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Nouvelles bibliothèques, nouveaux publics, nouveaux services

Martine Jan

Le 22 mai 1997, la médiathèque départementale de Seine-et-Marne organisait le ive Forum des bibliothèques de Seine-et-Marne, consacré aux « nouvelles bibliothèques, nouveaux publics, nouveaux services ». Plus nombreuses, plus spacieuses, offrant des collections plus diversifiées, s’ouvrant aux nouveaux médias, les bibliothèques publiques accueillent et attirent des publics de plus en plus variés. Cette nouvelle offre rencontre une nouvelle demande des publics qui expriment des besoins croissants d’information, de formation et de loisirs. On attend des bibliothèques qu’elles remplissent un rôle culturel, mais aussi social. Face à cette demande pressante d’informations et de nouveaux services, quelles réponses peuvent apporter aujourd’hui les bibliothèques et médiathèques publiques ?

La bibliothèque face à de nouveaux publics

Au cours d’une intervention intitulée « La bibliothèque face à de nouveaux publics », Martine Blanc-Montmayeur, de la Bibliothèque publique d’information, après avoir rappelé les grandes étapes du développement de la lecture en France depuis vingt ans, fit part de ses réflexions de « professionnelle au long cours ». Elle souligna la nouveauté de la question des publics dans la lecture publique : pendant longtemps, les bibliothécaires ne se sont préoccupés que de l’offre des collections, des fonds documentaires. Les espaces dans les bibliothèques étaient conçus pour mettre en valeur les collections et non pour accueillir les publics.

La prise en compte et la différenciation des publics sont récentes dans le discours et les pratiques des bibliothécaires. Ces derniers souhaitent élargir le public en créant de nouveaux services, mieux répondre aux besoins des lecteurs, à la demande sociale, lutter contre l’exclusion, et faire de la bibliothèque un lieu d’intégration citoyenne. Ces phrases citées dans un ordre chronologique traduisent une évolution et une aspiration : être au service des publics. A ce propos, l’ouvrage de Bertrand Calenge, Accueillir, orienter, informer : l’organisation des services aux publics dans les bibliothèques, fut cité à plusieurs reprises. L’auteur y oppose le processus de distribution au processus de service 1. Face à ces deux logiques qui entraînent des organisations différentes de l’espace, des formations différentes, quelques réponses sont possibles que l’on devrait retrouver dans un nombre de plus en plus grand d’établissements :

– réintroduire la fonction de l’accueil en se plaçant dans une démarche de renseignement donné à un individu et non de renseignement sur des collections ; une formation du personnel à l’accueil des classes d’âge et parfois des groupes ethniques est nécessaire ;

– casser la logique « obligatoire » des collections en fonction des besoins des lecteurs ;

– créer des points d’information (chômage, santé, sida, actualité), afficher des adresses utiles, aménager les horaires.

Les jeunes issus de milieux défavorisés

A la demande de la Direction du livre et de la lecture et de la bpi, une enquête a été menée par des chercheurs du cnrs sur un public particulier des bibliothèques : les jeunes issus de milieux défavorisés. Cette enquête, fondée sur des entretiens avec des jeunes qui ont pu voir le cours de leur vie infléchi par la fréquentation d’une bibliothèque municipale, avait pour but d’apprécier la contribution des bibliothèques publiques à une lutte contre les processus d’exclusion. Les résultats viennent d’être publiés sous le titre De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes 2. Sans être représentatif des rapports que l’ensemble des jeunes vivant dans des quartiers dits sensibles ont avec les bibliothèques, ces parcours étudiés ne sont pas non plus exceptionnels. Ils sont riches d’enseignement sur l’apport des bibliothèques dans le domaine de la lutte contre l’exclusion.

C’est dans les utilisations parascolaires que la contribution des bibliothèques est la plus fréquente et la plus visible. La bibliothèque offre un lieu de travail, des documents, un cadre structurant, une alternative à la rue et à ses galères. Plusieurs jeunes d’origine étrangère ont mentionné le rôle qu’elle peut jouer dans l’acquisition d’une meilleure connaissance de la langue.

Les lectures relatives à la construction de soi paraissent d’une grande importance. A la bibliothèque, on peut prendre du temps pour soi, on peut rêver, penser d’autres possibles. Cette prise de distance favorise la réflexion, la formation de l’esprit critique. Michèle Petit soulignait aussi le rôle que peuvent jouer les bibliothèques dans les processus d’intégration des jeunes d’origine étrangère : être issu de deux cultures peut alors être ressenti comme une richesse plus que comme une souffrance.

Certains jeunes expriment une demande et attendent des bibliothécaires des conseils, des encouragements vers d’autres lectures. Parfois un rapport personnalisé avec un professionnel peut être décisif pour entrer dans le monde de la lecture. La dimension de la rencontre, des échanges, des paroles vraies est essentielle.

Partenariats

L’après-midi fut consacré à des exposés sur des expériences et des pratiques de nouveaux services dans les bibliothèques, tous mis en place pour répondre à des demandes de publics divers et non dans l’esprit d’une mise en valeur de l’offre documentaire.

Laurent Ronsin-Menerat présenta les objectifs qui ont présidé à la construction de la médiathèque de Meaux, ainsi que les choix opérés : un bâtiment multimédia, pour tous les publics, largement ouvert sur l’extérieur, des horaires d’ouverture élargis et une politique affirmée d’animation et de coopération. Les partis pris sont ceux de la convivialité, d’une conception des espaces en fonction des demandes et des attentes du public, afin que chacun trouve sa place sans se sentir exclu ni assigné à un espace spécifique. Parmi les initiatives prises pour attirer de nouveaux publics, citons des actions de communication comme l’achat d’un espace publicitaire dans un journal hebdomadaire, un parrainage des nouveaux inscrits, un partenariat avec les organismes s’occupant des personnes âgées, des navettes gratuites entre les quartiers sensibles et la médiathèque.

La logithèque de la médiathèque d’Issy-les-Moulineaux, présentée par Muriel Laurent, propose des services organisés autour du principe de l’intégration de tous les supports dans les différents espaces. Elle regroupe les activités micro-informatiques et offre des ressources bureautiques, ludo-éducatives et d’autoformation. Ce service correspond à une attente, le choix du fonctionnement repose sur le principe de l’autonomie de l’usager : aucune formation assurée, mais une information individuelle préalable particulièrement complète qui semble être le minimum indispensable pour développer une démarche vers l’usage plus systématique des nouvelles technologies.

Josette Granjon, de la bibliothèque de Savigny-le-Temple, présenta les actions de partenariat avec d’autres institutions et acteurs de la commune, mises en place dans le but d’attirer un nouveau public habituellement absent de la bibliothèque. Les centres sociaux, mais aussi la caisse d’allocations familiales qui dispose d’animatrices de terrain, peuvent être des partenaires de première importance. Des relations régulières entre le centre social et la bibliothèque se sont progressivement instituées au travers d’activités comme l’aide aux devoirs, des visites de groupes en cours d’alphabétisation. A l’initiative de la bibliothèque, la ville a mis en place un comité de développement de la lecture et de prévention de l’illettrisme. Des projets communs élaborés par la crèche, le centre social, les animatrices de la caisse d’allocations familiales et la bibliothèque ont permis de toucher les parents avec leurs enfants. Josette Granjon insistait sur l’importance de la gratuité du service public de la lecture, condition nécessaire pour garantir l’égalité d’accès au service de la bibliothèque.

Innovations

A la bibliothèque publique de Marne-la-Vallée, où une nouvelle conception de l’aménagement des espaces de la bibliothèque fondée sur un décloisonnement des sections jeunes et adultes a été mise en pratique, l’aménagement, décrit par Hélène Jacobsen, est conçu en fonction des pratiques des publics. Il contribue à faire de la bibliothèque un lieu culturel, un lieu de sociabilité, où jeunes et adultes se côtoient sans hiérarchie dans leurs usages et leurs pratiques. Les documents sont présentés par genres : fiction, documentaire, musique, revues et journaux et non plus en fonction des catégories de publics.

Ginette Fournier et Bernadette Rattel, des bibliothèques de Mitry-Mory et de Villeparisis, ont décrit une expérience mise en place dans leurs bibliothèques : la création d’un fonds thématique « d’aide à la recherche d’emploi, à la formation et à l’autoformation ». Ce nouveau service, conçu en réponse à une demande particulière d’un public, rencontre un vif succès. Des liens étroits ont été établis avec des organismes créés par les deux municipalités pour aider les personnes à la recherche d’un emploi. Des actions particulières menées en partenariat ont permis de toucher un public qui, auparavant, ne franchissait pas les portes de la bibliothèque. Les ouvrages sont très empruntés et la demande d’aide à la consultation des documents (livres et cédéroms) très forte.

Le thème de la relation bibliothèque/école, fondée sur un réel partenariat, fut abordé par Nicole Vibert, de la médiathèque de l’Orangerie de Claye-Souilly. Une convention liant la mairie et l’inspection académique d’une part, la médiathèque et les écoles d’autre part a été élaborée avec l’objectif de gérer en cohérence les divers lieux de lecture de la ville, de favoriser la réussite scolaire, de faciliter l’insertion sociale et l’épanouissement culturel de chaque enfant.

  1.  (retour)↑  Dans le processus de distribution, « l’activité dominante est la mise en valeur du fonds constitué, par tous les moyens techniques (description et traitement des documents » ; dans le processus de service, « la relation bibliothécaire-usager est privilégiée, et la première expertise demandée au bibliothécaire est d’évaluer le besoin de l’utilisateur dans sa complexité », Bertrand Calenge, Accueillir, orienter, informer : l’organisation des services aux publics dans les bibliothèques, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1996 (Collection Bibliothèques). Cf. le compte rendu paru dans le bbf, 1997, n° 1, p. 84-85.
  2.  (retour)↑  De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes / Michèle Petit, Chantal Balley, Raymonde Ladefroux ; avec la collab. d’Isabelle Rossignol, Paris, bpi, 1997 (Études et recherche). Cf. le compte rendu dans ce numéro p. 91-92.