la connaissance, puf, 1993) ou Georges Gurvitch (Traité de sociologie, Paris, puf, 1968) s’y sont déjà employés.
  10.  (retour)↑  D’une certaine manière, Karl Mannheim invitait déjà à suivre ce chemin en considérant la sociologie de la connaissance comme une théorie des conditions sociales ou existentielles de la pensée. Cf. par exemple Karl Mannheim, The Sociology of Knowledge, Routledge and Kegan Paul, 1956.
  11.  (retour)↑  Au sens où Jürgen Habermas emploie ce terme, Connaissance et intérêt, trad. de l’allemand par Gérard Clémençon, Paris, Gallimard, 1976.
  12.  (retour)↑  Richard Hoggart, La Culture du pauvre (1957), trad. de l’anglais par Françoise et Jean-Claude Garcias et Jean-Claude Passeron, Paris, Éd. de Minuit, 1970, p. 393.