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Les Publics de la Bibliothèque nationale de France à Tolbiac au printemps 1997

Lenka Bokova

Suzanne Jouguelet

Anne Kupiec

La Bibliothèque nationale de France a éprouvé dès son ouverture une curiosité bien naturelle envers son public. Elle a d’abord conduit des travaux internes : diffusion de questionnaires dans les salles de lecture, synthèse des informations données par les lecteurs lors de leur inscription annuelle ; puis elle a confié à la société SCP-Communication une enquête conçue en deux étapes : la première a déjà eu lieu 1, la seconde est prévue pour l’automne.

Cette photographie initiale permet une approche des différentes catégories de publics fréquentant actuellement la bibliothèque d’étude.

Diversité et points communs

Deux principaux groupes de public se dégagent : les « visiteurs » et les « lecteurs ». Pour les premiers, il s’agit de visiter, de manière plus ou moins approfondie, la bibliothèque en tant que monument ou bien d’assister aux manifestations proposées : expositions, colloques, lectures 2. Pour les seconds, naturellement plus nombreux, il s’agit d’utiliser les propositions de l’établissement en matière de collections et de services : travailler au calme, consulter des documents, mener une recherche bibliographique.

A la frontière de ces deux groupes distincts se profilent des visiteurs, lecteurs potentiels ou occasionnels de la bibliothèque, et susceptibles de disposer de son offre en termes de lecture. En effet, les motivations déclarées sont parfois multiples et complémentaires, signe d’un public en phase de prospection.

Les deux publics se distinguent par la motivation déclarée et le type de titre possédé 3, mais également par la diversité de la composition socioprofessionnelle et de la structure d’âge 4.

En revanche, deux caractéristiques communes à tous les publics de la BnF apparaissent. Ce sont un niveau d’études élevé et d’assez fortes pratiques de lecture. Plus de 45 % de l’échantillon déclarent lire plus de deux heures par jour. Ce rapport à l’écrit se traduit aussi par une forte pratique d’emprunt dans les bibliothèques. Les publics interrogés sont particulièrement nombreux (trois fois plus que la moyenne nationale) à disposer à domicile d’un ordinateur, d’un lecteur de cédéroms et à avoir déjà interrogé Internet 5.

Enfin, la photographie donnée par l’enquête montre que la proportion de nouveaux venus est élevée : ils étaient 45 % à déclarer venir pour la première fois, au jour de l’enquête. Ce pourcentage souligne à la fois la force d’attraction que représente la bibliothèque, en particulier auprès des visiteurs, et aussi le début d’un processus de fidélisation parmi les lecteurs.

Les visiteurs de la bibliothèque

Dans la catégorie des visiteurs, on distingue, d’une part, ceux qui vont entrer dans la bibliothèque sans pour autant pénétrer dans les salles de lecture (32 % des personnes interrogées), et d’autre part, ceux qui vont découvrir une ou plusieurs salles de lecture 6 et y consulter, éventuellement, un ou plusieurs documents.

30 % des personnes interrogées déclarent en effet n’avoir aucun titre d’accès leur permettant d’entrer dans les salles. La composition socioprofessionnelle de ce public de visiteurs est plus variée que celle du public des lecteurs 7. De manière générale, les visiteurs sont plutôt plus âgés (43 ans en moyenne contre 33 ans pour l’ensemble de l’échantillon), un peu moins diplômés et déclarent des pratiques de lecture et de bibliothèque moins intenses 8.

Ces simples visites ont majoritairement lieu les samedis et dimanches. Elles sont alors rarement effectuées de manière solitaire : les trois quarts des visiteurs viennent accompagnés, notamment par des membres de leur famille.

20 % de l’échantillon questionné déclarent avoir acheté le ticket « un jour », qui permet d’accéder aux salles de lecture. Ce sont soit des visiteurs qui prolongent la visite du bâtiment en entrant dans les salles de lecture (59 % déclarent être venus pour « visiter ce nouvel endroit » et certains, à l’occasion, consultent les documents et effectuent des recherches bibliographiques), soit des lecteurs occasionnels, venus explorer la bibliothèque ou l’utiliser pour des besoins ponctuels (76 % déclarent être venus pour travailler au calme, faire des recherches bibliographiques ou consulter les documents) 9. 14 % d’entre eux mani- festent déjà une certaine fidélité en déclarant fréquenter la bibliothèque depuis au moins quelques semaines.

Les lecteurs de la bibliothèque

La catégorie des lecteurs ne constitue pas un ensemble monolithique.

Certes, le noyau constitué de possesseurs d’une carte annuelle, qui représente 70 % environ des utilisateurs de la bibliothèque et qui peut être considéré comme un lectorat fidèle et régulier, présente des caractéristiques assez homogènes, induites par la prédominance d’une population étudiante, jeune et parisienne 10. Le lectorat occasionnel contribue alors à diversifier le profil du public lecteur dans sa composition socioprofessionnelle, sa structure d’âge, ses motivations, ses pratiques de la bibliothèque 11.

D’autre part, dans chaque salle de lecture 12, commencent à se dessiner des profils de publics spécifiques 13 comme résultat d’un dosage variable entre le public étudiant 1er cycle, public étudiant 2e cycle, public professionnel, public amateur, public chercheur et public visiteur. A un extrême de cet éventail, le public de la salle de l’Audiovisuel est un public amateur occasionnel, plus âgé et plus diplômé, professionnellement diversifié, venu dans sa majorité pour découvrir la bibliothèque.

A l’autre extrême, le public de la salle Sciences et techniques est majoritairement un public jeune, étudiant (le 1er cycle domine), fidélisé, venu surtout pour la qualité des conditions de travail. Les étudiants de 2e cycle et les professionnels sont mieux représentés dans la salle de Droit, économie, politique. Dans les salles de Littérature et art, le public, également fidèle et diplômé, comprend une part plus importante que dans les autres salles thématiques de public amateur. La part des lecteurs occasionnels est importante dans la salle de recherche bibliographique, où les différents types de public sont bien représentés.

Qui sont les étudiants qui constituent 52 % du public interrogé et près de 80 % du public lecteur ? 43 % sont inscrits en premier cycle, 32 % en deuxième cycle et 20 % en troisième cycle 14. Au total, 82 % des étudiants déclarent posséder une carte annuelle. La filière droit, économie, AES (administration économique et sociale) rassemble 35 % des étudiants interrogés, la filière des sciences humaines concerne 23 % d’entre eux, celle des lettres 17 %, celle des sciences 15 % et la médecine 10 %.

Le groupe des lecteurs non étudiants, minoritaire, présente des caractéristiques significatives. Ses membres appartiennent pour 31 % à la catégorie des professions supérieures, 18 % sont enseignants, 15 % appartiennent aux professions intermédiaires, 12 % sont des retraités et 10 % sont des chômeurs (ou autres inactifs). Ils ont en moyenne 42 ans. Ils sont 67 % à détenir une carte annuelle et 34 % à déclarer venir depuis l’ouverture.

Ces lecteurs, dont un tiers environ fréquente la bibliothèque plusieurs fois par semaine et 40 % deux à trois fois par mois, sont 66 % à déclarer venir pour consulter des documents et 38 % pour travailler au calme. Seuls 15 % de ces lecteurs travaillent sur leurs propres documents contre 62 % des étudiants. Ces lecteurs sont aussi plus nombreux à utiliser le catalogue, à chercher des documents, à s’adresser aux bibliothécaires.

Ce public a aussi davantage recours aux diverses propositions de l’établissement (visites, accueil, orientation et, bien que de manière marginale, manifestations culturelles).

Parmi ces lecteurs – et, cette fois, comme pour les étudiants –, certains ont fait le choix de la BnF en abandonnant en quelque sorte la (les) bibliothèque(s) qu’ils fréquentaient antérieurement. Parallèlement, et pour des motivations que l’étude de l’OPLPP 15 nous fera sans doute connaître, la fréquentation de la BnF à Tolbiac les a également conduits à fréquenter davantage les bibliothèques municipales de Paris ou de sa banlieue.

Un enjeu

La présence numériquement importante de publics plus larges et plus différenciés que le public étudiant constitue un enjeu pour la BnF avant même l’ouverture de la bibliothèque de recherche. Il s’agit, d’abord, pour préserver la diversité des publics – un des principes de la BnF à Tolbiac – de renforcer et d’aiguiser la curiosité des visiteurs. En ce sens, les propositions de l’établissement (visites, expositions, voire projections) constituent autant de moyens de faire face à cet enjeu. Il s’agit, ensuite, d’accueillir plus largement et de fidéliser – notamment par l’enrichissement des collections et des services offerts – les publics non étudiants. Ces publics potentiels existent. Ainsi, 9 % du public non étudiant déclarent être en formation continue 16 et 8 % préparer un concours. Or, chez eux, l’attachement à la BnF n’est pas encore très fort : 20 % de ceux qui sont en formation continue et 41 % de ceux qui préparent un concours ont une carte annuelle ; lors de l’enquête, 76 % des personnes en formation continue et 51 % de celles préparant un concours déclaraient venir pour la première fois.

Il serait certainement prématuré de vouloir tirer des conclusions définitives de cette première phase d’enquête ; l’intérêt essentiel résidera dans la comparaison avec la phase automnale. Néanmoins, la présence de publics non étudiants ayant recours, de manière régulière, aux collections de la bibliothèque – et principalement aux livres – pour des besoins personnels et, dans une moindre mesure, professionnels, la venue de nombreux visiteurs attestent de l’intérêt suscité par cette bibliothèque auprès de personnes qui n’ont pas pour vocation de fréquenter les bibliothèques de consultation à la différence des étudiants et de leurs professeurs.

La bibliothèque s’inscrit dans un contexte évolutif : enrichissement de son offre de collections et de services, perspective de l’ouverture de la bibliothèque de recherche, amélioration de son environnement géographique. Tous ces facteurs concourent à l’inscrire dans le paysage, lui-même en évolution, des bibliothèques de Paris et de l’Ile-de-France.

Août 1997

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Tableau 1. Catégories socioprofessionnelles représentées par type de titre d'accès

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Tableau 2. Motifs de venue par type de titre d'accès

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Tableau 3. Caractéristiques du public par type de titre d'accès

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Tableau 4. Profils des publics par salle de lecture

  1.  (retour)↑  Elle s’est déroulée du 27 mai au 8 juin sous la forme d’un questionnaire passé, en face à face, à 1 052 personnes sortant de la bnf et complétée par une observation ethnographique.
  2.  (retour)↑  Il convient de noter que, lors de l’enquête, aucune exposition n’était proposée au public.
  3.  (retour)↑  % possèdent la carte annuelle, 20 % le titre d’accès pour un jour, 30 % ne possèdent aucun titre d’accès. Notons également qu’au 1er septembre 1997, 25 344 cartes annuelles, plus de 130 000 titres un jour et 47 671 tickets d’accès à l’exposition ont été vendus depuis l’ouverture.
  4.  (retour)↑  Voir les tableaux n° 1 et 2.
  5.  (retour)↑  Voir le tableau n° 3.
  6.  (retour)↑  Ce sont en particulier les salles de la Presse et de l’Audiovisuel.
  7.  (retour)↑  Voir le tableau n° 1.
  8.  (retour)↑  Voir le tableau n° 3.
  9.  (retour)↑  Voir le tableau n° 2.
  10.  (retour)↑  Notons que les étudiants, quel que soit leur âge, bénéficient d’un tarif réduit à l’achat de la carte annuelle (100 F au lieu de 200 F).
  11.  (retour)↑  Voir les tableaux n° 1, 2 et 3.
  12.  (retour)↑  Rappelons que si le lecteur peut circuler librement d’une salle à l’autre, les collections, toutes en libre accès, restent dans le département thématique auquel elles appartiennent.
  13.  (retour)↑  Voir le tableau n° 4. Enquête par questionnaire dans les salles, proposée aux lecteurs entre le 15 et le 27 avril 1997. 3 529 questionnaires remplis.
  14.  (retour)↑  Cette répartition par cycle est aussi celle que l’on retrouve au sein des institutions de l’enseignement supérieur.
  15.  (retour)↑  L’Observatoire permanent de la lecture publique à Paris (qui rassemble les bibliothèques municipales et universitaires parisiennes, la Bibliothèque Sainte-Geneviève, la Bibliothèque publique d’information, La Villette et la Bibliothèque nationale de France) a récemment lancé une étude visant à mieux connaître la multifréquentation du réseau des bibliothèques de Paris et les parcours mis en œuvre par les publics.
  16.  (retour)↑  Parmi eux, la proportion de ceux en formation dans le domaine de la bibliographie et de la documentation est forte.