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Marc-Alain Ouaknin

Bibliothéraple

lire, c'est guérir

Paris : Ed. du Seuil. - 446 p. ; 21 cm. - (La Couleur des idées).
ISBN 2-02-020109-7 : 160 F

par Francis Marcoin

Un livre séduisant, présenté par son éditeur comme le fait d'« un virtuose de la lecture talmudique et biblique », mais qui se révèle trompeur, - agréablement trompeur -, sous au moins deux aspects : d'une part il donne au livre et à la lecture une définition si extensible qu'elle touche au langage et à l'être ; et d'autre part le pouvoir de guérison du livre, du récit, est affirmé en montrant comment ce même livre allégorise cet effet qu'il présuppose sur son lecteur. Le livre guérit parce qu'il dit qu'il guérit. Mais s'agit-il vraiment toujours du livre ? Bien qu'il prétende poser la question du livre et de la lecture, ce propos s'articule autour de la question de la parole, du souffle, dans la perspective talmudique d'un incessant commentaire où traduction et retraduction font de « l'être humain vivant » un « corps parlant ». Ce paradoxe est assumé pleinement par l'auteur qui réfère au texte biblique lui-même, selon lequel la voix du Sinaï aurait d'abord été vue avant d'être entendue, car « entendre la voix de la transcendance, c'est passer par les lettres », et il n'y aurait aucune parole sortie de la bouche de Dieu qui ne fût gravée sur les tables. Les mots sont d'abord des lettres, preuve en est trouvée dans le nom-tétragramme de la Bible hébraïque, Yhvh, dont les consonnes libérées par l'absence de voyelles peuvent se mouvoir à l'infini.

Prendre soin de l'être

La bibliothérapie trouve donc son acte de naissance dans la rencontre entre la force langagière et son lieu d'expression première, à savoir le livre. Le texte apporte la sécurité au lecteur coopératif, qui entre en thérapie parce qu'il interprète. Par le vocabulaire utilisé, « plaisir du texte », « lecteur coopératif », « bibliothérapie herméneutique », se dessine bien un projet de synthèse entre les théories contemporaines de la lecture, - Barthes, Eco, Ricœur -, et le « massif hébraïque », dont Ricœur notait précisément l'évitement dans la pensée d'un Heidegger envisageant la métaphysique occidentale comme « oubli de l'être » (alors que, dit Ouaknin, le peuple juif est davantage que le peuple du livre, le peuple de l'interprétation du livre). Il s'agit de prendre soin de l'être, non du malade et de la maladie. L'être qui n'existe que dans le temps : on retrouve ici bien entendu Héraclite mais aussi la notion d'« identité narrative » développée par Ricœur, et sa formule Soi-même comme un autre, reprise, développée, interprétée comme musicalement, dans un texte qui met en pratique sa propre théorie, puisque l'interprétation est l'activité-clé : d'où un autre rapport entre être et mouvement, contre les « nœuds » de l'âme ou du langage, la tradition talmudique effaçant toujours le commentaire par un autre commentaire pour éviter la fixation en « dit », contre le dire. Guérir, c'est traduire et la thérapie est toujours une chronothérapie, contre le temps mort, l'incapacité de voir le passé et le futur. Or il n'y aurait accès au temps humain qu'à travers le récit, confondu avec le livre, alors que le premier exemple donné est celui des Mille et une nuits, fondé sur une histoire d'oralité qui ne sera qu'ensuite fixée par écrit.

Littérature, philosophie, religion et psychanalyse

Mais l'ouvrage nous convie à un grand voyage à travers la littérature, la philosophie, la religion et la psychanalyse, où l'on retrouvera Proust revisité par le Ricœur de Temps et récit, Don Quichotte à la recherche de son nom, ou Rabbi Nahman de Braslav, un maître hassidique du XVIIIe siècle, présenté comme une sorte de précurseur de Kafka, et dont un conte, Les sept mendiants, revient ponctuellement illustrer ce que le récit comporte d'imprévisibilité, d'ouverture sur tous les possibles. Sorte de vide de temps, de temps disponible à tout, à mettre en relation avec la théorie du Tsimtsoum, selon laquelle c'est le retrait de Dieu qui est à l'origine du monde. Dieu a fait une place en lui-même pour laisser une place à un autre être que lui. Ce qui nous ouvre sur d'autres renvois, de L'espace littéraire de Blanchot à En attendant Godot, évoqué dans un chapitre intitulé Le Messie est fait pour ne pas venir.

Si nous avons parié de tromperie, c'est qu'en définitive le projet va bien plus loin qu'on ne l'attendrait. Car il s'agit de se délivrer de toute idolâtrie à l'égard de tout Livre, de toute parole arrêtée, de toute identification figée, et la mobilité d'esprit de l'auteur, sa jubilation à établir des ponts entre les écrits qu'il aime, sont réjouissantes. En ce sens, la bibliothérapie en question est d'abord celle qu'exerce cet ouvrage, si nous acceptions d'y adhérer et de coopérer à ce qui ressemble à un grand voyage oecuménique.