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IDT 96

Annie Le Saux

Un excellent moyen de se tenir au courant des innovations en matière d’information professionnelle est de participer au congrès annuel d’IDT 1. Le nombre des inscrits aux conférences et celui des visiteurs du salon – 12 000 – témoignent, s’il en était besoin, du succès de cette manifestation toujours fort attendue des utilisateurs et fournisseurs d’information. S’il n’est que naturel que les documentalistes constituent le pilier de ce congrès, les bibliothécaires devraient être de plus en plus nombreux à s’imprégner de ce domaine en pleine évolution.

Difficile durant un tel congrès de ne pas parler d’Internet. « Internet : enfer ou paradis informationnel », tel était l’intitulé de l’une des sessions phares, suivie par un nombre très important de professionnels.

Jean-Pierre Lardy, de l’université Claude Bernard de Lyon 1 2, fit le point sur la situation actuelle de ce réseau, avant d’envisager ses développements à plus ou moins long terme.

On peut d’ores et déjà distinguer trois périodes dans la vie d’Internet : le temps des pionniers, de 1969 à 1983, l’extension de l’utilisation du réseau aux chercheurs et aux universitaires, de 1983 à 1990, et enfin, depuis 1991, l’apparition d’outils de navigation, créant des liens hypertexte dans un même document, vers un autre document sur le même serveur ou sur un autre serveur. C’est surtout l’arrivée plus récente du World Wide Web qui a ouvert le réseau à des services et des ressources attirant un nombre toujours croissant d’utilisateurs, et à des domaines nouveaux, dont le domaine commercial.

Techniquement, le Web utilise les protocoles déjà existants : l’architecture client-serveur, le système d’adressage URL (Uniform Resource Locator) 3 et le langage de description HTML (Hyper Text Mark-up Language).

L’ouverture du web

Pratiquement, le Web, ce sera bientôt la possibilité de passer de pages d’écrans statiques aux images animées, au son et aux écrans en trois dimensions. Le nouveau langage vrml (Virtual Reality Modeling Language) introduira la réalité virtuelle, offrant de se promener à l’intérieur de salles de musées et d’admirer les tableaux ou de se déplacer à l’intérieur de bibliothèques, de choisir un livre et de le lire. Ce sera aussi une évolution vers l’interactivité, par l’intermédiaire de petits programmes appelés applets à l’intérieur des pages HTML, grâce notamment au langage Java, initié par la société Sun. Ce sera aussi la généralisation de l’audio et de la vidéo en temps réel, sans passer, comme c’est le cas actuellement, par un télédéchargement des séquences sonores et animées vers son micro-ordinateur.

L’ouverture d’Internet au commerce électronique, même s’il s’agit actuellement plus d’une vitrine que d’une véritable offre d’échanges commerciaux, devrait continuer à s’accroître, grâce, notamment, au développement de moyens sûrs de paiements.

Patrice Magnard a présenté un nouveau service offert sur Internet par la société Livre-Livre, et que les bibliothécaires devraient être nombreux à apprécier : toute la production française de livres, dont on peut visualiser la première et la quatrième de couverture, et de disques – en tout 400 000 références – sur le serveur : http//www.alapage.tm.fr.

Pour Bruno Chabannes, de Globe Online, fédération d’éditeurs – http//www.globeonline.fr –, le problème de commercialisation est en passe d’être réglé dans les mois qui viennent. Globe id est un système de paiement, dont seuls peuvent bénéficier ses adhérents : il permet aux clients d’ouvrir un porte-monnaie électronique et aux marchands un tiroir caisse électronique. Globe Online a démarré une expérience de paiement à l’acte, pour Le Monde informatique entre autres, avec débit et crédit de compte en francs ou dans 182 devises étrangères.

Le vrai problème, selon Bruno Chabannes, sera plutôt celui de la qualité des produits fournis. La multiplication des marchands risque d’être la source de produits piratés ou de produits non livrés. Mais ces risques ne sont pas spécifiques à Internet, ils existaient déjà dans la vente par correspondance.

La recherche d’information

Le foisonnement d’informations sur Internet les rend difficiles à trouver. Pour faciliter cette recherche, des outils ont vu le jour. Des outils humains, tels des guides thématiques faisant le point sur un thème, ou des listes hiérarchiques de sites, réalisés par des documentalistes et des experts qui jugent la qualité des adresses fournies.

Le manque d’exhaustivité, qui peut être reproché à ces outils créés manuellement, disparaît, dès lors que l’on a recours à des outils automatiques : des moteurs de recherche, parmi lesquels Altavista, Lycos, InfoSeek, Ecila, sillonnent les sites Internet grâce à des logiciels robots, et donnent accès à des données constamment à jour.

A la différence des banques de données, où l’information est structurée, classée et donc facilement identifiable, Internet offre un volume d’informations en constante évolution et dès lors difficilement identifiable. Le coût découle-t-il de ces différences ? Jean-Marie Dou, du Centre de recherches rétrospectives de Marseille, évalue les tarifs d’interrogation des bases de données de 300 à 800 F de l’heure et ceux de l’accès à Internet de 20 à 50 F de l’heure. La valeur ajoutée se paye. Selon lui, deux catégories d’entreprise ont recours à Internet pour la recherche d’informations : les grands groupes ayant besoin d’une forte masse d’informations, et les PME-PMI, ayant des besoins nettement plus faibles, qui trouvent dissuasifs les coûts élevés des bases de données.

Le rôle d’Internet dans la préparation d’une mission ou d’un voyage d’étude à l’étranger fut évoqué par Henry Stiller. La société Histen Riller, dont il fait partie, réalise des dossiers spécifiques, permettant à des cadres, des chercheurs de mieux connaître le contexte d’activité, les interlocuteurs à rencontrer et les informations à obtenir. La constitution de ces dossiers se fait surtout à partir des grandes bases de données existantes, Internet n’intervenant que comme complément et non comme point de départ de ce type de démarche.

Sous l’éclairage du droit

Les problèmes de sécurité et de droit, abordés lors d’une des tables rondes de cette session, furent surtout développés au cours d’une matinée consacrée à « l’information entre multimédia et réseaux sous l’éclairage du droit ».

Le marché de l’information se trouve bouleversé depuis l’apparition des réseaux qui diffusent une information fuyante, immatérielle, difficile à saisir, multiforme – textes, images et sons s’entremêlent –, et qui transcende les frontières.

Quelles sont les infractions que l’on peut craindre sur Internet ? Les plus fréquentes sont la fraude, le piratage, la contrefaçon, sans oublier les atteintes aux bonnes mœurs et les incitations au racisme. Sur Internet, une œuvre est facilement transportable d’un bout du monde à l’autre, elle peut n’être que consultée, comme elle peut être télédéchargée, capturée et même modifiée, sans qu’il y ait de preuve immédiate de contrefaçon.

Les difficultés pour le juriste viennent du fait qu’Internet est international et pose donc le problème de savoir quel droit appliquer : ce qui est licite dans un pays peut être illicite dans un autre. Elles sont aussi liées à la difficulté d’identifier l’auteur de l’infraction. Qui est responsable ? L’auteur, le diffuseur, le transporteur, l’utilisateur final ? Comment poursuivre une infraction ? Quel droit appliquer ? Le droit d’injection ou d’émission, celui du pays où l’information a été émise, avec le risque de voir fleurir des paradis informationnels, ou le droit du lieu de réception de l’information sont deux solutions qui existent déjà, auxquelles on peut ajouter le cumul des deux.

S’il y a plus de questions que de réponses dans ce domaine, il faut cependant, à l’instar d’Olivier Cousi, avocat, relativiser : il y a des risques sur Internet, mais guère plus que dans la réalité, dans les activités commerciales classiques. Il n’y a pas de vide juridique, contrairement à ce qu’on peut entendre ici et là, il y a simplement, remarque Olivier Cousi, des difficultés à appliquer le droit ou plutôt les droits à l’échelle mondiale.

Selon Jean-Paul Buffelan-Lanore, de l’Institut de recherche d’information juridique à l’université de Paris 8, la législation actuelle comprend trois sortes de lacunes :

– un manque de protection directe des télécommunications ;

– un manque d’interdiction de captation à distance des données, possible par simple télédéchargement, donc sans effraction ;

– un manque de protection des informations elles-mêmes.

Gilles Vercken, du barreau de Versailles, a essayé de donner quelques réponses pratiques aux contraintes juridiques auxquelles est confronté tout producteur de multimédias : quelles sont les autorisations nécessaires pour constituer un produit multimédia ? Qui peut les donner : l’auteur, l’éditeur, le distributeur... ? La multiplicité des créateurs, dans une même composante, augmente d’autant les droits auxquels on peut avoir recours et les partenaires avec lesquels tout producteur sera amené à discuter. Pour Gilles Vercken, la solution est le contrat, qui, tout en respectant le droit, offre une certaine latitude, que ne permet pas la loi.

Sur Internet, il y a une possibilité technique de contrôle, de filtrage. Mais à toute tentative de filtrage ne risque-t-on pas de se faire taxer de censure, d’atteinte à la liberté ? Des recherches sont en cours pour créer des procédés de marquage des œuvres. L’origine de toute information devrait être marquée et chaque œuvre précédée de mentions signalant ce que l’on peut en faire : la consulter, la télédécharger...

Selon Sabine Marcellin-Taupenas, avocate, auteur du Guide Lamy informatique, l’un des défis des autoroutes de l’information sera de concilier la liberté d’information et la protection des créations.

  1.  (retour)↑  Le treizième congrès IDT, organisé par l’ADBS (Association des professionnels de l’information et de la documentation), l’ANRT (Association nationale de la recherche technique) et le GFII (Groupement français de l’industrie de l’information), avec le concours de la Direction de l’information scientifique, des technologies nouvelles et des bibliothèques, s’est tenu à Paris, du 21 au 23 mai 1996, au Palais des congrès.
  2.  (retour)↑  Adresse électronique: jean-pierre.lardy@urfist.univ-lyon1.fr . Adresse du serveur : http://urfist.univ-lyon.fr
  3.  (retour)↑  Prenons l’exemple de l’adresse du serveur de l’ENSSIB, sur lequel on trouve entre autres le BBF : http://www.enssib.fr