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Économie de l'information

Daniel Eymard

Le Centre d’études et de recherches en sciences de l’information (CERSI) de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques réunissait à Villeurbanne du 18 au 20 mai derniers une grande partie de la communauté internationale des chercheurs en économie de l’information, dont une majorité venue des Etats-Unis.

Cette discipline, née il y a seulement une vingtaine d’années, affiche quelques difficultés pour sortir de l’enfance. Elle connaît en particulier un certain embarras pour appréhender son objet, la nature ambiguë de l’information, intangible et reproductible, s’accommodant mal de la notion classique de bien économique.

Néanmoins, l’économie de l’information existe. Les travaux de Terry Weech (University of Illinois) montrent la croissance aux Etats-Unis du nombre de programmes d’enseignement dans cette matière, et le colloque du CERSI organisé par Anne Mayère, assistée de Marie-Noëlle Frachon pour la logistique, prouve la réalité d’une communauté internationale de chercheurs travaillant sur le sujet.

René Mayer introduisait les débats en constatant les antagonismes qui existent entre les paradigmes de l’économie et de l’information. Pour lui, l’économie procède d’images généralement mécanistes (balance, flux, input, output...), alors que l’information utilise plus volontiers des concepts issus de la biologie (reproduction, synthèse, duplication, code...). Il rappelait les trois questions fondamentales ayant servi de trame à ce colloque : l’information est-elle une marchandise ? Comment l’information améliore-t-elle la productivité ? La circulation de l’information crée-t-elle de nouveaux réseaux dans l’entreprise et dans la société ?

La plupart des communications produites pendant ces journées, et dont quelques exemples suivent, peuvent être regroupées autour de ces questions.

L’information, bien public ou marchandise ?

Gunther Steven, de la Commission des communautés européennes (DG XIII/E), abordait ce premier thème en traitant des rôles relatifs du secteur privé et du secteur public. La politique de l’Union européenne, dans sa recherche pour développer une « société globale d’information », telle qu’elle fut exprimée notamment au congrès de Corfou en juin 1994, consiste à laisser l’initiative aux entreprises, en jouant seulement un rôle de catalyseur et en fournissant un cadre de régulation. Notre diversité et notre profondeur culturelle sont des atouts garantissant la richesse de contenu des services d’information. Elles constituent en revanche un frein pour nous accorder.

Plus précisément, Werner Schwuchow (Infopol, Allemagne) entrait dans le cœur du débat dans les termes suivants : « Comment les services d’information et les bibliothèques doivent-ils être financés ? L’information est-elle un bien public, donc produite et distribuée essentiellement par l’État, ou un bien privé relevant des entreprises privées et de l’économie de marché ? ». Dans la théorie classique, les biens publics sont les biens consommés de façon collective (défense nationale, justice, police...), auquel le secteur privé ne peut trouver aucune rentabilité puisque les non-payeurs ne sont pas exclus ; les biens non collectifs jugés importants pour le développement et le bien-être de la société (l’éducation, la santé...), dont le coût nécessite un financement public, notamment pour ne pas exclure les publics à faible revenu.

Selon ces critères, un grand nombre de produits d’information non collectifs seraient donc naturellement privés, puisque, du point de vue économique, ils peuvent être vendus à un prix profitable (édition, presse, télévision codée ou par câble...), la décision de les rendre publics relevant de choix politiques. Cependant, la part du financement public pour un service d’information donné peut être très variable, ce qui rend réducteur le débat « l’information, bien public ou privé ? ». Il faut plutôt imaginer un continuum, borné à ses extrémités par les biens privés ou publics stricto sensu, sur lequel on situerait les services selon le degré de financement public. De la même façon, le débat « tarification contre gratuité » n’est qu’un cas particulier, la stratégie symétrique laissant financer une part des coûts du service public par le paiement des usagers étant également modulable.

Le paradoxe de la productivité

Autre thème permettant de décliner les particularismes de l’information prise comme un bien économique, celui décrit par Alain Rallet (Université de Paris IX-Dauphine) qui présentait le paradoxe de productivité : « Les technologies de l’information se sont développées et diffusées très largement dans l’économie sans que la productivité, notamment dans le secteur des services, se soit significativement améliorée. Le paradoxe a été relevé aussi bien au niveau macro-économique qu’au niveau des firmes, nourrissant un certain sentiment de frustration quant aux résultats des lourds investissements consentis dans le domaine de l’informatisation ». Ce constat a motivé dans les années 90 une certaine prudence et la rationalisation des investissements en systèmes d’information, mais la dynamique technologique tend à rompre ce consensus. « En témoigne l’annonce par l’administration Clinton, suivie de près par la Commission de Bruxelles, d’une nouvelle frontière technologique – les autoroutes de l’information – présentée comme la clé de la compétitivité économique pour les dix ou vingt prochaines années ». L’auteur analyse le paradoxe en considérant que, jusqu’à la fin des années 80, les nouvelles technologies se sont surtout appliquées à des tâches isolées, et que le potentiel de performances serait donc plutôt devant nous, avec la mise en réseau plus récente des postes informatiques, transformant véritablement l’organisation du travail.

D’autres paradoxes furent proposés au public. Daniel Dufourt (Université de Lyon II) se posait en novateur en démontrant qu’à l’inverse de Hayek, qui avait annoncé en 1937 que le problème économique trouvait sa résolution par l’organisation des connaissances, c’était pour lui l’organisation de l’ignorance qui fournissait la solution. Dans une société où l’information est surabondante, pour que l’homme soit efficace, il faut qu’on lui rationne l’information (mais cet élégant paradoxe ne serait-il pas la proposition inverse et donc parfaitement équivalente à celle de Hayek ?). Charles Goldfinger (GEFM, Bruxelles), dans un autre registre, expliquait combien la société globale de l’information accroît l’insécurité, alors que l’information est réputée sécuriser les décisions individuelles. Il illustrait cette hypothèse par le cas des marchés financiers où la croissance du volume d’informations rend les brokers (agents de change) plus nécessaires.

De nouveaux modèles sociaux

La dernière journée se passait à Roanne où les participants furent reçus dans le très beau théâtre municipal par le maire, l’ancien ministre du travail Jean Auroux. Son allocution de bienvenue lui donna l’occasion de faire remarquer que les milieux politiques s’intéressent selon lui avec excès aux infrastructures et à la technique, privilégiant les problématiques technologiques (câble, satellite...) aux dépens des choix relatifs aux contenus des services.

Abbe Mowshowitz (Université d’Amsterdam), dans une des ultimes communications, retraçait un point de vue historique sur les évolutions conjointes de l’organisation productive et de la famille. Il expliquait que, dans l’économie préindustrielle, le travail et la production étaient indissociables. Les produits étaient fabriqués en famille à domicile, ou par l’artisan dans son échoppe avec la « famille étendue » de ses apprentis à qui il offrait protection, subsistance et éducation comme à ses enfants. La révolution industrielle, permettant grâce à la machine à vapeur l’agrandissement des unités de production et le salariat, a séparé le travail de la production. De la même façon, l’informatique a séparé l’information de la production. Cette dissociation a entraîné l’émergence d’un marché de l’information comme la première révolution industrielle avait entraîné l’apparition d’un marché du travail. Après la famille étendue, c’est au tour de la famille nucléaire actuelle de connaître un affaiblissement, dû à l’externalisation croissante de l’acquisition des connaissances. Ainsi la société de l’information, dont on met en avant le plus souvent l’action unificatrice, peut être également séparatrice.

Ces propos rappelaient le pessimisme de Herbert Schiller (Université de San Diego) qui, dans la conclusion de la journée précédente, avait mis le public en garde contre ce que masque le mythe d’une société de l’information. L’accroissement des moyens de communication, en abaissant les barrières, favorise la politique de dérégulation initiée pendant les années Reagan et Thatcher. Le pouvoir de décision tombe alors entre les mains des « faiseurs de profits », échappant aux institutions représentant la population. Les objectifs industriels, tels que la maximisation des parts de marché ou la minimisation des coûts salariaux, deviennent dominants et masquent la nécessité d’une réflexion sur le sens du progrès social que rendraient possible les nouvelles technologies de l’information.

Richard Collin (Neurope Lab, Paris) proposait l’antithèse des propos précédents : les entreprises ont plus que jamais besoin de sécuriser les marchés et d’organiser la confiance ; elles n’ont en conséquence aucun intérêt à supprimer toutes les règles et nous traversons au contraire une phase de « capitalisme éthique »... Il conclut sur la nécessité de mettre en forme l’intelligence collective naissante, annonçant l’arrivée d’une phase « esthétique » du capitalisme.

Ce débat entre pessimistes et optimistes, qui a été un des fils directeurs de ce colloque, permet de situer quelques enjeux importants de cette société de l’information toujours en devenir, apportant de salutaires mises en garde en même temps que des perspectives de transformations jugées – du moins par certains – plus positives.