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Facettes

réflexions multiples sur l'information

textes réunis et présentés par Chantal Dentzer-Tatin
Paris : ADBS, 1994. - 263 p. ; 24 cm
ISBN 2-901046-60-6 : 196 F

par Yves Desrichard

Facettes se présente comme un recueil de contributions venues d'horizons divers, destinées à marquer le vingt-cinquième anniversaire de la création de la délégation Rhône-Alpes de l'ADBS (Association des documentalistes et bibliothécaires spécialisés). Le titre, hommage à Shiyali-Ramamrita Ranganathan, qui exerça (exerce encore ?) sur des générations de bibliothécaires et documentalistes une fascination presque ésotérique, alors même qu'ils essayaient de maîtriser les subtilités de la fameuse Colon Classification, reflète bien l'hétérogénéité de la vingtaine de sujets abordés, qui sont autant de points de vue autour d'un « concept » unique, l'information, de son élaboration à son traitement documentaire le plus sophistiqué.

C'est la variété des intervenants, plus grande qu'à l'habitude dans ce type d'ouvrages, et la façon dont ils abordent le sujet, d'une manière tantôt naïve, tantôt absconse, tantôt sérieuse, tantôt badine, qui séduit le lecteur prêt à se laisser entraîner dans des contrées parfois inconnues autant qu'étranges...

Un peu d'histoire

Ainsi, l'exposé historique de Luce Czyba consacré à une analyse sociobibliologique du fameux Tour de France par deux enfants, manuel fondateur de générations d'écoliers républicains, donne envie d'en savoir plus sur le volontarisme civique des concepteurs de ce type d'ouvrages ; tandis que celui d'Yvelise Dentzer sur le « théâtre sous l'Ancien Régime » vient rappeler que la notion de représentation, liée à celle d'information, voire de propagande, si elle paraît avoir été systématisée au XXe siècle, est pour autant beaucoup plus ancienne.

De la même veine que l'article de Luce Czyba, celui de Jacques-Philippe Saint-Gérand sur le traitement du thème « Orient » dans les dictionnaires français du XIXe siècle est un régal d'érudition et de pertinence ; il confirme, si l'on en doutait, que l'entreprise encyclopédiste d'élaboration d'un dictionnaire - aujourd'hui comme hier - ne relève jamais d'une démarche strictement objective. Toujours dans le domaine historique, la présentation par Dominique Varry des « règles » du bibliothécaire mauriste montre que les préoccupations presque « redécouvertes » de conservation des documents, les antagonismes entre les fonctions patrimoniales et de communication, se sont posés dès l'origine des bibliothèques de livres (et non plus seulement de manuscrits), et en des termes parfois plus précis et plus pragmatiques qu'aujourd'hui...

L'ère communicationnelle

Quelques exposés viennent intelligemment rappeler que l'avènement de « l'ère communicationnelle » (à laquelle un article est inévitablement consacré) et de nouvelles techniques de traitement, de conservation, de diffusion des documents ne doivent pas faire oublier les réalités présentes, parfois moins aisément abordables : ainsi, l'exposé de Michelle Mas-Hanoun sur « Communication et documentation au service de l'enfance maltraitée » a le mérite - rare - de montrer concrètement que, non seulement l'information n'est jamais seulement un contenu objectif, mais encore que sa présentation et sa diffusion doivent être modulées en fonction des publics auxquels elle s'adresse, voire en fonction des individus, surtout s'agissant de situations aussi complexes et douloureuses que celles abordées ici. Sur ce point, on regrettera que l'article de Jean-Paul Metzger et Christian Cote sur l'évaluation des systèmes d'information en fonction des comportements des publics en reste à la déclaration d'intention - mais le propos était vaste, et la place comptée.

Les outils supposés du futur ne sont pas oubliés, même si le recueil ne leur fait pas la part belle : l'utilisation des bases de données en ligne ne fait l'objet que d'un articulet presque nostalgique de Lise Herzhaft, et celle des CD-Rom d'un article presque critique de Pierre-Marie Belbenoit-Avich qui considère le support comme déjà dépassé... ; les supports optiques et autres documents électroniques sont abordés dans au moins deux autres articles, l'un de Françoise Jacquet sur les vidéodisques de musées dont on regrettera le peu d'originalité et le flou technique, l'autre de Jean-François Cosandier, qui décrit de manière hélas trop succincte une impressionnante opération d'archivage numérique de la Radio suisse romande.

Droit d'auteur, cinéma

Préoccupation constante de ce type de support, le problème du droit d'auteur fait l'objet d'une remarquable, claire et précise synthèse de Chantal Maes, qui constituera un utile aide-mémoire pour tous les professionnels.

L'art « informationnel » du XXe siècle - le cinéma - n'est pas oublié, dans deux articles on ne peut plus dissemblables : l'un, fort sérieux, sur la méthodologie d'élaboration du catalogue des films Lumière, où il est en fait plus question de mots que d'images, par Chantal Leclerc-Chalvet ; l'autre, de Jean-Pierre Troadec, évoquant la diffusion de vrais/faux documentaires consacrés à des phénomènes paranormaux, où l'on s'aperçoit que le pouvoir de l'image, dans une époque qui en produit pourtant en surabondance, n'est pas toujours remis en question par le sens critique, et où l'on est prêt à croire l'incroyable, à la condition de le voir : dépassant l'anecdotique, Jean-Pierre Troadec nous interroge sur la fonction même de l'information, ses dangers et ses excès.

D'autres exposés paraîtront mineurs, ainsi des deux consacrés à l'analyse du titre (titre d'un livre, d'un article, d'un film), celui de Georges Mathieu ayant le mérite de se situer dans une solide tradition de théorie linguistique.

Pour autant, tous les exposés non cités proposent, comme la préface du livre le réclame, des points de vue différents, parfois rarement offerts, sur l'appréhension de l'information par des publics divers, et non plus seulement professionnels : sans cynisme aucun, certaines approches du traitement de l'information conforteront plus d'un bibliothécaire ou documentaliste dans l'utilité de son rôle de médiateur - sinon de prescripteur.

Un article, au moins, devrait faire l'unanimité, quelles que soient les passions souvent contradictoires qu'inspire la « caste » qui en est l'objet : dans son mini-pamphlet de cinq pages intitulé : « La parole du journaliste : choses vues, lues, entendues », Jean-Noël Féron * vient souligner d'une plume légère et subtile les excès du monde de la « communication sauvage », avec un humour et un sens de la formule rarement égalés. Certes, la corporation, dont le rôle dans le traitement de l'information est essentiel et souvent premier, pourra trouver ombrage des éclairages portés sur un (dys)fonctionnement qui prouve chaque jour un peu plus ses limites (de la guerre du Golfe à la dictature des sondages, de l'information spectacle à la propagande pure et simple), dans un monde où les charlatans de toutes espèces trouvent dans les journalistes ceux qui ont le « pouvoir de multiplier de manière exorbitante l'écho de leurs sottises ». Le lecteur consommateur d'information, lui, se régalera de formules à l'emporte-pièce, parfois des aphorismes, qui font mouche presque à tout coup.

Livre « à accès multiples » au monde de l'information, Facettes apporte une série d'« harmoniques » qui, malgré quelques dissonances, comblera le lecteur « curieux de tout », et pour qui son métier peut aussi être le prétexte de digressions humoristiques, voire poétiques.

  1.  (retour)↑  Dont on apprend qu'il est lui-même journaliste et auteur de théâtre, ce qui donne envie de lire tout aussi bien ses articles que ses pièces.