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Bibliothèques pour la jeunesse

Suzanne Jouguelet

Le colloque « Vingt ans de développement des bibliothèques pour la jeunesse », organisé à Grenoble les 10 et 11 décembre à l'initiative du Conseil supérieur des bibliothèques par Médiat Rhône-Alpes et la bibliothèque municipale de Grenoble, a fait participer environ 70 collègues à un travail fructueux d'évaluation de l'activité des bibliothèques pour la jeunesse. Organisé dans les locaux de l'Université Pierre Mendès France, le colloque a été ouvert conjointement par la vice-présidente de l'université et par le maire-adjoint de Grenoble pour l'enseignement et la culture, manifestation d'un partenariat ville-université en faveur de la culture et de la formation.

L'introduction générale de Michel Melot a souligné le rôle de réflexion et de bilan souhaité par le CSB pour ce colloque : après une phase « pionnière » et militante où les bibliothèques pour la jeunesse ont joué un rôle majeur d'expérimentation, il semble qu'elles aient atteint aujourd'hui un rythme de croisière. Mais des questions et des incertitudes subsistent : par exemple celle des classes d'âge, avec le problème toujours difficile de l'adolescence, celle de la contradiction spécialisation-intégration (des locaux, des personnels... ), celle de la reconnaissance complète des bibliothécaires pour la jeunesse dans la profession.

On peut regrouper les communications et les débats autour de trois pôles, reflétant le programme du colloque :
- un pôle spatial (architecture, mobilier, études de cas),
- un pôle bibliothéconomique (classement, indexation... mise en espace du livre, nouvelles technologies),
- un pôle « déontologique » s'intéressant au rôle et à l'évolution des bibliothèques pour la jeunesse.

Espaces

Marc Givry, collaborateur de Mario Botta, a donné avec beaucoup de brio et d'humour le point de vue de l'architecte : une recherche documentaire l'a amené à suivre l'évolution des lieux de l'enfance, avec un lien fort à l'espace éducatif. Les maîtres mots qu'il retient en définitive pour une bibliothèque pour enfants sont le rêve et la transgression.

Elisabeth Lortic (Joie par les livres) a collecté toute une documentation (illustrée par des diapositives) sur le mobilier le plus adapté à un public enfant, avec des choix à la fois esthétiques et fonctionnels. Le design italien et suédois remporte la palme.

Quelques exemples : le siège mollasson, la table sucre d'orge, les meubles de sculpture-jeux, le meuble à cassettes en carton, la banquette pour lire couché, le tapis de lecture...

Comme la lecture, le mobilier doit créer un effet de surprise. Mais l'ergonomie n'est pas oubliée : hauteur des sièges, des tablettes, importance des lutrins, éclairage. Une question se pose : celle de l'insuffisance des gammes de mobilier adaptées et des fournisseurs.

Plusieurs « études de cas », illustrées par des diapositives, ont évoqué des choix d'aménagement divers, récents pour la plupart. Pour la Maison du livre, de l'image et du son à Villeurbanne, avec un étage dédié au secteur jeunesse, Madly Volle a souligné entre autres la diversité des documents proposés aux enfants (dont les CD-Rom, très appréciés), les règles architecturales quant à la couleur, à la décoration, au mobilier, l'importance de l'animation (d'où des lacunes en matière de salle pour le conte et d'atelier d'arts plastiques), la façon dont ont été réglés quelques problèmes de sécurité.

L'ouverture de la médiathèque de Tarare (1991) semble avoir constitué, d'après son directeur enthousiaste, Maïté Calbette, un événement majeur dans cette ville, et la fréquentation concerne tout le canton (25 000 habitants). Le secteur jeunesse, situé entre les secteurs adultes et image avec des passages très faciles, a été équipé avec un mobilier sur mesure, conçu par une société d'architectes d'intérieur.

Joëlle Pinard a présenté la situation drômoise avec trois cas de médiathèques liés à l'évolution de la bibliothèque départementale de prêt : une réhabilitation industrielle (ancien atelier de mécanique), une maison bourgeoise, une construction neuve. Les trois comportent une section adultes, une section jeunesse et une discothèque, avec des dispositions variées, liées aux contraintes architecturales.

La coexistence de publics différents est un élément de réflexion important, par exemple à Nyons où une très forte population d'âge scolaire cohabite avec des personnes âgées nombreuses.

Tous ces exemples, intéressants par leur diversité, ont insisté sur l'importance de l'implantation du secteur jeunesse (isolé ou non), sur la diversité des tranches d'âge, sur l'accueil des groupes d'enfants, sur la motivation des personnels.

Bibliothéconomie

Les thèmes évoqués ont été l'organisation des collections et l'introduction des nouvelles technologies.

La bibliothèque municipale de Meylan a tenté une expérience intéressante, retracée par Aline Bertrand, de mise en commun des fonds documentaires adultes et enfants en tirant parti de l'évolution de la production éditoriale (développement des documents de vulgarisation, des collections tous publics, etc.). Le bilan est positif pour le décloisonnement des publics (en particulier les adolescents), la rationalisation des acquisitions, la polyvalence des bibliothécaires. Mais des contraintes existent : hauteur des rayonnages, repérage plus difficile des livres pour enfants, circulation des deux publics et différences de comportement. La fiction ne fait pas partie de cette mise en commun des collections, qui semble adaptée surtout à de petits équipements.

L'organisation des collections c'est aussi leur classement. Annie Béthery, après avoir distingué l'indexation, avec le respect des règles d'un système, de la cotation, qui permet une relative liberté, a soutenu l'application de la classification Dewey, plutôt que des centres d'intérêt, aux sections jeunesse. Le fait de repérer un système d'organisation, l'apprentissage d'un code, l'indexation commune adultes-enfants constituent des atouts.

En écho, Caroline Rives a rendu compte de la réflexion qui avait été menée à la bibliothèque municipale de Bordeaux sur la cotation des livres pour enfants. C'est la Dewey qui a été retenue, mais avec des aménagements, parfois importants : par exemple les classes 0, 1, 4 et 8 n'ont pas été conservées. D'autres exemples ont des enjeux moindres : regrouper les animaux sauvages et les animaux domestiques ou transférer la cuisine d'une activité professionnelle à une activité de loisir.

Les aides techniques (catalogue informatisé, ticket indiquant la localisation comme à la Villette, signalisation) constituent des points de repère importants.

L'importance de la signalisation a été soulignée par une collègue de Grenoble, Sylvaine Teillard, avec un souci de rigueur opposé à l'utilisation abusive des gommettes multicolores. Les critères d'esthétique, efficacité, universalité ont été rappelés ainsi que l'importance de la définition du public visé.

La signalisation ne doit pas appauvrir l'offre de lecture en cernant trop étroitement les sujets, mais au contraire la mettre en valeur et éveiller des intérêts nouveaux. Ce système de signaux convenus qu'est la signalisation doit entraîner une perception rapide ; un code-couleur doit être cohérent, porteur de sens et limité en nombre.

Françoise Bovier-Lapierre a apporté à ce thème de la mise en espace du livre l'éclairage d'une libraire reconvertie dans la formation. Elle a insisté sur l'importance d'une image de dynamisme, de mouvement, donnée par la bibliothèque et sur la gestion du temps (gérer à la fois des informations temporaires et permanentes).

La communication visuelle a été mise en valeur par plusieurs exemples très concrets : les supports (tables de présentation de livres, grilles, vitrines...), les distances (zones de vision), la charte visuelle (logo, graphisme...). La sobriété et la rigueur du signal sont indispensables. La composition des livres entre eux, le dessin dans l'espace, le changement des présentations constituent autant d'atouts pour attirer le public. L'introduction des nouvelles technologies dans les bibliothèques pour la jeunesse a été perçue à travers les exemples de La Villette et de Bordeaux.

Claudie Guérin a retracé l'évolution des supports à la médiathèque des enfants et insisté sur l'intérêt du vidéodisque (qualité des images, accès direct, interactivité). Le développement le plus récent est celui de la didacthèque, avec l'apprentissage des logiciels et une série d'animations (ateliers de lecture, d'écriture, d'initiation à la micro-informatique).

Les questions soulevées par le rapport des enfants aux nouvelles technologies sont nombreuses et encore relativement peu étudiées : part du jeu avec la machine par rapport à une utilisation contrôlée ; confusion sur la nature des écrans proposés (catalogue en ligne, audiovisuel, logiciels... Enfin, le mélange total des supports dans un même lieu est-il souhaitable ou non ?

Des suggestions intéressantes ont été faites dans l'exposé et les débats qui ont suivi : axer la réflexion sur les contenus plutôt que sur les supports qui risquent de connaître des effets de mode, privilégier les bibliothèques comme lieux d'observation et d'analyse de l'utilisation par l'enfant de ces nouveaux supports, et mener des enquêtes avec des scientifiques, des pédagogues, des philosophes...

L'exposé de Marie-Hélène Cazalet-Donadieu a montré les relations fortes à la bibliothèque Mériadeck entre secteur adultes et secteur enfants et l'importance des équipements informatiques et audiovisuels. La formation de l'ensemble du personnel est faite régulièrement. L'utilisation des nouvelles technologies modifie les pratiques d'animation et d'accueil des groupes.

Les débats ont souligné les entraves possibles : limites budgétaires, problèmes de sécurité, méconnaissance des fonds. Mais l'évolution est claire et il faut l'accompagner en insistant surtout sur les contenus (d'où le rôle des revues professionnelles pour le choix des documents).

Déontologie

Le mot déontologie n'a pas été prononcé, mais on a beaucoup parlé de l'image du bibliothécaire de jeunesse aujourd'hui. Geneviève Patte, comme Michel Melot, ont relevé la tendance à l'intégration, à la faveur du développement des technologies et du travail en réseau. Cette tendance est conforme à l'évolution de la société. Cependant la question des adolescents reste entière ; peut-être faut-il encourager la musique dans son rôle de « passerelle » ?

Le souhait d'études plus poussées sur les attentes et les comportements des publics jeunes a été émis à plusieurs reprises. C'est peut-être un axe fort pour un Centre de réflexion sur les bibliothèques de jeunesse envisagé autour de Médiat. Les partenariats ont toujours été importants dans ce secteur. Il convient de les développer encore plus : avec la petite enfance, avec les musées, etc.

A plusieurs reprises, le problème fondamental de la formation a surgi : même si la tendance actuelle est celle d'une polyvalence renforcée des personnels, et s'il ne s'agit pas de se confiner dans une spécialisation excessive, la question d'une formation particulière se pose dès la formation initiale. La demande liée au développement des BCD et des CDI va aussi dans ce sens. Pour remédier au moins partiellement à la disparition du CAFB jeunesse, Annie Béthery ouvre une voie qui semble prometteuse : celle de la création d'un diplôme d'université.

Sans perdre l'enthousiasme et le militantisme de leurs débuts, les bibliothèques de jeunesse doivent rechercher des équilibres parfois difficiles, répondre à de nouveaux défis et encourager les enfants à rester des acteurs dans ce lieu de rencontre privilégié qu'est la bibliothèque.

Cet écho du colloque serait incomplet s'il oubliait de rendre compte de l'ambiance très vivante et conviviale de ces deux journées, liée à la qualité de l'accueil grenoblois, à l'organisation de visites, à la présence forte de l'image (diapositives, exposition...), à l'animation des débats.

Peut-être a-t-on du coup partiellement oublié de souligner les lacunes et les difficultés. Mais beaucoup de questions ont été soulevées et beaucoup de suggestions faites. Alors, une fois encore, le champ des travaux est ouvert.