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Métiers des bibliothèques

le regard d'un élu

Yannick Guin

On n’attendra pas de l’adjoint à la culture d’une grande ville comme Nantes, lancée dans une politique culturelle hardie (fondée notamment sur une politique accentuée de la lecture publique), des propos convenus. On attendra de lui un regard critique, propre à aider la réflexion de tous, et susceptible même de provoquer des perturbations, ou du moins d’irriter. C’est ainsi que progressent les hommes et les institutions. C’est de ce dialogue entre élus et professionnels que surgissent les ajustements nécessaires à une société mobile.

Quel est donc le point de vue d’un responsable des affaires culturelles sur l’évolution des métiers liés aux bibliothèques ? Quelles qualités, quelles compétences, quelles formations lui paraissent requises pour que les professionnels soient à même de faire face aux enjeux d’aujourd’hui ?

Un excellent niveau technique et culturel

Disons-le d’emblée – au risque de surprendre – la formation professionnelle spécialisée n’est pas en cause. Les qualités techniques des catégories A et B sont indéniables. Certains professionnels sont cependant inquiets de la non-professionnalisation des concours, craignant ainsi que les collectivités locales hésitent à recruter sur les listes d’aptitude. Ils souhaiteraient que les formations initiales insistent beaucoup plus sur la bibliothéconomie que sur la connaissance des rouages administratifs. Les enseignements de bibliothéconomie et de bibliographie auraient été selon eux quelque peu délaissés. Pour avoir été invité par Jean Gattégno à participer au jury de l’ENSSIB (École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques), je puis attester de l’excellent niveau technique et culturel des personnels. Tous les jours, je fais le même constat dans les bibliothèques nantaises où les agents ajoutent à leur compétence une motivation certaine.

Former d’urgence à l’encadrement

Par contre, l’expérience prouve, tout spécialement pour la catégorie A, que les déficiences sont sérieuses, parfois graves, en matière de gestion de personnel, ou, comme l’on dit, de ressources humaines. Quelles que soient les tailles des villes et des bibliothèques, nombre de professionnels sont ou seront amenés à gérer du personnel.

D’où viennent donc ces rigidités hiérarchiques, ces autoritarismes, ces cloisonnements entre personnes ou secteurs, alors même qu’une gestion moderne exige souplesse, décloisonnement, partage de responsabilité, circulation des informations au sein des entreprises ou des administrations ? Il n’y a pas d’innocence ou d’effet sans cause : ne faut-il pas, au-delà des personnes, incriminer une part de la formation reçue, ou, peut-être, une totale absence de formation ? Il faut au plus vite former les professionnels à l’encadrement. Pour avoir exercé conjointement les fonctions d’adjoint au personnel, je puis témoigner des difficultés importantes éprouvées dans les établissements culturels nantais et particulièrement dans les bibliothèques en cette matière.

Les évolutions de la société

Cependant, c’est dans un autre domaine que les lacunes sont les plus criantes, où les personnels sont confrontés à des évolutions rapides de la société, et à des problématiques complexes :

L’évolution de l’écrit face aux nouvelles technologies audiovisuelles. Les professionnels sont convaincus – à juste titre – que l’écrit et la maîtrise du langage restent la base de tout. Comment équilibrer cette exigence avec une demande souvent différente de la part d’un public jeune, aisément consommateur de produits dont la qualité peut se discuter, et volontiers narcissique ? Comment guider, aiguiller, faire progresser ? Comment faire aimer simultanément le livre et le CD-Rom ?

Les fractures sociales. Les implantations de mieux en mieux réparties mettent les agents des bibliothèques en contact avec tous les publics. Mais il faut à la fois conquérir sans cesse de nouveaux publics et s’attaquer aux exclusions culturelles dont les causes sont évidemment multiples. S’ajoutent donc aux compétences proprement culturelles des compétences sociales et psychologiques. Les professionnels des bibliothèques, qu’ils le veuillent ou non, sont confrontés à un rôle très directement politique, au sens le plus noble du terme, au sein de la cité. Comment, par la diffusion du savoir, peuvent-ils contribuer à relancer certaines populations, à leur donner le goût de vivre ensemble, ou peut-être tout simplement le goût de vivre ?

L’intégration des générations successives d’immigrés. Il est clair que la machine à intégrer qu’est la République française fonctionne de plus en plus difficilement. Je n’épiloguerai pas sur les raisons, mais il va de soi que l’école et les établissements culturels que sont les bibliothèques conservent un rôle majeur dans les processus d’intégration. Ne laisse-t-on pas cependant les professionnels à leur savoir-faire isolé ? Les aide-t-on à faire face à ces tâches spécifiques ? Sont-ils initiés à des modes d’approche particuliers des individus et des groupes sociaux ?

La gestion des publics. C’est un sujet peu abordé dans les colloques, mais très présent dans les conversations. Nul n’ignore pourtant la difficulté à gérer le jeune public, aisément bruyant, peu au fait des usages traditionnels de respect des lieux publics ; nul n’ignore non plus, mais essentiellement dans les grandes villes sans doute, qu’il n’est pas aisé de gérer les marginaux ; nul n’ignore enfin certains trafics qui peuvent avoir la bibliothèque pour foyer.

A-t-on armé les professionnels de méthodes et de qualités nécessaires pour faire face à toutes ces difficultés du quotidien ? N’ayons pas de fausses pudeurs et parlons-en. Que de doigté et d’autorité ne faut-il pas cumuler pour gérer au quotidien une bibliothèque !

On pourrait ajouter encore quelques exemples. Pour résumer, on peut affirmer que les élus sont plutôt satisfaits des compétences et des qualités qui ont trait aux fonctions traditionnelles : conservation et mise en valeur du patrimoine, gestion et animation du réseau de lecture, recherche constante de nouveau public. En ce qui concerne les fonctions nées des déstructurations sociales, les élus ont tendance à considérer que la volonté de bien faire ne suffit plus. S’imposent donc des rencontres, des confrontations d’expériences, des stages au sein d’équipes d’intervention dans des quartiers difficiles, des formations nouvelles dans les filières de l’ENSSIB, du CNFPT (Centre national de la fonction publique territoriale), ou de l’IFB (Institut de formation des bibliothécaires). Bien entendu, les professionnels doivent pouvoir compter sur un discours clair des élus, qui précise les orientations et circonscrive les objectifs.

Un foyer révolutionnaire

Pour ma part, j’ai toujours développé l’idée qu’une bibliothèque est un foyer révolutionnaire (le seul peut-être ?) qui, animé de l’idéal des Lumières, procède simultanément par désintégration et intégration. C’est dans le contact direct et secret avec les auteurs que se forge la personnalité d’un individu, que se forme son jugement, et qu’éventuellement il se pose en s’opposant. Ainsi se désintègrent les idées reçues, y compris celles de la famille ou des communautés. Dans le même temps, cet individu a des chances de faire fonctionner sa raison et donc de s’intégrer un peu mieux à l’universelle communauté.

Par conséquent, le professionnel est aussi un militant culturel, un révolutionnaire des Lumières que les régressions présentes ne doivent pas abattre, bien au contraire. Le professionnel est au feu, directement sur la ligne de front.

Prenons un dernier exemple. Les professionnels savent bien que les valeurs culturelles se transmettent essentiellement par les femmes. Ils savent notamment que l’intégration des immigrés passe par les jeunes filles qui ne s’en laissent pas toujours compter malgré les pressions qui pèsent sur elles. Qu’a-t-on fait pour former les professionnels, préciser les modes d’approche, élaborer des stratégies, monter des programmes spécifiques, et faire ainsi des femmes une force d’émancipation culturelle ?

Il eût été possible sans aucun doute de tenir un discours technique sur l’évolution des métiers, et sur la formation des diverses catégories de personnel. Mais il faut toujours aller à l’essentiel, c’est-à-dire en l’occurrence à l’organisation même de nos établissements, à leur mission de service public, et à leur signification dans la cité. En découlent les formations qui permettront de combler les véritables lacunes.

Il se trouve par bonheur qu’élus et professionnels partagent la plupart du temps une même et exceptionnelle motivation, parce qu’ils sont parfaitement conscients du rôle des bibliothèques et de la lecture, et qu’ils peuvent donc ensemble dresser un diagnostic précis, et proposer à l’État ou aux organismes de formation, des programmes de formation complémentaires.

Août 1995