entête
entête

Pascal Ory

La Belle illusion

culture et politique sous le signe du Front populaire 1935-1938

Paris : Plon, 1994. - 1033 p. 190 F

par Anne-Marie Bertrand

Ce gros livre, dont le titre salue deux films, La Belle équipe (1936) et La Grande illusion (1937), est l'édition légèrement abrégée de la thèse de Pascal Ory, La Politique culturelle du Front populaire français (1935-1938).

Du travail universitaire, cet ouvrage conserve la masse imposante, l'apparat critique (4 208 notes), l'index, le recours constant aux sources, l'érudition... et aussi la confiance dans les connaissances préalables du lecteur - mais l'on ne peut attendre les mêmes prérequis d'un membre de jury de thèse et d'un historien amateur : un rappel de la composition des gouvernements du Front populaire, par exemple, n'aurait pas été inutile.

Par contre, cet ouvrage s'éloigne des canons académiques par son style aisé, et quelquefois allègre, par sa curiosité panoramique et par l'implication personnelle de son auteur, qui feint in fine de s'excuser d'un « enthousiasme un peu niais » - niais peut-être, mais à coup sûr contagieux.

Le temps des cerises revenu

De quoi s'agit-il ? D'une période très brève de l'histoire de France où « la nation réconciliée » vécut « l'illusion lyrique », le temps des cerises revenu, un temps où un intellectuel chef du gouvernement (Léon Blum), un jeune ministre de l'Education nationale (Jean Zay, 31 ans en 1936) et un jeune secrétaire d'Etat aux loisirs (Léo Lagrange, 35 ans en 1936) et leurs équipes, avec l'appui et la collaboration des syndicats, des associations, des mouvements, clubs et comités alors en plein essor, mais aussi des intellectuels, artistes et créateurs, organisent et magnifient la place de la culture dans cette France confrontée à la montée des périls : « Je prétends ici démontrer qu'il y a identité entre défense de la culture et défense de la nation » dit Aragon en 1937 et Edouard Dolléans, chef de cabinet de Léo Lagrange : « La culture nouvelle n'est plus un privilège (...), elle est un trait d'union. Elle est un lien ».

Cet investissement s'explique par ce que Pascal Ory appelle « la convergence » : les combats antifascistes qui rapprochent hommes politiques et hommes de culture ; la politique de « la main tendue » du Parti communiste et sa démarche de ré-appropriation culturelle ; les lois sociales (semaine de 40 h, congés payés) qui libèrent du temps pour les loisirs, et les progrès techniques (le cinéma pariant, la radio) qui rendent possible l'amorce de ce que Jean-François Sirinelli appelle ailleurs une « standardisation des pratiques culturelles ».

Ce cadre une fois tracé, on comprend mieux l'étendue du champ d'étude que Pascal Ory s'est assigné : les acteurs culturels (pouvoirs publics, créateurs, associations - mais les collectivités locales ne sont pas traitées ici), la création (livre, arts plastiques, musique, théâtre, cinéma, création scientifique), la médiation (information, éducation) et le loisir (sports, loisirs, fête). Evoquer dans le détail un travail aussi dense et un éventail aussi ouvert est une gageure que je ne me risquerai pas à relever, préférant m'autoriser d'une formule célèbre pour braconner à travers les terres de Pascal Ory - après deux rappels préalables : l'extrême brièveté de cette période (les socialistes resteront au gouvernement moins de deux ans) et l'absence de consensus (certains créateurs, l'équipe d'Esprit, les surréalistes ou les « sceptiques » comme Valéry ou Martin du Gard, refusant tout « embrigadement », alors que les intellectuels et la presse de droite fustigent « un Etat totalitaire, socialiste et athée », « les Soviets chez Molière » ou, bien sûr, « les réformes juives »). L'espèce d'allégresse, la « générosité », la joie d'être ensemble qui émanent de cette période (comme de ce livre) doivent donc être perçues comme doublement menacées, dans le temps et dans l'espace, par la montée des périls. Le contexte ainsi recadré, revenons au cœur du sujet. Je n'évoquerai que quelques voies de traverse, marquées par l'étonnante modemité des questions posées.

Un champ culturel vaste

La définition de ce qu'est la culture, de ce que recouvre le champ culturel, est à l'époque très vaste. Le pivot en est le ministère de l'Education nationale qui regroupe non seulement les directions chargées de l'enseignement (y compris l'enseignement technique) et une direction des beaux-arts mais aussi un secrétariat d'Etat à la recherche scientifique (création du Front populaire) puis, à partir de juin 1937, le secrétariat d'Etat aux sports, loisirs et éducation physique, créé dès 1936, mais alors rattaché au ministère de la Santé publique. Après son expérience ministérielle, Jean Zay préconise d'ailleurs des compétences encore plus vastes pour ce qu'il voulait appeler le « ministère de la vie culturelle ». Le ministère de l'Education nationale et de la Culture de Jack Lang (1991-1992) fut un écho lointain et affaibli de cette conception.

Parallèlement à cet expansionnisme ministériel, le rôle de l'Etat semble sans frontières. Du plus au moins institutionnel (l'organisation du CNRS, la fin de la commandite privée à l'Opéra comique, les commandes publiques aux artistes, la création du brevet sportif populaire, l'encouragement au mouvement des auberges de jeunesse...), l'intervention de l'Etat semble partout légitime. Cette espèce d'évidence, cette omniprésence indiscutée pose question. Pourquoi, par exemple, les bibliothécaires « modemistes » d'alors se contentèrent-ils d'une part de l'augmentation des moyens de la Bibliothèque nationale, d'autre part du soutien accordé à une association (l'ADLP, Association pour le développement de la lecture publique) ? Est-ce à dire qu'il était alors sans importance que l'Etat intervienne par ses propres moyens ou par le relais de partenaires associatifs ? Que le service public était indifféremment assumé par les pouvoirs publics comme par le secteur privé ?

La « démocratisation culturelle » n'est pas alors une expression courante, même si l'idée en est très présente. Elle avance selon deux axes, tous deux du ressort non exclusif de l'Etat : la « popularisation » de l'art, des œuvres et du patrimoine et la « respectabilisation » des secteurs artistiques décriés. Pour le premier axe, citons l'importance accordée aux musées (les « musées éducateurs », les « musées pour le peuple »), l'ouverture des salles « populaires » de théâtre, l'encouragement aux pratiques musicales et surtout chorales ; pour la « respectabilisation », rappelons la reconnaissance (symbolique et/ou financière) accordée à la radio, à la photographie, à l'art mural et au populaire cinéma (création des Grands Prix nationaux et du Festival de Cannes) comme aux activités de loisirs (le tourisme « populaire », le sport « travailliste »). Là aussi, des parallèles sont faciles avec l'époque actuelle.

L'art et la politique

Autre type de débat, alors vif : l'art et la politique. Si l'opposition art de droite/art de gauche nous semble aujourd'hui surannée, la question de l'appropriation du patrimoine nous intéresse toujours. Le 14 juillet 1934 n'est pas célébré par les organisations syndicales qui y voient alors une manifestation « réactionnaire et militariste », le 14 juillet 1935 est, lui, une fête scellant la naissance du Rassemblement Populaire, et le 14 juillet 1937 voit un défilé des provinces françaises, bannières au vent. Cette évolution suit celle du Parti communiste qui, avec la politique de « la main tendue », mène une démarche de « réintégration patrimoniale » : « Reprendre ce qu'on nous a volé », les pratiques culturelles « bourgeoises » comme les symboles confisqués par la droite (de Jeanne d'Arc à la Marseillaise). « Il n'y a pas deux cultures (...) il n'y en a qu'une seule, à laquelle ont droit les masses laborieuses aussi bien que les intellectuels » dit René Blech, romancier communiste, en 1937.

Ces quelques exemples auront suffi à montrer à la fois l'étendue, l'intérêt et l'actualité de ce qui s'est joué alors - et dont nous sommes les héritiers : la culture comme outil politique, comme service public, comme ambition démocratique, comme enjeu identitaire... C'est dire combien la lecture de ce gros livre d'histoire éclaire les débats d'aujourd'hui.