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Editorial

Martine Poulain

Une nouvelle fois, cette livraison du BBF se penche sur les enjeux de l'écrit électronique et sur la nouvelle conjoncture liée à sa disponibilité croissante sur les réseaux.

L'écrit électronique est en effet en train de questionner et de bouleverser l'ensemble de la chaîne de l'écrit. Il transforme les rôles et les tâches de chacun, de l'auteur au lecteur, de l'éditeur au bibliothécaire. Il transforme aussi la conception et la mise en oeuvre des produits et des services. Il conduit à réinterroger les missions à la lumière de cette nouvelle donne.

Chacun des articles présentés ici s'essaie à préciser les mutations en cours et les nouveaux choix qu'elles imposent. Elles apparaîtront à certains comme relevant de la fiction, car, pour des raisons multiples, beaucoup de bibliothèques et de centres de documentation sont encore peu confrontés à la bibliothèque électronique. Mais croire que rien ne change ni ne changera serait une erreur. Il faut donc s'efforcer d'anticiper, pour pouvoir accompagner le mouvement, voire l'infléchir, en modifier le cours, en fonction des choix propres de la bibliothèque.

Comment penser une offre dont le livre risque de ne plus être le centre ? Si la question n'est pas nouvelle, elle prend aujourd'hui une acuité toute différente et se pose dans des termes inédits. La cohabitation de supports divers, l'association, au côté du livre, d'autres sources de culture et d'information ont été le choix de longue date des bibliothèques. Mais c'est aujourd'hui l'« ordre du livre » lui-même qui est ébranlé. L'écrit peut - potentiellement en tout cas - se distinguer et se détacher du livre de manière ample, voire structurelle.

Tout l'équilibre de la bibliothèque en est ainsi déstabilisé. Comment penser la notion de collection dans ce nouveau contexte ? Comment penser son accès partagé ? Comment penser l'aménagement des espaces ? Comment penser l'économie de la bibliothèque ? Ses choix financiers ? Comment redéfinir les tâches de base d'une bibliothéconomie qui se voient elles aussi chahutées ? Comment la bibliothèque peut-elle trouver sa place comme créateur d'offres sur le réseau ? Comment peut-elle accompagner, comme doivent le faire un service public et un espace public, les usages des lecteurs, afin que l'accès aux réseaux représente pour eux un véritable enrichissement ?

Mais aussi, comment penser la pérennité d'une offre face à des réseaux dans lesquels l'écrit est dans un perpétuel mouvement d'apparition et de disparition ? Ce qui est perçu par beaucoup comme une richesse - la supposée constante actualisation des savoirs - peut être aussi une menace. La connaissance n'est pas que dans l'immédiat, l'actuel, le souci du jour. Elle passe aussi par l'accumulation et par la possilité d'emprunter des chemins oubliés, de fouler des traces enfouies, d'arpenter des sentiers non balisés.

Les bibliothécaires devront, cela a été dit et redit, retrouver et amplifier leur rôle de guide dans la jungle des réseaux. Mais, s'ils sont là pour expérimenter les apports multiples de la transmission à distance, ils sont aussi là pour réfléchir avec autant de force aux impératifs de l'accumulation et de la pérennité des écrits.