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Pierre Belfond

Les Pendus de Victor Hugo

scènes de la vie d'un éditeur

Paris : Fayard, 1994. - 372 p. ; 24 cm.
ISBN 2-213-59190-3 : 130 F

par Jean-Claude Utard

Les éditeurs sont, somme toute, gens assez discrets : ils sont fort peu nombreux à avoir laissé des mémoires ou à avoir divulgué leurs « secrets de fabrication ». Aujourd'hui encore ils passent plus volontiers à l'écriture (François Maspero, André Balland) qu'ils ne font retour sur leur métier. Pierre Belfond, qui en tant qu'éditeur, avait déjà une certaine réputation de non-conformiste, serait-il là encore l'exception qui confirme la règle ?

Cocasse et plein d'humour

La réponse à cette question ne peut être qu'ambiguë, et en ceci Pierre Belfond a bien réussi son dernier coup : on attendait l'éditeur, le récit de ses tentatives et de ses colères, l'histoire de sa maison, on obtient un auteur qui prend ses distances, joue de la chronologie, s'amuse, presque serein, de ses déboires et de ses réussites.

Pas de récit chronologique donc, ni de défense et illustration d'une politique et d'une entreprise d'édition, rien de théorique, rien non plus de pesant et d'acrimonieux, mais une succession de scènes, souvent cocasses, toujours vues avec recul et humour, qui certes, renvoient au quotidien d'un éditeur mais surtout brossent le portrait d'un homme doué pour le jeu... et pour la chasse !

C'est en effet sous cet angle que Pierre Belfond attaque : « La chasse à l'aufeur est ouverte toute l'année. Il y a aussi la chasse aux critiques. Sans oublier la chasse - dont on revient bredouille si l'on n'est pas inscrit dans le bon club - aux prix littéraires. Je fus un fervent de cette chasse, et de quelques autres ».

Commençons par la chasse au titre : tout le monde sait qu'un titre est chose trop sérieuse pour être confié au seul auteur. Pierre Belfond nous en administre une preuve flagrante : il nous confie la difficile recherche pour trouver... le titre de son propre livre ! Tout est dit : s'il y a à glaner dans cet ouvrage quelques renseignements sur le métier d'éditeur, ce sera au travers des exemples et par le biais de l'anecdote et du souvenir. Que chacun en fasse son miel ! Et comprenne ce qu'il veut, ou ce qu'il peut ! D'autant que telle scène peut toujours être démentie par telle autre.

Un métier multiple

On aura compris cependant que, pour Pierre Belfond, le métier d'éditeur n'est pas unique, et que sous le même chapeau sort dans la rue un homme capable de discuter avec les banquiers, de parier d'extravagantes sommes en dollars pour un best-seller un tantinet sentimental, et d'entretenir une amitié avec quelque saltimbanque artiste qui ferait frémir ledit banquier, ou l'agent américain de notre fabricant de best-seller... Lequel, ou laquelle d'ailleurs, peut se révéler bien plus complexe et intéressante qu'on ne le croirait...

Une vision certainement critiquable. Et avec une apparente naïveté, Pierre Belfond en confesse les torts : sa vision est peut-être un peu théâtraie ; lui-même est peut-être trop présent, n'hésitant pas à battre l'estrade... Après de tels aveux, peut-on insister ou faut-il pardonner à l'auteur ? Pardonnons ! Par ce biais, Pierre Belfond nous offre une galerie de portraits, de caractères même, que nous ne sommes pas prêts d'oublier. Depuis la vieille dame découvreuse de talents jusqu'au collectionneur maniaque et peu scrupuleux qui est à l'origine du titre de ce livre, sans parler de quelques confrères, critiques et auteurs...

Souhaitons cependant que l'auteur tienne sa parole : racheté par Masson, Pierre Belfond ne doute de rien et, l'air ravi, à tous il s'empresse de demander s'il a l'air inquiet. Quelques mois plus tard, il sera remercié ! « Sans doute l'aurais-je dû être (inquiet) ; mais ceci est une autre histoire. (...) Une fable très morale. Plus tard, peut-être, j'en raconterai la suite ».