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Universités et villes

par François Dubet, Daniel Filâtre, François-Xavier Merrien, [et. al.] - Paris : L’Harmattan, 1994. – 318 p. 24 cm. – (Villes et entreprises) - ISBN 2-7384-2697-2

par Yves Desrichard

Dans le cadre notamment du schéma « Universités 2000 » initié par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, de nombreuses études ont été lancées pour tenter de définir et de préparer le meilleur développement possible des universités françaises, notamment d’un point de vue architectural et urbanistique. Universités et villes offre un panorama, une synthèse de ces études menées par tous types d’intervenants : universitaires, sociologues, statisticiens, architectes, aménageurs urbains, collectivités locales, etc.

L’ouvrage, riche et dense, s’articule autour de trois thèmes : le schéma national d’aménagement, les relations entre les universités, les villes et les entreprises, et last but not least, le public des établissements universitaires – étudiants, mais aussi enseignants et autres personnels.

Mieux répartir l’intelligence

Daniel Filâtre analyse les enjeux du schéma « Universités 2000 » dans le cadre de l’aménagement du territoire : « Mieux répartir l’intelligence », un beau parti pris, mais qui trouve dans les faits à s’exprimer d’une façon parfois complexe. L’apparition de nouveaux partenaires institutionnels aux pouvoirs renforcés par la décentralisation, comme les conseils régionaux, ou aux volontés plus affirmées qu’auparavant face au centralisme parisien, comme les municipalités, ordonne de difficiles jeux de pouvoir et d’influence, où il faut négocier autour de contraintes et de risques parfois antagonistes : battre en brèche les centralismes, celui de Paris comme celui de grandes métropoles régionales (Bordeaux, Grenoble, Toulouse....), pour mieux répartir moyens, compétences et étudiants ; densifier le réseau universitaire, faire de l’Université le « levier de projet urbain » pour le développement de villes moyennes, qui trouvent dans une délocalisation universitaire l’occasion d’un « second souffle ». Mais, en même temps, expériences comme prospectives montrent que, pour être valablement implantée, une structure universitaire significative doit l’être dans des villes d’une certaine importance, tout à la fois en termes de population, d’urbanisation, d’activités économiques, culturelles, administratives. Difficile quadrature, que les réussites comme les échecs viennent souligner, et où les hiérarchies urbaines ne sont pas toujours aussi nettement remises en cause que le souhaiteraient les promoteurs de ces redéploiements.

L’université dans la ville

L’insertion de l’université dans la ville participe de la même logique – et engendre les mêmes effets pervers. Pour schématiser, faut-il installer des universités (parfois de simples antennes) dans les villes dynamiques, ou faut-il dynamiser les villes en y installant des universités ? Bien sûr, la problématique n’est pas si simple. Là encore, jeux d’ambitions, influence déterminante d’équipes municipales volontaristes, voire prosélytes, échecs industriels – qu’on s’efforce de compenser par l’installation d’universités ou d’organismes de recherche, entraînant a priori l’installation de consommateurs (étudiants) et d’emplois (enseignants, personnel d’encadrement) –, sous-tendent les négociations entre l’État et les autres partenaires. Sur le terrain, on s’en doute, le bilan est souvent mitigé. Les étudiants sont souvent des migrants saisonniers, n’apportant dans la ville qu’une animation temporaire, limitée, spécifique, parfois complètement coupée de la réalité locale. Les laboratoires de recherche, pour intéressants et significatifs que soit l’aboutissement de leurs travaux, n’en font pas forcément profiter les entreprises de la région. Néanmoins, se profile l’expansion de « schémas universitaires régionaux », réplique à l’échelle de la région des grands plans d’aménagement nationaux.

Quant à l’insertion urbanistique et architecturale de l’université dans la ville, elle s’organise, si l’on peut dire, autour d’une alternative université en cœur de ville-campus extérieur. Curieusement, – par rapport à l’idéologie dominante en la matière –, les auteurs se refusent à condamner la politique d’expansion des campus universitaires menée dans les années 60, « à l’exemple du modèle américain » – dévoyé bien sûr. Ils en font un passionnant historique, en justifiant par le contexte de développement économique un certain nombre d’implantations. A l’aune du bilan, ils se gardent de trancher, dans un sens ou dans un autre. L’aménagement de campus urbains, pourvu qu’ils soient largement desservis par les transports en commun, facilement accessibles et dotés d’un certain nombre d’infrastructures de base (services bancaires, restaurants, poste, librairie...), peut constituer un modèle viable. A l’inverse, l’installation en centre ville peut engendrer d’autres contraintes (surfaces) qui ne peuvent en faire le choix obligatoire.

La fin des héritiers

Dans ces vastes débats, les étudiants ne sont pas oubliés, auxquels la troisième part de l’ouvrage consacre de volumineux commentaires. Sous l’effet de l’explosion des effectifs, il semble bien que la caste des « héritiers », magistralement disséquée par Pierre Bourdieu dans les années 60, ait cédé la place à une image plus composite, et qui s’articule autour d’un certain nombre de paradigmes. Le milieu social marque toujours fortement les filières, longues ou courtes, où s’oriente la population étudiante ; le fait de vivre encore dans sa famille, ou de commencer une vie indépendante ; le fait de travailler ou non pour subvenir aux frais de ses études ; autant de clivages, parfois profondément marqués, qui déterminent le comportement de l’étudiant, notamment dans ses parcours, dans la reconnaissance qu’il peut avoir des « lieux universitaires », dans la désertion abondante des espaces universitaires en début de soirée et en fin de semaine. Autant de déterminismes qui pèsent toujours plus sur les conditions d’aménagement des sites, et sur les politiques à mener pour que l’étudiant s’intègre mieux et plus vite à un monde qui, pour beaucoup d’entre eux, marque un passage décisif à l’âge adulte.

Une indispensable masse d’informations

D’avoir ainsi brassé tant d’hypothèses contradictoires, de réussites d’aménagement ou d’échecs d’implantation aux causes si diverses, les auteurs d’Universités et villes se gardent bien de proposer aux maîtres d’ouvrages de programmes universitaires un schéma unique d’organisation. Entre les « pratiques sociales et le cadre normatif », entre les « figures de l’étudiant et [la] fragmentation de l’institution », les typologies spatiales à bâtir doivent être appropriées, dans le respect d’orientations générales, au cadre précis où elles vont s’appliquer.

Constamment étayé d’exemples, jamais digressif ou généraliste, Universités et villes apporte une utile (voire indispensable) masse d’informations à tous les partenaires intéressés par le développement universitaire, et qui n’entraîne qu’un seul regret : que les bibliothèques universitaires y soient si peu évoquées, alors même que les rares allusions faites en montrent l’importance dans la vie de l’étudiant et de l’institution universitaire.