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Internet

l'extase et l'effroi

Le Monde diplomatique. n° hors série, octobre 1996. (Collection Manière de voir).

par Anne-Sophie Chazaud

Internet fait l'objet de discours multiples, dans lesquels l'apologie le dispute souvent aux perspectives d'apocalypse.

Les articles réunis dans ce numéro spécial s'ordonnent autour de deux notions, l'« extase » et l'« effroi », renvoyant certes à l'opposition entre pessimistes et optimistes, mais évoquant également l'univers parfois fantasmatique qui entoure un tel débat. Ces contributions reprennent d'autre part la ligne éditoriale et les préoccupations habituelles du Monde diplomatique : le décalage Nord/Sud, les inégalités économiques et sociales, et, en l'occurrence, l'impact d'une NTIC (nouvelle technologie de l'information et de la communication) sur cet « état du monde ».

Les nouveaux scénarios de la communication mondiale

Dans une première partie, les auteurs s'interrogent sur les « nouveaux scénarios de la communication mondiale » : la concentration de capitaux et les fusions d'entreprises apparaissent comme les principales caractéristiques économiques de cette nouvelle forme de communication. Ainsi, comme l'indique Dan Schiller dans « Les Marchands du village global », « le cybermonde développe sa propre économie politique ». Cette analyse devient alors source d'inquiétude : la concentration des pouvoirs économiques ne serait que le moyen du contrôle des esprits, conférant à la notion de « village global » un aspect de féodalité contemporaine à l'échelle planétaire.

Un tel souci appelle néanmoins une réaction, un sursaut d'ordre éthique et politique : « Tous ceux qui croient à la liberté de l'information doivent poursuivre sans relâche le combat pour réaliser enfin la conquête démocratique du cyberespace ».

Eduardo Galeano, écrivain uruguayen, en arrive aux mêmes conclusions, reflétant un courant très représenté en Amérique du Sud et auprès des ONG (organisations non gouvernementales) travaillant sur le continent africain : « Tel est le miroir trompeur qui apprend aux enfants latino-américains à se regarder avec les yeux de ceux qui les méprisent, et les conditionne à accepter comme destin une réalité qui les humilie. L'offensive avilissante de l'incommunication nous oblige à mesurer l'importance du défi culturel ».

Ces préoccupations font également l'objet d'une courte cinquième partie, un « Forum Nord/Sud » exposant l'état de la question (Internet est-il une chance pour le Sud ou creuse-t-il davantage les inégalités ? Les pays du Sud pourront-ils trouver leur place dans un système où l'information devient principale source de richesse ?).

L'extase

La seconde partie, intitulée « Le meilleur des mondes », permet en revanche de considérer les effets positifs d'Internet sur la société. Pour Joël de Rosnay par exemple, ce nouveau type de communication, cet « écosystème informationnel » devrait permettre de revitaliser (en le révolutionnant) un tissu social et économique en crise : il s'agit alors d'opposer aux « trois unités (de lieu, de temps, et de fonction) », « la décentralisation des tâches, la désynchronisation des activités et la dématé- rialisation des échanges ».

Cette conception s'appuie en amont sur une réflexion épistémologique quant à la structuration des connaissances : une pensée « systémique, non linéaire » devrait remplacer la « pensée cartésienne, analytique, linéaire, séquentielle... ». D'autres auteurs, comme Roberto Bissio dans « Nouvelles armes pour la démocratie » ou Carlos-Alberto Afonso dans « Au service de l'action politique » illustrent les possibilités de libre expression et de démocratisation offertes par le réseau.

L'effroi

En contrepoint, la troisième partie, « Alerte dans le cyberespace », se penche sur les dangers représentés par les NTIC. On retrouve ici des discours d'« effroi », qu'il s'agisse de la crainte d'un « accident général » du système (Paul Virilio), ou de la « nouvelle vassalisation » liée au libéralisme (Astrad Torrès reprend le thème de l'« inforiche » opposé à l'« infopauvre »).

Sont également envisagés ici les dangers inhérents au monde virtuel. Philippe Quéau, dans « Leurres virtuels » s'interroge avec angoisse sur les possibilités de manipulation du visible grâce aux techniques numériques : « Le numérique, c'est l'image par excellence, capable de tout ». L'auteur expose en outre les risques que cette virtualisation des expériences fait courir à la démocratie. Les « votes » deviendraient ainsi des « sondages » dans une « démocratie électronique sous le contrôle d'entreprises privées ». Philippe Quéau en appelle alors au devoir de citoyenneté pour « méditer sur cette inquiétante menace ».

Une quatrième partie présente en revanche des issues possibles, des efforts à entreprendre pour convertir les dangers d'Internet en solutions dans certains domaines, pédagogique et culturel notamment. Bernard Cassen, dans « Le tout-anglais n'est pas une fatalité », considère ainsi l'omniprésence effective de l'anglais sur le réseau. Pourtant, « rien dans l'architecture informatique du réseau ne s'oppose à l'usage de quelque langue que ce soit ». Il importe alors de se donner les moyens de l'action culturelle plutôt que de céder au discours de la désolation et de la victimisation.

Le Monde diplomatique offre donc ici un riche et large tour d'horizon des enjeux économiques et politiques d'Internet, au détriment cependant d'articles consacrés aux pratiques des internautes ainsi qu'à la question centrale des sociabilités et de l'espace public face au réseau.