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Les Enjeux de l'informatisation

Les réseaux départementaux de lecture publique

Bernard Voltzenlogel

L’introduction de l’outil informatique dans les bibliothèques départementales de prêt et, corrélativement, dans les bibliothèques municipales, a eu pour conséquence majeure d’accélérer le processus de transformation de ces services, de faire apparaître la diversité des types d’évolution en présence, et, enfin, de positionner cette évolution en termes d’enjeux.

Une conception nouvelle du réseau

En effet, s’interroger sur les enjeux de l’informatisation dans les réseaux départementaux de lecture publique, revient aussi à répondre à quelques questions fondamentales : qu’est-ce qu’un réseau départemental de lecture publique ? Quel rôle une bibliothèque départementale de prêt doit-elle y assumer ? En quoi l’informatisation représente-t-elle un enjeu pour ces réseaux ?

La réponse à ces questions suppose une capacité de la profession à s’interroger sur la réalité des réseaux actuels (notamment en BDP), ainsi que sur la notion de lecture publique (notion évolutive dans le temps, très différente selon la géographie, et toujours marquée par l’absence d’une définition générique et consensuelle).

Le propre de l’informatique et de son intégration progressive dans les champs d’action des bibliothèques de lecture publique réside dans les possibilités démultipliées qu’elle offre à ces services pour l’exercice de leurs missions. On sait aussi que les regroupements de collectivités, de même que les tentatives de mise en réseau ou de coopération entre bibliothèques constituent un mode de gestion d’une certaine pénurie, mais aussi d’exigences accrues des utilisateurs.

Ainsi donc, la bibliothèque se trouve confrontée à un moment donné à une étape essentielle et déterminante de son développement ; à plus forte raison une bibliothèque départementale de prêt, qui doit (re)penser son propre développement, mais aussi celui d’un ensemble très hétérogène de bibliothèques locales. A la notion de réseau traditionnel – une bibliothèque départementale de prêt qui approvisionne en biens matériels (livres, expositions, mobilier...) et immatériels (services, conseil technique, formation...) un ensemble de bibliothèques géographiquement dispersées –, se substitue progressivement une conception nouvelle du réseau, encore imparfaitement perçue, mais qui comprend déjà certaines constantes :

– une intercommunalité ;

– une mise en synergie de quelques bibliothèques locales sur des projets particuliers ;

– une délégation de compétence de la bibliothèque départementale de prêt vers de grosses bibliothèques municipales (impliquant l’émergence d’une politique de secteur ?) ;

– une prise en compte des tranches de population supérieures à 10 000 habitants (l’action des BDP étant en principe limitée aux communes de moins de 10 000 habitants).

Le récent ouvrage publié par l’Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt (ADBDP) *, évoque certains des enjeux qui détermineront le paysage futur de la lecture publique à l’échelon départemental, l’informatisation étant considérée dans ce cas de figure comme la contribution déterminante à la constitution future des réseaux départementaux de lecture publique.

La lente maturation des enjeux institutionnels

Si la décentralisation a positionné les compétences des collectivités locales en matière de bibliothèques, il faut bien reconnaître que la logique inhérente aux différentes strates de textes est diversement interprétée, et appliquée. Cela est particulièrement visible pour les BDP, dont la fonction compensatoire (notamment en matière de fourniture documentaire) s’effectue encore en vertu de schémas traditionnels, avec, pour conséquence, un décalage important entre l’évolution récente des textes et un mode de fonctionnement, où une logique d’approvisionnement documentaire prévaut encore largement.

Afin de comprendre cette évolution, il est nécessaire de retracer un bref historique des principaux textes concernés (cf. encadré).

Une opportunité unique

Il ressort de l’analyse de ces textes que si les BCP assuraient jusqu’en 1986 une mission d’aide aux communes, principalement sur le plan d’une fourniture documentaire, depuis cette date, les BCP/BDP peuvent aussi intervenir pour aider les communes à exercer leurs compétences en matière de bibliothèques municipales : l’institution d’un concours particulier départemental destiné à rembourser les départements pour leurs dépenses d’investissement en faveur des bibliothèques municipales tend à confirmer le caractère actuellement prioritaire d’une logique d’équipements.

Or, force est de constater que, si la plupart des BDP interviennent pour aider les communes à exercer leurs compétences, cela se fait de manière très différente selon les cas, et surtout cela se fait, hormis quelques exceptions, sans reconsidérer la mission traditionnelle de fourniture documentaire.

L’informatisation des réseaux départementaux de lecture publique constitue donc une opportunité unique :

– de reconsidérer les activités et les missions d’une BDP vis-à-vis des bibliothèques de son réseau ;

– d’analyser pour ce faire la notion traditionnelle de BDP, qui éclate ;

– de lui substituer une notion élargie tenant compte à la fois de l’évolution des textes et des perspectives nouvelles en matière d’aménagement du territoire, élargissement progressif vers une notion de réseau interactif ;

– de réduire l’impact de la contrainte géographique, très forte en BDP.

Il est par conséquent important que ces bibliothèques puissent s’adapter à cette évolution et y sensibiliser les municipalités et leurs bibliothèques. Car il est certain qu’à terme les rapports BDP/bibliothèques locales devront connaître une évolution similaire.

On l’a vu, la création des BCP à partir de 1945 répondait à une logique de substitution : aux défaillances municipales, on substitue l’aide de l’Etat ; à l’inexistence de bibliothèques municipales, on substitue une bibliothèque itinérante. De fait, les BCP/BDP ont eu longtemps le monopole documentaire sur leur département. Aujourd’hui, la situation a considérablement évolué : grâce à l’action conjointe de l’Etat (concours particulier notamment), des départements (aides aux communes), du Centre national du livre (dotations documentaires), et enfin des BDP (pour un travail multiforme sur le terrain), de plus en plus de bibliothèques municipales contribuent à enrichir localement l’offre documentaire et de services, si bien que progressivement les BDP ne sont plus les seules à occuper le terrain.

A la logique initiale de substitution doit donc succéder une logique de partenariat, seule à même de réaliser l’évolution institutionnelle et l’exercice par chaque niveau de territorialité, de sa compétence en matière de bibliothèques publiques.

La mise en place d’un tel partenariat représente une première définition des réseaux départementaux de lecture publique ; en cela elle constitue un enjeu tout à fait considérable pour les BDP et leur développement futur.

L’appropriation des enjeux techniques

Très tôt dans leur existence, les BCP/BDP ont été confrontées à des situations les sollicitant au titre de leur technicité. C’est principalement le cas de la formation, que toutes les BDP ont inscrite dans leurs actions, quoique sous des formes et d’un intérêt très variables.

Plus récemment, l’intégration de supports audio et vidéo dans leur offre documentaire leur a permis de diversifier la gamme des produits proposés aux bibliothèques locales, les BDP remplissant en cela leur rôle de compensation et leur fonction régulatrice.

Aujourd’hui, les enjeux techniques sont à resituer dans le rôle croissant de conseil technique d’une BDP, conforme d’ailleurs aux dispositions des lois de décentralisation. Il s’agit pour une BDP d’aider les communes à exercer leurs compétences en matière de bibliothèques municipales, notamment par la prise en compte dans le développement de ces dernières, des nouvelles technologies. On peut préciser en outre que ce rôle de conseil technique intervient de manière très forte pour des projets de bibliothèque et ce de manière transversale, une BDP intervenant sur un projet depuis la conception initiale jusqu’à la mise en place du fonctionnement, en passant par l’orientation du projet vers les modes de financement appropriés et l’aménagement mobilier.

S’agissant de l’informatisation, quelques pistes peuvent être avancées :

– un préalable méthodologique : ne pas confondre l’intérêt de la BDP avec l’intérêt des bibliothèques locales (un réseau départemental à base partenariale, c’est aussi la réunion autour d’un objectif commun, de sensibilités différentes) ;

– la BDP, tête de réseau, doit savoir prendre en charge sa responsabilité de conseil technique pour l’ensemble des phases d’un processus d’informatisation, sans toutefois se substituer à la municipalité ou à la bibliothèque locale, qui reste maîtresse de ses choix ;

– pour la constitution future, localement, de réseaux documentaires informatisés, plusieurs orientations peuvent d’ores et déjà être envisagées par les BDP en termes de conseil technique :

– réalisation d’un cahier des charges commun à plusieurs bibliothèques, avec, pour objectif, la mise en place d’une coopération bibliographique et documentaire ;

– reprise rétrospective de fonds existants : élaboration d’une méthode d’organisation du travail ;

– réorientation des aides à l’investissement du Conseil général vers une prise en compte de projets d’informatisation : de telles aides existent à ce jour dans moins de 10 % des départements, les conditions d’attribution étant généralement alignées sur celles de l’Etat.

Des enjeux sociaux

Très importants par leur impact, les enjeux sociaux s’ordonnent autour de deux axes principaux, la coopération entre bibliothèques et la notion de réseau.

Si l’intégration des bibliothèques publiques dans un processus de construction sociale paraît faire l’unanimité, il n’en est pas de même de la coopération entre bibliothèques, qui est très diversement interprétée et mise en pratique.

La coopération doit être resituée d’une part dans une conception démocratique de la lecture publique, d’autre part dans la notion de partage du travail et des ressources bibliographiques et documentaires. Plus qu’un simple mode relationnel entre bibliothèques, la coopération devrait être vue avant toute chose comme la responsabilité de toute bibliothèque envers toute autre bibliothèque plus petite. Ainsi, des processus de micro-coopération sont tout à fait envisageables sur des sites localisés. Leur valeur d’exemple ne pourra que renforcer une généralisation du processus sur un secteur géographique plus large (canton, département), mais une telle coopération n’a de sens que si elle est aussi au service des bibliothèques plus petites et plus démunies.

Dans le même ordre d’idées, les communes de plus de 10 000 habitants – traditionnellement exclues du champ d’action des BDP – doivent trouver leur place dans un tel processus de coopération.

L’enjeu actuel dans les départements réside dans la possibilité ultérieure offerte à chaque bibliothèque, y compris les plus petites, d’offrir à ses lecteurs une gamme élargie de services, ainsi qu’un accès à un espace documentaire qui n’est plus limité aux seules ressources de la bibliothèque locale. Cet enjeu rejoint la raison d’être d’une BDP, qui est d’assurer une fonction de rééquilibrage et de régulation par la mise en place à l’échelon départemental d’une organisation permettant au lecteur rural un accès réellement démocratique à l’information bibliographique, puis au document. Le lecteur rural d’aujourd’hui, qui n’est plus celui de 1945, doit se voir proposer à terme une qualité de services équivalente à celle proposée au lecteur urbain.

On ne peut que constater actuellement l’extrême hétérogénéité des réseaux existants. L’informatisation constitue le moyen sans doute le plus approprié pour infléchir cette hétérogénéité et contribuer à définir les réseaux de demain.

Plusieurs types de réseaux paraissent envisageables à court terme grâce à l’utilisation d’un outil informatique. Par exemple une base bibliographique départementale, alimentée par les producteurs d’information bibliographique (BDP + bibliothèques locales) serait utilisée par l’ensemble des bibliothèques productrices, ou simplement utilisatrices ; gérée par la BDP, tête de réseau ; permettrait des acquisitions et un traitement bibliographique partagés, ainsi qu’une gestion d’autorités ; localiserait les documents.

Le paradoxe de la circulation des documents

Actuellement, seuls les fonds d’une BDP sont itinérants par définition, alors que ceux d’une bibliothèque locale sont fixes. Sauf dans quelques cas de prêt entre bibliothèques, la propriété juridique des fonds détermine aussi leur localisation.

Ainsi donc, la création d’un nombre croissant de bibliothèques municipales ayant des fonds propres n’a pas eu pour effet l’adoption pour ces dernières du principe de fonds itinérants qui avait conduit à la création des premières BCP en 1945. Alors même que l’espace documentaire local est de plus en plus partagé, seuls les fonds documentaires des BDP sont itinérants, ce qui constitue un paradoxe.

En conséquence, il est parfaitement envisageable que les bibliothèques locales ne raisonnent plus en termes de fonds propres, mais bien en termes de fonds départemental, le fonds propre d’une bibliothèque municipale pouvant dans ce cas se définir comme la partie du fonds départemental que la bibliothèque aura sélectionnée en fonction de ses besoins. Cela suppose que les fonds des bibliothèques locales soient aussi itinérants que ceux d’une BDP.

L’informatique permet dorénavant de répondre à cet enjeu essentiel. Il peut susciter, à terme, une évolution de la notion d’intercommunalité appliquée aux bibliothèques. Une telle conception permettra une réaffirmation du rôle de régulation d’une BDP, sans doute mieux adaptée aux exigences actuelles d’aménagement du territoire, rôle désormais partagé avec les bibliothèques municipales au sein d’un réseau départemental de lecture publique.

Mars 1995

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Textes statuant l'organisation des BCP

  1.  (retour)↑  Jean Graftieaux; Marie-Christine Pascal et Bernard Voltzenlogel, L'informatisation des bibliothèques : vers un réseau départemental ?, Bourg-en-Bresse, ADBDP, 1994 (voir le compte rendu de cet ouvrage dans ce numéro p. 98-99).