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L’Encyclopædia Universalis sur cd-rom

Louis Lecomte

…afin que plus d’hommes soient éclairés, et que chacun participe, selon sa portée, à la lumière de son siècle.
Denis Diderot

LEncyclopædia Universalis est désormais disponible sous forme de CD-Rom. Elle est la première encyclopédie européenne de cette importance à migrer sur support optonumérique, et les choix éditoriaux qui sous-tendent cette conversion vont à l’encontre de bien des idées reçues. Ils s’inscrivent cependant dans la lignée dont Diderot et d’Alembert furent les initiateurs.

Parmi les nombreuses possibilités théoriques qu’offre le support CD-Rom, Encyclopædia Universalis a choisi d’écarter momentanément le multimédia (essentiellement pour des raisons de capacité du disque et de résolution des écrans) pour privilégier deux aspects jusqu’à présent peu exploités par les concepteurs de CD-Rom : l’hypertexte intégral comme outil d’exploration des données et la libre disposition pour le lecteur des résultats de sa recherche. Le CD-Universalis est donc conçu comme le moyen de faciliter à la fois la consultation des textes qui composent l’encyclopédie et l’appropriation personnelle des connaissances dont ils sont, dans tous les domaines du savoir, le véhicule.

L’enchaînement des connaissances

Avant de se matérialiser sous quelque forme que ce soit, une encyclopédie est d’abord un projet intellectuel qui se fonde sur la notion d’enchaînement des connaissances. Comprendre, c’est être capable de mettre en relation les « turbulents objets du savoir ». Une encyclopédie digne de ce nom n’est donc pas un empilement de textes figés, mais un outil qui permet à celui qui l’utilise de se mouvoir au sein de connaissances en évolution continue. Dans leur moindre détail, les caractéristiques éditoriales de l’Encyclopædia Universalis résultent de l’application sans défaillance de ce principe de base.

Ainsi s’explique le choix d’une « grille » d’intitulés reposant sur un nombre restreint d’articles d’auteur (six mille pour le Corpus, auxquels s’ajoutent les seize mille notices plus brèves du Thésaurus). Un dictionnaire procéderait tout autrement, en fractionnant l’information dans le plus grand nombre possible d’entrées (jusqu’à deux cent mille) porteuses de courts textes indépendants les uns des autres. Au contraire, l’encyclopédie met en relation les articles et notices qui la composent au moyen d’un index raisonné (celui de l’Encyclopædia Universalis comporte cinquante deux mille entrées et plus de deux cent vingt mille références). Cette activité d’indexation forme le cœur même du projet encyclopédique : travail humain, fait de modestie et d’attention au texte, l’index raisonné de l’Encyclopædia Universalis trace des parcours de lecture parmi les quelque quarante-cinq millions de mots qui composent l’œuvre. Sur chaque sujet, du plus vaste au plus circonscrit, il oriente le lecteur vers l’essentiel et balise les itinéraires de la recherche. Sa pertinence est garantie.

De l’index raisonné à l’hypertexte intégral

Constitutif de l’encyclopédie, l’index est le mode de recherche proposé en premier lieu par le CD-Universalis. Par rapport à la consultation traditionnelle des volumes imprimés, le gain de temps est considérable (un simple clic de la souris entraîne l’affichage de chaque texte vers lequel pointe une référence de l’index), mais le cheminement reste identique. Il en va de même des renvois directs d’un article à l’autre et des corrélats : un clic de souris les active – gain de temps –, mais leur fonctionnement ne diffère pas de celui que les versions imprimées proposent.

Il en va tout autrement des recherches que le CD-Universalis permet de mener sur le texte intégral de l’encyclopédie. Chaque mot du texte (à l’exception d’une poignée de mots « vides ») devient interrogeable individuellement. Ainsi peut-on faire porter les requêtes sur des objets que l’index raisonné – économie de place oblige – laisse volontairement de côté : titres d’œuvres, noms de personnages ou héros de fiction, noms de musées, etc. Dans cette optique, les dates, les formules mathématiques (e = mc2), les sentences ou maximes ( « Je pense donc je suis ») se révèlent d’excellentes portes d’accès aux données encyclopédiques. Quittant les voies balisées de la recherche dans l’index, le lecteur découvre les joies et les surprises d’une exploration « hors-pistes » du savoir universel.

Cette fois, la pertinence du résultat n’est plus garantie. La qualité des découvertes dépend en effet de la curiosité du lecteur et de son ingéniosité à poser les « bonnes » requêtes. Il y est aidé par le logiciel lui-même. Cependant, la machine ne sait rien du sens : elle ne pense pas à la place de l’utilisateur, mais se contente d’effectuer vite et bien les tris, sélections et affichages qui lui sont demandés. À la sélectivité de l’index raisonné succède ici l’exhaustivité du texte intégral. Belle occasion de mettre au jour ces « diamants introuvables » qu’on dit pouvoir rencontrer à profusion dans le texte de l’Encyclopædia Universalis !

Le lecteur dispose pour cela d’une panoplie d’outils (les opérateurs et, ou, sauf, près de, la troncature à droite), qu’il peut combiner à sa guise dans la formulation de ses requêtes. À l’expérience, les tests effectués par les premiers utilisateurs confirment l’impression ressentie par l’éditeur : cette approche nouvelle des données de l’encyclopédie est extraordinairement stimulante pour l’esprit. La possibilité laissée à chacun de piloter, selon sa portée, son exploration personnelle du territoire encyclopédique a quelque chose d’enthousiasmant, et cet effet n’a rien d’un feu de paille : il résiste à la répétition et à la durée.

Si le jeu fonctionne si bien, c’est qu’il s’applique à de « vrais » textes. Plus de quatre mille auteurs apportent leur contribution à l’Encyclopædia Universalis. Illustres ou inconnus du grand public, tous sont des spécialistes reconnus du domaine qui leur est confié. Leurs articles témoignent d’une connaissance intime du sujet dont ils traitent. Leurs contributions ne relèvent pas de la simple information, mais de la transmission d’un savoir. Elles sont tissées d’allusions fécondes, de liens et de passerelles vers d’autres contrées, proches ou éloignées, du territoire encyclopédique. La recherche sur le texte intégral, contrairement à l’opinion courante, convient particulièrement bien à ces textes non normés. Elle capture à merveille l’allusif, le fugace, et suit en souplesse les méandres de la pensée et de l’association d’idées.

Un outil au service du lecteur

Pour cette raison, ceux qui annoncent la mort prochaine de l’auteur sous les rafales d’armes automatiques de l’édition électronique pèchent sans doute par excès de pessimisme. Le même reproche s’adresse, croyons-nous, à ceux qui prophétisent la disparition du lecteur dans le tourbillon du zapping universel. On l’a vu, le lecteur d’encyclopédies n’a jamais été aussi actif que devant l’ordinateur personnel qui lui sert aujourd’hui d’outil de consultation. Or, la variété des modes d’accès aux données et le fait que le lecteur pilote librement des recherches dont il est le seul maître ont leur exact contrepoint dans les usages qui peuvent être faits, au terme de la consultation, des résultats de ces recherches.

Bien sûr, les listes de résultats et les articles affichés peuvent (in extenso ou sélectivement) être imprimés ou exportés en direction d’un traitement de textes où chacun pourra leur donner la forme qui lui convient. Mais le CD-Universalis pousse beaucoup plus loin l’idée d’appropriation personnelle des données de l’encyclopédie en proposant au lecteur de créer, à partir d’éléments empruntés à la totalité de la base de données, ses propres dossiers. C’est la fonction « Conserver », symbolisée à l’écran par un panier d’osier que l’on peut remplir ad libitum et dont le contenu peut être organisé et gardé en mémoire d’une consultation à l’autre. L’innovation réside ici dans le fait que les dossiers personnels ainsi créés conservent tous leurs liens avec la base de données. On peut donc, à partir de chacun des éléments qui les composent, relancer une recherche, via l’index ou le texte intégral, sur la totalité de l’encyclopédie. Leur contenu n’est ni figé ni coupé du reste de l’œuvre.

Chacun peut ainsi construire, sur les sujets qui l’intéressent et à partir des données de la grande encyclopédie, son encyclopédie personnelle, taillée sur mesure et à son tour susceptible d’être imprimée ou exportée. Le lecteur est devenu, en quelque sorte, l’éditeur de « son » encyclopédie.

Novembre 1995