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Jean-Michel Saillant

Passeport pour les médias de demain

Lille : Presses universitaires de Lille, 1994. - 257 p. ; 24 cm.
ISBN 2-85939-437-0 : 140 F

par Yves Desrichard

Le propos de Jean-Michel Saillant est à la fois vaste et précis, modeste et ambitieux. Il s'agit de « donner certains éléments de compréhension des médias de demain ». Réalisé à partir de cours « d'analyse de la communication » dispensés à l'université du Maine, et conçu dans un premier temps (ceci a son importance) à l'aide du fameux logiciel d'hypertexte « Hypercard » de la société Apple, l'ouvrage se veut « d'intention didactique. Le langage utilisé se veut accessible. Sa lecture est à plusieurs niveaux ».

Décomposé en 15 points de synthèse, Passeport pour les médias de demain s'intéresse dans un ordre peu défini tantôt aux techniques de médiatisation (radio, télévision, câble, satellite, téléphone), tantôt aux méthodes de diffusion (réseaux d'ordinateur), tantôt à « l'écologie cognitive » (sic) de l'utilisation actuelle et future des nouveaux médias, à travers le développement de l'hypertexte, la « révolution de l'Education », la communication avec l'ordinateur, ou la communication via l'ordinateur. Un peu curieusement, les différents supports de médiatisation et de diffusion (disques, disquettes, supports optiques, etc.), s'ils sont expliqués dans les différents chapitres résumés, ne font pas l'objet de « points de synthèse » stricto sensu.

Approches et pistes variées

Chacun de ces points de synthèse, d'une dizaine de pages environ, est accompagné d'une abondante série de notes (une cinquantaine en moyenne) qui sont autant de pistes données par l'auteur pour aller plus loin dans les sujets traités : références à des articles du journal Le Monde, apparemment perçu comme le nec plus ultra en matière de nouvelles technologies, à d'autres revues, à quelques ouvrages même. On notera comme point positif que la quasi-totalité de ces références est en langue française, ce qui devrait permettre au lecteur intéressé de retrouver aisément et de manière accessible les articles proposés.

Chaque point de synthèse propose une approche historique, technique, sociologique ou éducative des différents sujets abordés. Dans certains cas, le discours est nettement pragmatique, conseillant tel ou tel sur la manière de formater une disquette sur un Macintosh, ou donnant le jour et l'heure de diffusion d'une dépêche de l'Agence France-Presse présentant un nouveau produit, ou annonçant le lancement d'un satellite.

Pour l'auteur, « la numérique du média (NdM) devient le must de la connaissance de tous les processus de transmission des données informationnelles... L'hypertexte, l'écologie cognitive rendent obsolètes nos habitudes de connaissance et d'enseignement. Il est urgent de prendre conscience de cette mutation « anthropologique » qui s'opère devant nous, avec nous ».

Louable enthousiasme, qui soulèvera, on l'espère, l'espoir des bibliothécaires et documentalistes confrontés aux produits, techniques, méthodes, évoqués dans les pages du livre, s'ils veulent bien considérer (ce qui ne va pas de soi) qu'une révolution avant tout technique et méthodologique, oblige in consequo à une révolution mentale et culturelle. Louable enthousiasme qui n'excuse pas à notre avis les défauts rédhibitoires et répétés de l'ouvrage.

Une présentation confuse

En effet, si l'on ne doute pas que la lecture du texte original par l'intermédiaire du logiciel Hypercard serait aisée, puisque permettant de naviguer sans problème d'un endroit du texte à un autre, d'une note à un paragraphe de synthèse, la transcription de cette masse d'informations sous la forme pauvrement linéaire d'un document dont les plus anciens d'entre nous se souviennent qu'on l'appelle « livre », rend cet exercice beaucoup plus ardu. Ainsi de l'abondance soulignée des notes, dont la plupart auraient pu être rejetées en fin d'ouvrage, voire incluses dans la bibliographie, alors même que celles qui sont réellement informatives devraient faire partie du texte.

Par ailleurs, la notion de « point de synthèse », qui sous-entend qu'on s'affranchit d'un discours structuré de manière traditionnelle (et c'est bien le cas !), n'excuse pas l'aspect « boîte de Pandore » que prennent souvent lesdits points, où les chronologies d'évolution technique ou sociologique sont allègrement balayées, où le général se mêle au particulier, les déclarations d'intention à des remarques qu'on pourrait qualifier de « micro-ponctuelles » (cf. le cours de formatage de disquettes).

Plus grave, et même s'il est difficile de s'en faire une idée précise dans le déluge d'informations techniques très détaillées, historiques plus anecdotiques, ou financières plus douteuses qui nous est offert, certaines informations sont fausses ou obsolètes : ainsi, nos collègues du Sunist seront heureux d'apprendre que leur service a été démantelé en 1990, ou ceux de l'ex-Dbmist que le projet Foudre a été piloté par le CNRS.

De tels excès sont d'autant plus regrettables que, il est vrai, l'ouvrage est empli d'informations intéressantes, amusantes (ainsi de l'origine du mot bug pour qualifier les défauts des logiciels), réellement instructives ou ouvrant matière à réflexion.

Mais on a impression que l'auteur s'est laissé dépasser par la masse considérable d'informations qu'il a collectées, analysées, sinon parfaitement synthétisées. Sans doute connaisseur averti des sujets (ou alors faisant très bien semblant), il ne se révèle pas capable d'en livrer, en cette année rabelaisienne, la « substantifique moelle », et, sans doute peu amateur de Boileau, ne peut considérer que « ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et (que) les mots pour le dire viennent aisément ».

Pourtant, l'intention de Jean-Michel Saillant ne pouvait qu'intéresser les « médiathécaires » que nous sommes : « asseoir la familiarisation avec des interfaces machines pour refouler une certaine technopathie ». En d'autres termes, éliminer les appréhensions et les méfiances, les nostalgies et les haines des usagers d'organismes documentaires - qui sont aussi des usagers tout courts de produits et de services dits « nouvelles technologies » - confrontés de plus en plus souvent à des machines et à des services certes efficaces le plus souvent, mais pas toujours facilement compréhensibles et utilisables. Il est hélas moins que certain qu'il y soit parvenu.

Pour finir, une suggestion : pourquoi ne pas diffuser les prochaines éditions de cet ouvrage sous forme de disquette ou de CD-Rom utilisables avec un logiciel d'Hypertexte ? Je suppose que tous, auteur comme lecteurs et utilisateurs, y gagneront, et l'expérience constituerait sans doute une première.