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Philippe Breton

Pierre Lévy

À l'image de l'homme. Du Golem aux créatures virtuelles

Paris : Ed. du Seuil, 1996. - 192 p. ; 21 p. - (Science ouverte). ISBN 2-02-013416-0. 130 FSous la dir. d'Isabelle Paillart. Grenoble : ELLUG, 1995. - 214 p. ; 21 cm. ISBN 2-902709-87-0. 105 FParis : La Découverte, 1996. -257 p. ; 22 cm. - (Sciences et société). ISBN 2-7071-2515-6. 87 F

par Martine Poulain

Les dites nouvelles technologies, objets fantasmatiques par excellence, continuent d'alimenter fébrilement discours et écrits. Au menu de ce numéro, pas moins de trois ouvrages : un essai d'anthropologie historique de Philippe Breton, un ouvrage collectif consacré aux modifications et ruptures induites dans l'espace public par le tout communicationnel, et une synthèse de Pierre Lévy sur les mutations en cours.

Les Pygmalion modernes

Du premier, nous ne parlerons que brièvement. Philippe Breton, qui a un goût marqué pour l'histoire des technologies, prolonge ici ses réflexions, en s'intéressant aux places et rôles des créatures artificielles dans la société humaine, d'hier et d'aujourd'hui.

Qu'est-ce que l'homme met de lui dans la création de ces doubles parfaits de lui-même ? La Beauté lorsqu'il crée Galatée, l'Éternité, la Perfection dans certains cas, leur versant noir (le Mal, la monstruosité) dans d'autres cas. Les ordinateurs modernes, eux, se veulent plus intelligents, plus rapides que leurs maîtres et créateurs. De quel type de sublimation et de représentation de soi s'agit-il alors ? C'est à ce type de compréhension contemporaine, alimentée par une recherche de ramification historique, que se livre Philippe Breton.

Les recompositions de l'espace public

Inégal, comme tout ouvrage collectif, l'ensemble de contributions rassemblées par Isabelle Maillart, est bien souvent passionnant, intelligent, porteur de pistes de réflexions fertiles.

La trame interrogative en est, comme le titre le laisse supposer d'emblée, l'espace public, tel que l'a défini et analysé Jürgen Habermas, dans son maintenant célébrissime ouvrage 1.

On pourrait distinguer deux types de contributions dans le recueil collectif. Certaines discutent la pertinence des réflexions d'Habermas vingt ans après la première publication de son livre. D'autres s'essaient à analyser les redéfinitions de l'espace public dans le cadre de la montée en puissance des diverses technologies de la communication. Les secondes sont, dans l'ensemble, nettement plus intéressantes que les premières.

Patrick Champagne, revenant sur un sujet qui lui est familier, distingue trois états historiques de l'opinion publique : à l'époque des Lumières, l'opinion publique n'est en rien la « simple addition d'opinions atomisées et individuellement recueillies. C'est l'opinion qui se dégage de la discussion entre ceux dont les opinions méritent d'être rendues publiques ». 1848 représente le deuxième âge de l'opinion publique, marqué par l'irruption du peuple, qui en était auparavant exclu : « L'opinion publique est alors le produit, à la fois complexe et incertain, de la lutte que se livrent essentiellement trois acteurs distincts : les hommes politiques, les journalistes et les électeurs sous forme de manifestations diverses... ». Enfin, depuis le milieu des années 60, l'opinion publique est entendue selon le sens qu'impose l'industrie des instituts de sondage, dont la perversité première est de fabriquer une opinion publique et de manipuler ceux dont elle prétend recueillir l'avis.

Erik Neveu, résumant certaines critiques maintes fois adressées à l'ouvrage d'Habermas (idéalisation des Lumières, oubli de l'exclusion du peuple ou des femmes de cet espace public, par exemple), appelle à des éclaircissements sur les formes contemporaines de l'espace public. Les frontières entre privé et public se sont déplacées : « Le processus croisé de privatisation des personnages publics et de pénétration dans l'espace public de problèmes " privés " a été repéré dès les années 1960 ». Il existe d'autre part très certainement des « espaces publics partiels et pluriels », où « les agents sociaux manifestent des compétences citoyennes variables ».

L'objectivation de soi

Pierre Chambat, dans une très éclairante contribution, souligne à quel point les technologies de l'information et de la communication (TIC) brouillent la distinction espace public/espace privé. Les TIC sont « au coeur d'une tension entre les tendances à l'individualisation et les processus de socialisation dont elles sont le vecteur ». Mais il faudrait savoir si « les relations nouées par écran interposé participent d'une expérience authentique ou constituent un simulacre et une déréalisation du rapport au monde ». Les TIC produisent-elles du lien social ? Certaines de leurs caractéristiques en font douter : commercialisation à outrance, fragmentation des publics, mondialisation peuvent conduire à penser que « la confrontation des jugements dans l'espace public [...] s'efface derrière la coexistence des goûts et des intérêts gérée par la technique ; comparable à l'évitement ou au côtoiement indifférent dans l'espace public, elle débouche sur un relativisme qui, respectant les choix privés, évite le conflit sur les valeurs et le jugement politique »

Deux thèses s'affrontent à propos des effets des TIC. L'une leur attribue « des effets d'amplification des travers dénoncés à propos des médias » : dévitalisation de l'espace public, réduction de l'espace public à la seule circulation, repli sur un privé hypertrophié. L'autre thèse met en avant les ruptures positives : réanimation de la société civile, renforcement du dialogue et de l'initiative individuelle par l'interactivité. En fait, il existe surtout des usages différenciés des TIC. Il faut prendre en compte le contexte de leur appropriation et prêter attention « à des hybridations qui sauvegardent les usages dominants en les enrichissant de fonctionnalités nouvelles ». En ce qui concerne leur influence sur l'espace public, Pierre Chambat estime que « la technique permet de vivre avec les autres sans être nécessairement obligé de se soucier d'eux ». Elle contribue à oblitérer les rapports de force, le poids des contraintes et constitue une « individualisation du traitement des problèmes collectifs » : « la diffusion des TIC s 'accompagne de la fragmentation des intérêts et de l'individualisation des pratiques sociales », tend à dissoudre les solidarités, multiplie les scènes locales et les publics restreints, bref contribue à l'émergence d'un « civisme sans citoyenneté politique ». L'espace public, tel que le laisse apparaître sa recomposition par les TIC « apparaît moins structuré par une logique de rassemblement et de recherche de consensus d'une communauté nationale que par celle d'une circulation chaotique d'énoncés à la recherche de publics susceptibles de s'y reconnaître »..

Communication, pédagogie, entreprise

Deux contributions tout aussi fertiles s'intéressent aux modifications que peuvent entraîner l'usage des TIC ou à leurs effets sur les représentations dans deux domaines : celui de l'école, celui de l'entreprise. Pierre Moeglin analyse, dans un souci que ne renierait pas Alain Finkielkraut, les effets pervers de l'idéologie de la communication sur la pédagogie. L'école s'était bâtie contre la communication, « sur le rejet a priori de toute extériorité : du monde, du savoir et des techniques ». Elle est aujourd'hui elle aussi affaiblie par les valeurs que promeuvent les adeptes de la communication et des réseaux : « Il s'agirait moins de former et d'entretenir des citoyens que d'amener ces citoyens à manifester leur appartenance à la communauté en s'inscrivant dans de mégaréseaux de documentation et d'échange d'expertise ». Dans Internet, estime l'auteur, la communauté du groupware tient lieu d'espace public. Les TIC procèdent par et promeuvent la décontextualisation et coupent l'éducation de ce qui l'inscrit dans la culture et le patrimoine.

Pour Bernard Floris, l'entreprise, exclue au départ de l'espace public, en est devenue l'un des lieux. Sans adopter, loin s'en faut, un discours idéaliste sur le fonctionnement social des entreprises, l'auteur n'en estime pas moins que le passage d'une gestion autoritaire et hiérarchisée aux formes diverses de participation contemporaines, marquées par la place importante qu'y occupent information et communication, fait de l'entreprise un espace public fragmenté, qui serait à penser. Une analyse que partage Christian Le Moenne qui parle d'« espaces publics partiels ».

Mais ce sont aussi les valeurs de l'entreprise qui ont envahi l'espace social : « Les normes de la sphère professionnelle capitaliste qui ont été abordées, notamment dans l'entreprise, sont devenues des normes dominantes à la télévision, dans le débat politique, à l'université et dans l'ensemble de la sphère publique »..

Bernard Miège, Jean Mouchon et Isabelle Paillart s'essaieront à résumer ces mutations en cours. Nous en soulignerons quelques-unes : élargissement des publics, accompagné, paradoxalement, par un éloignement de la participation à la scène publique ; espace public élargi, complexifié ; pénétration de l'espace public dans la sphère privée ; accroissement des inégalités et des fractures ; crise de la représentation du politique. L'université de Grenoble a publié là un ouvrage stimulant, qui donne à penser.

Les effets du virtuel

Pierre Lévy signe un nouvel ouvrage consacré aux mutations entraînées par l'avènement de la société virtuelle, qui inspire des sentiments doubles. On éprouve une forme d'admiration devant l'ambition qui anime ses réflexions, portées par la volonté de penser la question dans toute son ampleur, de ne pas réduire l'analyse de ces mutations dans les seuls champs spécifiques dans lesquels elles émergent. L'auteur tente en effet d'évaluer l'avènement du virtuel qui modifie le monde et le rapport de l'homme au monde. C'est pourquoi Pierre Lévy traite de la virtualisation du texte, certes, mais aussi du corps, de l'économie. Il cherche à relier les modes de la virtualisation actuelle à l'histoire humaine, qui aurait été tout entière succession d'opérations de virtualisation : le langage, virtualisation du présent ; la technique, virtualisation de l'action ; le contrat, virtualisation de la violence, et enfin l'art, « virtualisation de la virtualisation ». C'est donc à une étude philo-historico-anthropologique que se livre Pierre Lévy... Et c'est peut-être trop... Mais une telle vision conduit bien sûr à relativiser la virtualisation actuelle, en l'inscrivant dans une histoire, dans un processus, qui voit l'homme toujours à la recherche de formes de sublimation et de maîtrise du monde.

Espérances

Complétant des analyses présentes dans ses précédents ouvrages, Pierre Lévy fait là encore une apologie raisonnée du virtuel proposé par les réseaux : « Le développement de la communication assistée par ordinateur et des réseaux numériques planétaires apparaît comme la réalisation d'un projet plus ou moins bien formulé, celui de la constitution délibérée de formes nouvelles d'intelligence collective, plus souples, plus démocratiques, fondées sur la réciprocité et le respect des singularités. En ce sens, on pourrait définir l'intelligence collective comme une intelligence partout distribuée, continuellement valorisée et mise en synergie en temps réel ».

Pierre Lévy insiste sur le fait qu'un tel fonctionnement est un idéal, qui reste à mettre en oeuvre, sur bien des points opposé aux propositions commerciales qui se préparent, qu'il existe « différentes conceptions du virtuel ». Il appelle à ne pas « diaboliser le virtuel » et il a raison, les techniques n'étant jamais que ce que les hommes en font. Mais il reste singulièrement séduit par les possibilités du virtuel, qui n'en a pas plus - mais autant - que l'invention de l'imprimerie. Pierre Lévy en attend en effet beaucoup : « recréation du lien social par les échanges de savoir, reconnaissance, écoute et valorisation des singularités, démocratie plus directe, plus participative, enrichissement des vies individuelles, invention de formes de coopération ouverte [...], intelligence collective ».

On peut ne pas diaboliser le virtuel et savoir qu'il n'entraînera jamais, qu'il ne peut pas entraîner, l'avènement du paradis ici décrit.

  1.  (retour)↑  Jürgen habermas, L'Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978, nouv. éd. 1993.