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Armando Petrucci

Jeux de lettres

formes et usages de l'inscription en Italie, XIe-XXe siècles

Paris : Ed. de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, 1993. - 270 p. ; 23 cm. -(Recherches d'histoire et de sciences sociales, 55 ; ISSN 0249-5619)
ISBN 2-7132-1003-8 : 240 F

par Dominique Bougé-Grandon

Le titre de cet ouvrage, dans sa traduction française, a une connotation ludique et gratuite que n'avait pas le titre italien. Ces « jeux de lettres » sont-ils plus proches des « jeux de mots » ou des « jeux d'écritures » ? C'est un bon moyen en tout cas d'inviter le non-spécialiste à la lecture et de chasser les premières appréhensions que n'auraient pas su dissiper le terme vague d'inscription ou celui plus savant d'épigraphie. Qu'en est-il du livre lui-même et de son auteur ?

Un domaine de recherche peu exploré

Pour ceux qui ignoreraient tout des travaux du paléographe italien Amiando Petrucci, rappelons qu'ils portent sur l'histoire de l'écriture, mais aussi celle des livres et des bibliothèques. Cet essai, dont une première version était parue dès 1980, couvre une très longue période qui s'étend du XIe au XXe siècle et concerne presque exdusivement l'Italie. Il est consacré aux inscriptions publiques, triomphales ou funéraires, aux enseignes, aux ex-voto, aux graffiti et à toutes les formes de ce qu'Armando Petrucci appelle l'écriture exposée.

La base en est une documentation rassemblée durant plusieurs années d'où l'auteur extrait plus de 130 photographies en noir et blanc (le sujet s'y prête particulièrement bien...) qui illustrent son propos de manière remarquable.

L'édition actuelle, publiée à Turin en 1986, bénéficie bien sûr de l'avancée des travaux de l'auteur lui-même, mais aussi de l'apport des recherches récentes dans des domaines proches : histoire de l'alphabétisation, histoire de l'art graphique, histoire du livre. C'est pour nous l'occasion de nous initier à un domaine mal connu et assez peu représenté dans la recherche française contemporaine. Nous découvrons ainsi l'histoire de ces inscriptions - écritures d'apparat ou formes déviantes et provocatrices de ces écritures - et tentons d'en cerner les usages idéologique, esthétique et politique.

Un travail de reconstruction

C'est à un travail de longue haleine que se livre Armando Petrucci. Cette tentative de reconstruction des modes de production, des fonctions et des caractéristiques de ces écritures ne peut pas s'appuyer sur des travaux antérieurs. L'auteur le signale à plusieurs reprises, ce domaine de recherche était peu exploré. Et comme son projet est vaste : étudier ces écritures « dans leur diversité et dans leur globalité », l'auteur reconnaît que cet essai reste « partiel et déterminé par l'occasion ». On sent que certaines périodes ou certaines régions italiennes sont largement privilégiées. D'autre part, faute de travaux parallèles dans ce domaine, il n'y a pas de comparaison possible avec d'autres pays européens.

Le projet étant vaste, ne nous étonnons pas que certains domaines restent encore dans l'ombre. On voit assez peu dans cet ouvrage l'aspect économique de ces opérations, tout ce qui concerne le financement, les relations entre les commanditaires et les exécutants, les délais. Les motivations des acteurs ne sont peut-être pas toutes décrites dans leur complexité. L'aspect technique de l'exécution n'est pas abordé. De même, on aurait aimé lire quelques lignes sur le style littéraire, l'orthographe ou les abréviations utilisés dans chacun des genres. Mais il est bien difficile de faire à l'ouvrage de tels reproches, quand l'auteur lui-même reconnaît en introduction ses limites et propose à ses émules de combler les lacunes de son travail. On aurait mauvaise grâce à se plaindre de cette honnêteté.

Armando Petrucci prend aussi grand soin de présenter sa méthodologie, de définir les termes spécifiques qu'il emploie et d'exposer les principaux pièges auxquels il a tenté d'échapper. Ce sont les déplacements ou les falsifications auxquels ce type d'écriture est particulièrement exposé. Concernant la production des inscriptions qu'il étudie, les questions sont simples : qui ? Quand ? Pourquoi ? De quelle manière ?

Le tableau qu'il nous propose s'organise autour de quelques thèmes importants que l'on retrouve dans les titres de chapitres. « L'écriture et la ville », « Epigraphie urbaine pour une ville-monument » nous signalent l'importance de la ville et de l'espace urbain dans ce genre de production. « Imitation, émulation, chiffre », « Papiers, cuivres, bronzes et marbres », « Monuments éphémères, monuments de papier » nous rappellent les modèles que les producteurs de ces inscriptions trouvent tantôt dans les vestiges de l'Antiquité, tantôt dans la mise en page et l'écriture des livres. Par exemple, l'auteur consacre plusieurs pages à montrer l'importance de la relation entre l'épigraphie « sixtine » qui se donne à voir dans la Rome du XVIe siède et la publication de l'Hypneromachia Poliphili de Francesco Colonna et les Epigrammata antiquae Urbis de Mazzochi. La rénovation des modèles antiques de l'écriture d'apparat se fait « en dehors des limites étroites des surfaces de pierre ».

Les développements touchant la mise en place d'une norme et les déviations qu'elle engendre font l'objet de chapitres fort nombreux : « Recherche de la norme et négation de l'écrit », « Le retour à l'ordre », « La rupture de la norme », « Les signes du non », etc. En marge des efforts de normalisation, se développent des « phénomènes déviants » auxquels se rattachent les ex-voto, les inscriptions funéraires « populaires », les panneaux des corporations de métiers et autres réutilisations appauvries de ces écritures d'apparat. Un autre mouvement parcourt toute cette période, c'est la guérilla de ceux qui se sentent exclus de l'écriture officielle.

Plus ardente à mesure que la diffusion de l'alphabétisation multiplie les exécutants potentiels, elle va des graffiti de Pompéi aux tags des banlieues d'aujourd'hui, en passant par les mots d'ordre de mai 1968, comme celui-là : « Ecrivez partout. »