entête
entête

Lecture, transfert et capitalisation de savoirs

réflexions sur une étude de cas

Alain Viala

Floriane Gaber

Parmi les questions que posent les pratiques de la lecture en milieu de formation, celle de la conservation des acquis mérite d'évidence une particulière attention. Et, parmi les formes de conservation des acquis, une place particulière peut être faite à un usage désormais banalisé, mais qui présente un caractère un peu paradoxal : la photocopie. Partant de cette idée, une étude de cas a été tentée, dont on esquissera ici quelques données. On n'envisagera pas de généraliser à partir de là, pas même d'extrapoler ; ce ne seront que des réflexions, que l'on indiquera après avoir présenté le cas et la méthode utilisés, mais des réflexions qui engagent des questions comportementales et structurelles aussi bien qu'intellectuelles, et touchent donc aux différentes dimensions que peuvent prendre les pratiques de lectures étudiantes.

La bibliothèque de sciences humaines de ParisVII

Le cas ici envisagé s'imposait pratiquement de lui-même : il s'agit d'une bibliothèque universitaire quasiment unique dans sa situation. A l'université de Paris VII, sur le campus de Jussieu, la bibliothèque de sciences humaines offre un espace de 662 m2 pour un public d'usagers potentiels de près de 10 000 étudiants. Cette proportion - ou plutôt disproportion - ne se retrouve nulle part ailleurs en France (et, preuve en est, cette bibliothèque est en attente de transfert et réorganisation dans des locaux nouveaux plus vastes). L'étude de cas pouvait donc avoir la double utilité d'une part d'observer une situation limite, d'autre part, d'en tirer des enseignements pour modifier et améliorer le service dans une nouvelle implantation.

Le biais d'étude choisi, celui des photocopies, mettait à profit cette situation en quelque sorte expérimentale. En effet, on pouvait faire l'hypothèse que, ne disposant pas d'un espace suffisant pour travailler sur place, les étudiants seraient enclins à faire un usage plus massif des divers moyens de transfert des textes et documents conservés là, soit par l'emprunt, soit, pour des ouvrages qui ne sont pas accessibles par le prêt ou pour des utilisations de sections très délimitées d'ouvrages, par le photocopiage. Partant de cette hypothèse, la bibliothécaire, Catherine Tresson, avec l'aide d'Emmanuel Fraisse (Mission lecture étudiante à la Sous-Direction des bibliothèques) ont élaboré un questionnaire portant sur le recours aux photocopies.

L'enquête a été effectuée du 31 mars au 13 avril 1992, soit sur 10 jours ouvrables d'une période qui pouvait être considérée comme « moyenne » dans l'intensité d'utilisation de la bibliothèque, période qui n'était ni de rentrée, ni d'examens, ni de vagues de partiels. Les questionnaires accompagnés d'une note explicative de l'enquête étaient distribués par les bibliothécaires et aides-bibliothécaires à tous les étudiants qui venaient à la BU et y faisaient des photocopies. 206 étudiants ont répondu, peu (4 à 5) ayant opposé un refus.

Les données ainsi recueillies ont été ensuite analysées par le Centre de recherche sur l'institution littéraire (CRIL) de Paris III, complétées par des entrevues avec les personnels et services de l'université (pour identifier, par exemple, les filières et les UFR, et leurs effectifs) et par un entretien avec l'ensemble des personnels de la bibliothèque.

Le questionnaire, anonyme, comprenait des rubriques de repérage du cursus et de l'année dans lesquels se trouvaient les étudiants, des questions sur la fréquence et les quantités de photocopies effectuées, les types d'ouvrages photocopiés, les usages auxquels étaient destinées les photocopies, l'accès éventuel à d'autres moyens de photocopies ailleurs que dans cette bibliothèque, les budgets disponibles pour ce type d'approvisionnement culturel (on ne le reproduira pas ici, de même qu'on se limite à quelques indications, l'étude de cas, pour limitée qu'elle soit, pouvant appeler elle-même des développements plus longs qu'il n'est possible dans le présent cadre).

Cette méthode, il faut le souligner d'emblée, présentait deux limites : elle ne pouvait saisir que des déclarations, et elle n'a pas eu accès aux entretiens avec les étudiants, pour essayer de saisir leurs besoins, pratiques et motivations. Tenant compte de ces limites, on se bornera ici aux éléments qui peuvent apparaître comme à coup sûr probants.

Des comportements contrastés

Partons de quelques chiffres. Sur la période considérée, 8 720 entrées, 1 974 prêts d'ouvrages, 7 422 photocopies effectuées par un peu plus de 206 étudiants, le bilan est flagrant : le premier besoin est celui de la consultation sur place, ou celui d'un lieu de travail (ce dont le campus, comme bien d'autres établissements de Paris centre, manquent). L'emprunt n'est pratiqué que par une minorité, la photocopie par une minorité encore moindre. Ces quelques indices montrent déjà l'importance du besoin de bibliothèques assez vastes et disponibles. Mais ils montrent aussi qu'en face de la difficulté ainsi créée, les réactions des étudiants obéissent à des modes de comportement très différents : disons, pour résumer, qu'alors que beaucoup renoncent à l'usage de la bibliothèque, quelques autres, au contraire, maximalisent les moyens de compensation.

La photocopmania

Pour ceux-ci, on pourrait parler de « photocopmania ». Cette manie-là n'est pas très répandue, mais quand elle atteint certains individus, elle se manifeste sous des formes aiguës. Ainsi, 10 % de l'échantillon répertorié sont des étudiants qui cumulent une utilisation supérieure à 20 photocopies par semaine à la BU et le recours à un total oscillant entre 100 et 300 photocopies effectuées à titre gratuit hors de la BU (sans doute bureau des parents, lieu de leur propre job, etc.). Ce qui aboutit à des consommations entre 500 et 1 000 feuilles photocopiées par an. De quoi faire hurler de dépit bien des éditeurs, évidemment ; mais de quoi, sur un autre plan, constater que leur accès aux textes et documents par photocopies rapproche ces étudiants au moins de ceux que les Pratiques culturelles des Français désignent comme des « moyens lecteurs ».

Second enseignement, ceux qui font peu de photocopies à la BU sont aussi, dans l'échantillon observé, ceux qui ont peu d'accès à des photocopies gratuites, et on constate des disparités considérables dans les budgets annuels que les uns et les autres déclarent consacrer aux photocopies : moins de 100 F d'un côté, 400 F et plus de l'autre. L'effet de cumul joue donc dans les deux sens : les uns ajoutent des ressources personnelles gratuites à une large exploitation des ressources locales payantes, tandis que les autres ont très peu ou pas du tout des unes et des autres.

Un transfert onéreux

Un second indicateur, qualitatif celui-là, tient au délai d'utilisation prévu pour les textes et documents photocopiés. La majorité des étudiants concernés déclarent les utiliser dans les huit jours. On peut combiner cet indicateur avec deux autres : celui du niveau d'étude. Les gros bataillons d'usagers de photocopies sont des étudiants de 1er et de 2e cycles, les 3e cycle étant très minoritaires. Mais, tandis que les 3e cycle photocopient largement des tables des matières et des bibliographies d'ouvrages spécialisés, les 1er et 2e cycles se portent majoritairement vers des « ouvrages de travail » (équivalents à des manuels) et des encyclopédies. Ainsi, une conclusion s'impose : des données dans des ouvrages de référence ou des manuels, pour des devoirs qu'ils sont en train de préparer (rappel : la période-témoin choisie n'est pas une période d'examen). De sorte qu'on voit se manifester là un effet de structure : des ouvrages et documents qui devraient être objets de consultations sur place dans une pratique d'utilité immédiate sont en faits objets d'un transfert onéreux. Le manque de place, d'espace de travail, retentit, semble-t-il, sur la logique même du travail des étudiants. Et comme seule une minorité utilise la bibliothèque, et une minorité de cette minorité photocopie, on peut se demander comment font les autres pour avoir accès aux documents correspondants.

Ces données structurelles se compliquent encore un peu par une question de prix. En effet, les tarifs de photocopies pratiqués dans la BU sont sensiblement plus élevés que ceux des officines de copies qui, dans ce quartier, abondent autour du campus. Ainsi, sur la base de 1 000 copies, les prix à l'unité sont, à l'extérieur, inférieurs de 4 centimes. Ce qui, sur un budget étudiant, n'est pas négligeable. On peut donc supposer - quelques entretiens le suggéraient - que certains étudiants qui empruntent des ouvrages en photocopient des passages à l'extérieur de la BU. L'effet des structures matérielles (difficultés du travail sur place) se trouvent ainsi retentir sur l'accès aux documents, et aggravent l'inégalité de fait entre étudiants dans cet accès.

Une accumulation rassurante

Car ces indicateurs, et quelques autres, font aussi surgir des questions sur les démarches intellectuelles de la lecture étudiante. On relève que les usagers de photocopies sont, au premier rang, des étudiants de sciences sociales, devant les sciences humaines ; viennent ensuite les lettres et langues. Cette répartition est logique, au vu des effectifs de chaque filière et surtout des besoins différents des divers domaines de spécialités.

Mais, en même temps, 70 % des usagers déclarent photocopier un document qu'ils ont « trouvé » par eux-mêmes et 20 % seulement un document prescrit dans une bibliographie professorale. Mais comme il s'agit surtout de manuels et encyclopédies, les photocopies n'apparaissent pas en fait comme un vecteur de recherches personnelles, mais comme un complément ou substitut de la prise de notes. Encore que ce type de réponse pose des problèmes d'interprétation (il eût été utile, là, d'avoir des entretiens avec les étudiants, mais l'anonymat des questionnaires rendait difficile de les retrouver pour confronter leurs propos et leurs réponses écrites), on peut du moins esquisser une hypothèse. Les photocopies sont, éventuellement, un moyen de renforcer l'apport des cours, par accumulation de documents dont les contenus ne diffèrent guère de ceux de ces mêmes cours. Dès lors, l'usage de la bibliothèque n'est pas le moyen d'une diversification des sources d'information, mais celui d'une redondance, quand usage il y a. Alors la photocopmania serait l'indice, extrême parce qu'extrêmement visible, d'une pratique d'accumulation matérielle rassurante : on entasse du papier parce que ce tas donne le sentiment qu'en se l'appropriant on s'approprie le savoir correspondant, et on accumule les feuilles photocopiées de même qu'on accumule les mêmes contenus dans les cours et dans la documentation collectée.

Il ne s'agit que d'une hypothèse, mais elle appelle réflexion et suites pour vérification. En effet, si elle est fondée, elle signifie que l'usage des bibliothèques et singulièrement celui de la photocopie, qui pourraient être un vecteur d'autonomie des étudiants dans leurs lectures documentaires, traduisent en fait une répétitivité concentrée sur les mêmes contenus. En ce cas, l'effet des structures inadaptées joue comme un facteur qui souligne et renforce les disparités entre étudiants, tant dans l'accès matériel aux documents que dans le rapport intellectuel aux contenus de formation. Alors, on touche à un point essentiel : celui de la lecture comme voie de l'autonomie du travail d'acquisition.

Compte tenu des limites de l'enquête, des conditions très particulières de cette bibliothèque, on se gardera de faire de ces observations et hypothèses des « résultats » certifiés. A l'échelon de l'université concernée, il est certain qu'une seconde enquête est à réaliser une fois la bibliothèque transférée dans ses locaux nouveaux plus vastes, afin de comparer les données et de voir si des modifications surviennent ou non, si se confirment ou pas les observations faites et les hypothèses formulées là. A un autre échelon, ce sont des comparaisons avec des pratiques identiques dans d'autres BU qui doivent être menées. Les questions rencontrées invitent à souhaiter que ces mises en perspective puissent se faire : il y va de la compréhension de gestes qui paraissent banals, mais qui engagent l'accès à des appropriations du savoir et à la construction de l'autonomie des étudiants.