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Histoire de la lecture dans le monde occidental

Sous la direction de Guglielmo Cavallo et Roger Chartier. Paris : Éd. du Seuil, 1997. 522 p. ; 21 cm. isbn 2-02-012821-7. 185 F

par Martine Poulain

Ce passionnant ensemble, dirigé par Guglielmo Cavallo et Roger Chartier, regroupe les contributions des meilleurs spécialistes de l'histoire de la lecture. Si les travaux de la plupart d'entre eux sont connus des familiers du domaine, il reste que même les bons lecteurs connaissent inégalement les périodes ici évoquées. Le rassemblement en un même objet de regards habituellement dispersés modifie considérablement la donne. L'apport de ce volume est donc important, les auteurs ayant pour la plupart amplifié leurs investigations et surtout leurs réflexions pour fournir cette première histoire.

Acquis et questions en suspens

L'introduction aux treize chapitres, proposée par les deux maîtres d'uvre, est elle-même exemplaire. Loin de se contenter de reprendre en d'autres termes les propos de leurs invités, ils les prolongent, les mettent en perspective, et, parfois, subtilement, les contredisent ou, tout au moins, les questionnent. On ne peut qu'être intéressé voire admiratif par ces subtils déplacements, cette intégration subtile de problématiques nouvelles, cette prise en compte de facteurs d'évolution auparavant quelque peu délaissés par une telle histoire. On ne peut qu'être attentif, par exemple, à la place renforcée des allusions à la bibliothèque et à ses incarnations historiques. Ce faisant, les deux historiens proposent une mise en perspective de ces institutions, les chargeant de sens, d'une manière dont a toujours été incapable une histoire des bibliothèques par trop corporatiste.

La lecture dans le temps

Le découpage principal du livre est chronologique. Deux articles sont consacrés à l'Antiquité, grecque et romaine, sous la plume des excellents spécialistes que sont Jesper Svenbro et Guglielmo Cavallo lui-même. Les quatre articles consacrés à la lecture au Moyen Âge cherchent à établir des différences et des distinctions dans une période longue, marquée par des ruptures importantes dans le domaine de l'usage et des valeurs de l'écrit.

La religion n'est pas autant source de différenciations qu'on a pu le dire. Deux articles reviennent sur cette question. Le premier, dû à Robert Bonfil, se penche sur les lectures des communautés juives médiévales. L'autorité y est aussi, là comme ailleurs, et plus qu'on ne pouvait le croire, faite de contrôle et de crainte d'un accès non orthodoxe au texte. Plus le livre est sacré, plus son partage doit être contrôlé : le peuple doit se contenter « d'entendre oralement le contenu des livres ». L'affrontement des interprétations est ainsi réservé à l'élite. Si certaines synagogues, à côté du texte sacré, proposent une « bibliothèque publique », c'est, estime l'auteur, dans une tout autre perspective, les livres qui y sont offerts obéissant à une logique profane. La langue est ainsi mobilisée dans un processus de différenciation sociale : livres sacrés, dont le contact direct est réservé à certains, en hébreu, livres profanes en langue vernaculaire.

Jean-François Gilmont revient sur une autre rupture trop évidente : celle qui veut voir dans le protestantisme une nouvelle religion du livre, favorisant le contact direct de tous, y compris du peuple et des femmes, avec la Bible. Lieu commun, estime-t-il. Luther craint les lectures non contrôlées, tout autant qu'il souhaite, grâce à l'imprimerie, la diffusion de ses thèses. Le libre examen, prôné par le protestantisme, est une invention du xviiie siècle, non du xvie. C'est le calvinisme, plus que le protestantisme, qui encourage la lecture individuelle de la Bible. Il faut donc penser les pratiques de lecture, ici aussi, enserrée dans une exigence contradictoire de volonté de contrôle et de proposition de libre arbitre.

Lectures humanistes, lecture de la Contre-Réforme, lectures de l'âge classique ou du xviiie siècle, toutes sont ainsi revisitées par les auteurs de ce volume, qui trouvent là l'occasion de réaffirmer certaines de leurs recherches ou de nuancer certains de leurs propos antérieurs. On n'en finirait plus de tenter de résumer ces contributions, de vanter leurs mérites, dont le principal est sans doute d'ancrer définitivement et magistralement l'histoire de la lecture dans l'histoire, tout simplement.

Mutations inquiétantes

On s'arrêtera pour finir sur le dernier article, consacré par Armando Petrucci à la situation de la lecture aujourd'hui. Armando Petrucci se tient tout au long de son court article sur la corde raide. On ne peut que lui savoir gré de chercher à comprendre ce qui, effectivement, se joue dans la perte d'une attitude de révérence à l'égard du livre, ce qui, effectivement, se perd, dans une familiarité consommatrice qui dénie l'autorité du texte. La lecture « libertaire », de fragments, n'est pas libération, révolte mature contre l'oppression du texte et l'imposition de l'auteur, elle est perte de sens : « Cette pratique médiatique de plus en plus répandue est exactement le contraire de la lecture entendue dans son sens traditionnel, linéaire et progressive, mais elle se rapproche de la lecture transversale, cavalière, interrompue, tantôt lente, tantôt rapide, qui est celle des lecteurs déculturés ». Pennac serait assassin, et non libérateur. Les faits obligent même le plus relativiste des sociologues à partager un tel questionnement.

Pour autant, Petrucci invalide son raisonnement quand il force le trait et dénigre totalement les modes de lecture des jeunes. Ceux-ci, incapables de se servir des atouts du livre que sont une table des matières, un index, lisent dans des positions par trop révélatrices de leur irrespect (allongés par terre par exemple) et « représentent potentiellement un public qui refuse le canon, n'importe quel canon, et préfère ses choix anarchiques ». Le même sociologue, qui, non content d'être relativiste, est aussi archaïque et parle de classes sociales, est alors tenté de répondre à Armando Petrucci que la catégorie « jeunes » est, aujourd'hui comme hier, singulièrement lapidaire, et qu'il reste, heureusement, quelques derniers survivants, élèves de l'École normale supérieure, capables de lire Descartes ou Proust allongés par terre, pour leur plus grand profit.

L'histoire et le présent

L'histoire aide, sans doute, à comprendre le présent. Mais celui-ci est aujourd'hui rebelle à nos tentatives d'interprétation, car il déçoit des chercheurs habités eux-mêmes par leur propre amour et leur propre respect du texte. Sans doute l'historicité, justement, des pratiques actuelles n'est-elle pas encore suffisamment perçue par les acteurs que nous sommes, trop enserrés dans un rapport à l'écrit qui est notre raison de vivre, pour ne pas ressentir sur le mode de la perte ce qui ne sera sans doute qu'un épisode d'une pratique, toujours génératrice de sens et de construction identitaire et non pas seulement frivole et amnésique, qui a encore de longs jours devant elle.