entête
entête

La Symbolique du livre dans l'art occidental du haut Moyen Âge à Rembrandt

Sous la direction de François Dupuigrenet Desroussilles. Bordeaux : Société des bibliophiles de Guyenne ; Paris : Institut d'étude du livre, 1995. - 229 p. ; 24 cm. La Revue française d'histoire du livre. Tirage à part des num. 86-87. ISBN : 2-904532-25-0 . 190 F

par Martine Poulain

Les Évangélistes et leur livre, la mère de Rembrandt lisant, Vierge lisant la Bible... Qui n'a croisé, parfois avec insistance, ces multiples représentations du livre dans l'iconographie ? Le présent recueil, issu de conférences organisées à la Bibliothèque nationale de France par l'Institut d'étude du livre, constitue une pierre de choix dans la tentative d'élucider les mille et une raisons de la présence du livre et de la lecture dans la peinture, dans les enluminures anciennes, dans les livres eux-mêmes, manuscrits ou imprimés. Promenade dans le temps, du Moyen Age au XVIIe siècle, cet ouvrage invite à voir dans la présence du livre dans l'art une clef féconde d'interprétation des valeurs que les époques et les oeuvres considérées ont voulu lui donner.

L'iconographie médiévale

Michel Pastoureau s'intéresse à la représentation du livre dans l'iconographie médiévale. S'arrêtant à la double origine étymologique du mot liber (l'aubier, le bois d'une part, l'adjectif libre d'autre part), il rappelle la place première des enluminures dans l'illustration médiévale : « Symbole d'autorité et de savoir, le livre est l'attribut d'un très grand nombre de personnages, aussi bien dans l'image religieuse que dans l'image profane ». Attribut partagé de nombreux saints, le livre est à ce point répandu dans l'iconographie médiévale que sa valeur emblématique n'est pas univoque. Michel Pastoureau invite au contraire à s'arrêter davantage sur la diversité des représentations matérielles du livre : volumen ou codex, livre ouvert ou livre fermé, livre posé au sol ou sur un meuble, horizontal ou vertical, portant des inscriptions ou non, etc. L'auteur invite des recherches futures à s'intéresser à la façon dont, dans le passage du rouleau au codex, on donne priorité à une forme qui va connaître un développement considérable dans l'art occidental : le rectangle.

Judith Guéret-Laferté reprendra un certain nombre des thèmes proposés. Elle souligne l'autonomie des enluminures par rapport au texte qu'elles accompagnent, celles-ci n'étant pas nécessairement illustration fidèle de celui-là. Le livre ouvert symbolise en général la vérité propagée. En témoignent les livres ouverts des Annonciations, en témoignent les représentations des donateurs dans les retables. La représentation se veut ici incitation du lecteur à s'identifier au personnage. Dans de très rares cas, le livre est rattaché aux forces du mal. On la rencontre alors « aux mains de sorcières ou de démons ».

Les manuscrits carolingiens

Rosamond McKitterick s'intéresse, elle, aux représentations de l'écrit dans les manuscrits carolingiens. La présence démultipliée, à partir du IVe siècle, du codex dans l'iconographie est loin d'être anecdotique. Le codex représente, par excellence, la foi chrétienne : « Le codex semble avoir été introduit, au départ, pour distinguer les livres des chrétiens de ceux des païens et des juifs ». Les Évangélistes représentés avec leur livre sont inspirés par Dieu et garants de l'autorité de la parole divine. Une attention aux représentations de destruction des livres montre à quel point ces derniers étaient synonymes de pouvoir et d'autorité. S'appuyant sur plusieurs exemples d'autodafés, notamment à l'époque des conflits entre ariens et catholiques, Rosamond McKitterick estime que « détruire un texte, c'est attaquer une communauté », cet ensemble de textes étant considéré par chacun comme « essentiels à la définition de son identité et à la conscience qu'il a de lui-même » : « on brûle les livres des autres parce qu'ils ne peuvent pas être exposés sans risquer de corrompre la pensée... L'écriture est détruite et l'écrivain est réduit au silence ». Acte de désaveu et de désapprobation, ces destructions rituelles sont « des châtiments publics. Ils infligent la mort par procuration ». La représentation carolingienne du livre est donc inscrite dans ce double mouvement, d'affirmation de l'autorité de la parole divine d'une part, moyen pratique d'en assurer la domination sur les esprits de l'autre.

Varia

Jean-Marc Chatelain propose une jolie variation sur les représentations du « livre du monde » dans les livres d'emblème. L'art de l'emblématiste étant généralement défini comme capacité à dégager une signification morale à partir des propriétés naturelles des choses, il est en soi une forme de proposition de lecture du livre du monde. Et l'obscurité relative de l'emblème, qui en est une des caractéristiques constitutives, renvoie elle-même à la lisibilité mystérieuse du monde. Celui-ci peut ainsi être arraché « au mutisme apparent des choses » par celui qui sait lire les leçons de l'emblème, qui sait en déchiffrer l'opacité hiéroglyphique.

François Dupuigrenet Desroussilles, coordonnateur de l'ouvrage, s'est lui-même intéressé à l'évolution des représentations du livre dans le contexte curial. La cour est un lieu contradictoire, marqué par l'autarcie, mais aussi par l'ouverture au monde du livre. Jean Clouet, Velazquez, tous deux artistes de cour, sont choisis comme exemples. Le premier n'a représenté le livre qu'une fois, dans un portrait de gentilhomme, tenant un in-octavo de Pétrarque, témoignant par là de l'influence des productions manuciennes dans l'Europe de la première moitié du XVIe siècle. Un siècle plus tard, Velazquez représente un nain bouffon affublé d'un livre plus grand que lui. Dans cette représentation, comparable à celle du bibliothécaire par Arcimboldo à la même époque, François Dupuigrenet Desroussilles veut voir une des expressions de la désacralisation du livre : répandu, celui-ci n'est plus savoir divin, ni même ordre unique du savoir. De dominé, il est devenu dominant, d'unique, il est devenu multiple, de signe de sagesse, il est devenu susceptible de susciter l'ironie.

Bibles illustrées

Le très volumineux travail de Max Engammare revient sur les représentations de l'Écriture dans les Bibles illustrées du XVIe siècle.

Premier constat : « Quand on mesure la liberté, voire l'audace, avec laquelle les hommes du livre - éditeurs, imprimeurs, artistes, graveurs - illustrèrent la Bible, on perçoit mieux l'influence méconnue qu'ils exercèrent sur la lecture du texte sacré ». L'image insérée, donc, altère le texte, en propose d'autres interprétations. Le choix d'illustrer ou non tel ou tel épisode de la Bible ainsi que les modalités de la représentation, parfois irrévérencieuse, sont autant de propositions de sens. Parfois l'image se veut fidèle au texte, parfois elle s'en veut autonome. L'image peut être intégrée au plus près du texte ou au contraire en être distante. Max Engammare passe ainsi en revue plusieurs éditions illustrées de la Bible, oeuvre des plus grands imprimeurs européens (Robert Estienne, Feyerabend, etc.), porteurs de conceptions diverses : conformes à l'interprétation dominante, réformées ou critiques, voire polémiques. Ainsi Froschauer, éditant la « Bible de Zurich », dit vouloir plaire « aux anciens et aux jeunes, aider la mémoire et charmer le lecteur ». Certaines représentations se veulent purement illustratives, d'autres mettent en avant des volontés de sens plus ou moins subversives.

On pourra trouver l'analyse de Christian Tümpel sur le livre dans l'oeuvre de Rembrandt quelque peu décevante. Sans doute l'espace forcément limité d'une conférence interdisait-il de présenter la question dans toute son ampleur. Car le livre est omniprésent dans l'oeuvre du peintre : dans ses peintures de scènes religieuses bien sûr, mais aussi dans ses portraits, ou scènes de genre. L'auteur s'arrête sur deux tableaux intitulés La Sainte Famille, où la scène représente ce que Marie lit en même temps dans la Bible. La lecture vient ici signer la conformité de l'événement réel à la prophétie, qu'elle illumine.

Un ensemble érudit, qui fait honneur à l'Institut d'étude du livre et à la Revue française d'histoire du livre.