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Robert Ballion

Le Lycée, une cité à construire

Paris : Hachette Education, 1993. - 239 p. ; 23 cm. - (Pédagogies pour demain. Questions d'éducation)
ISBN 2-01-021049-2

par Marguerite-Marie Burger

Bien qu'en apparence sans rapport, si les hasards de la lecture lui font lire l'une après l'autre ces deux publications, l'enseignant chargé d'un centre de documentation et d'information (CDI) ou d'une bibliothèque centre documentaire (BCD), risque fort d'être amené à réfléchir, s'il ne s'est pas déjà sérieusement posé la question, aux conditions dans lesquelles il est possible de développer une pédagogie de la documentation efficace.

Un guide

L'ouvrage de D. Righi se présente comme un guide s'adressant à tous ceux qui, à des titres divers, ont en charge, dans une école primaire, une BCD ou souhaitent en monter une. Après un bref survol de leur préhistoire, l'auteur rappelle les deux événements importants qui ont marqué leur création : l'année 1976, au cours de laquelle six bibliothèques d'écoles sont créées à titre expérimental, et 1984, date à laquelle une circulaire ministérielle les définit et en explicite le mode de fonctionnement.

Dans la première partie « Comment gérer la BCD pour développer la lecture et la documentation ? », l'auteur présente les règles essentielles de gestion d'un fonds, depuis la collecte des documents jusqu'à l'évaluation finale du fonctionnement de la BCD. Présentées d'une façon simple et claire, les techniques catalographiques pourront être appliquées par des enseignants ou des parents d'élèves bénévoles, de telle sorte que l'ensemble du fonds pourra être traité d'une façon normalisée, ce qui est essentiel lorsqu'on sait que très peu de BCD se voient dotées de quelques heures assurées par des bibliothécaires. L'auteur insiste pourtant sur la nécessité d'en rendre cohérente l'ensemble de la gestion, surtout si elle est assurée par des personnes différentes, lorsqu'on veut en faire un outil fiable et utilisable par l'ensemble de la communauté scolaire d'une école à des fins pédagogiques. Toutefois, on peut regretter que par réalisme sans doute, peu de BCD étant informatisées, l'auteur ait privilégié la présentation des catalogues manuels en ne faisant guère qu'une très courte allusion aux écoles qui utilisent déjà un logiciel documentaire : celui-ci rend en effet moins fastidieux et normalise le traitement des documents même s'il n'allège pas pour autant les tâches d'analyse intellectuelle que sont l'indexation et la classification. Pourtant, malgré sa présentation quelque peu simplificatrice, cet ouvrage, destiné à des non-spécialistes, aura, sans nul doute, le mérite d'aider les BCD à fonctionner, voire même à redémarrer lorsqu'elles auront été mises en veilleuse, faute de personnel qualifié pour les maintenir ; les aideront grandement les encarts illustrés résumant les idées principales de chaque chapitre (présentation des normes de catalogage, des types de fiches catalographiques, de la classification Dewey, etc.) ou proposant des suggestions mises en œuvre dans certaines bibliothèques enfantines (logos ou symboles permettant de classer les albums par exemple).

Mieux lire

Si animer une BCD, c'est la gérer efficacement, c'est aussi lui donner une fonction pédagogique qui va au-delà de la simple fourniture de documents : dans les deuxième et troisième parties de son ouvrage, D. Righi explicite son propos en l'étayant de nombreux exemples concrets.

Le premier axe proposé s'articule autour d'une réflexion sur la lecture : « Comment apprendre à mieux lire grâce à la BCD ? » Après un bref rappel théorique, l'auteur, reprenant à son compte l'avis de plusieurs chercheurs, insiste sur l'apport essentiel de la BCD dans la maîtrise de la lecture/écriture, grâce aux échanges entre adultes et enfants qu'elle implique, lors des contacts actifs avec le monde de l'écrit qu'elle suscite ; suivent des suggestions d'activités pour développer la motivation des enfants, en accroissant leur capacité à repérer la structure du récit, en les familiarisant avec les différents types d'écrits, genres littéraires et conditions de production grâce à une sensibilisation aux métiers du livre. Les enfants se trouvent alors au centre d'un vaste processus de communication avec différents interlocuteurs, y compris les parents d'élèves, les libraires et les bibliothécaires susceptibles de leur fournir les informations dont ils ont besoin. Il est enfin suggéré de les associer à la gestion du fonds ainsi qu'au prêt, parce que ces deux activités sont utiles au fonctionnement de la BCD certes, mais surtout parce qu'elles favorisent une appropriation autonome et responsable d'un lieu qui devient alors nécessaire et agréable à fréquenter. De ces propositions, il ressort que maîtrise de la lecture et plaisir de lire sont indissociables et que le lieu d'exercice par excellence de cette activité est bien la BCD.

Apprendre à se documenter

L'activité pédagogique ne peut pourtant pas, pour D. Righi, s'arrêter à la maîtrise de la lecture séquentielle d'un texte : dans sa troisième partie, elle se demande « Comment apprendre à se documenter dans la BCD ? » Il faudra alors que le professeur d'école enseigne la documentation : se repérer dans le lieu et connaître le classement des documents, explorer l'objet-livre, utiliser l'ordinateur, se servir des périodiques, savoir mener une recherche documentaire, depuis l'analyse du sujet jusqu'à la capacité à évaluer la production réalisée, en passant par la sélection pertinente des documents et l'exploitation efficace de ces demiers.

Si les textes officiels reconnaissent que préparer les élèves à la maîtrise de la lecture documentaire est un objectif à approfondir tout au long du cursus scolaire, une ambiguïté subsiste sur la façon d'articuler cet apprentissage avec les disciplines d'enseignement. L'auteur de cet ouvrage suggère qu'il passe aussi par la capacité à savoir cataloguer, indexer, coter les documents. Ne risque-t-on pas alors de dispenser des connaissances que les élèves auront bien du mal à réinvestir dans des situations courantes de recherche documentaire, quand bien même ces acquisitions auraient été faites dans l'enthousiasme suscité par un lieu différent du cadre strictement scolaire ?

Apprendre à s'informer relève d'une didactique intégrée aux contenus disciplinaires et dont le référentiel reste encore largement à construire. Malgré cette réserve, on trouvera dans ce livre des suggestions (le repérage des mots-clé d'un texte, la sensibilisation à la notion de thésaurus, le questionnement du sujet, etc.) à partir desquelles les professeurs d'école pourront bâtir une progression pédagogique reposant sur des objectifs correspondant aux besoins documentaires de leurs élèves.

Les besoins des élèves

Articuler les objectifs pédagogiques des enseignants et les besoins des élèves en matière d'éducation et d'instruction est bien le problème fondamental auquel le sociologue R. Ballion nous convie dans son ouvrage écrit au terme d'une enquête portant sur ving-cinq lycées professionnels ou d'enseignement général, répartis sur l'ensemble du territoire français. Loin de prises de position exclusivement idéologiques, il nous fait saisir très concrètement la situation, par des descriptions détaillées, reposant sur une analyse sans concession des discours des divers protagonistes.

A la lecture du constat qu'il dresse, le lecteur est saisi de l'urgence qu'il y a à penser les lycées comme un milieu de vie, c'est-à-dire un espace où s'instaurent des relations, où s'opère un processus de socialisation par l'inscription de l'individu dans une collectivité (p. 11).

Une nouvelle culture d'établissement

L'auteur décrit très minutieusement comment les différents types de lycées ont réagi à la transformation du public qu'ils accueillent, à la suite du développement sans précédent de la scolarisation des jeunes : au grand enfermement qu'elle a entraîné répond la difficulté de nombreux élèves à se situer dans un cadre qu'ils sentent étranger à la « vraie vie », ce qui met de nombreux lycées au bord de l'implosion. Pourtant, qu'il s'agisse de lycées bourgeois, de lycées de masse ou de lycées populaires, certains ont réussi leur mutation et proposent une nouvelle culture d'établissement, dans laquelle discipline stricte et encadrement chaleureux sont les conditions nécessaires à la mission d'instruction de ces mêmes établissements.

L'auteur insiste sur le professionnalisme affiché par les équipes d'enseignants et plus encore par les chefs d'établissement qui seraient, selon lui, le facteur décisif d'évolution du système, lorsque ces proviseurs sont capables d'impulser une cohésion autour d'un projet éducatif global.

Dans ce contexte, on peut se demander quel rôle doit remplir le CDI de ces lycées. Nous ne trouverons pas de réponse immédiate à cette question dans ce livre ; pourtant est citée « la » documentaliste d'un lycée d'enseignement technologique industriel, présentée comme faisant partie du groupe qui a impulsé le changement. En quoi donc un CDI peut-il être un facteur de socialisation et, par conséquent, d'intégration des jeunes à une communauté éducative ? Ne serait-ce pas par l'objectif, proposé aux élèves par les documentalistes, de s'approprier un lieu d'accueil, de culture et de travail intellectuel, d'apprendre à l'investir d'une façon autonome et responsable qui transcende le morcellement des apprentissages disciplinaires ?

Nous voilà bien ramenés aux propositions d'animation des BCD qui faisaient l'objet de notre première analyse ! A chacun de transposer ce discours sur les autres ordres d'enseignement...