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Jean Lojkine

La Révolution informationnelle

Paris : Presses universitaires de France, 1992. - 302 p. ; 22 cm. - (Sociologie d'aujourd'hui, ISSN 0768-0503)
ISBN 2-13-044975-1 : 198 F

par Yves Desrichard

Jean Lojkine, agrégé de philosophie et docteur en sociologie, se propose d'analyser, dans La Révolution informationnelle, les conséquences de l'avènement des Nouvelles technologies de l'information (NTI) dans l'entreprise, à l'heure où la faillite des utopies non marchandes mais aussi la crise profonde des systèmes marchands obligent à repenser les lois qui régissent les activités d'échanges commerciaux comme les rapports professionnels au sein de l'entreprise.

Le moindre coût

Si l'on peut regretter que l'auteur ne définisse pas plus précisément, ni ne présente d'une manière détaillée ce que recouvre pour lui le terme de NTI, il place d'emblée leur avènement concrétisé ou attendu dans le prolongement historique et sociologique des modes de fonctionnement des entreprises, du Capital de Marx aux fondements de la doctrine tayloriste, et aux « disciples » de cette demière, dont il montre justement que, de dépassements en oppositions, la parcellisation méthodique des tâches reste le recours premier d'une recherche jamais remise en cause du profit maximal pour une rentabilité toujours accrue.

Montrant en quoi la recherche du moindre coût domine toujours la démarche entreprenariale des patronats occidentaux, Jean Lojkine n'évite pas toujours certaines naïvetés de propos, voire de constat, dans des démonstrations qui empruntent à des domaines aussi divers que l'intelligence artificielle (qui aurait mérité un débat plus étayé), la comptabilité sumérienne, le développement de l'aquaculture en Bretagne, ou encore l'analyse de la perte de compétitivité de l'industrie américaine.

Puisant, et c'est un de ses mérites, dans les discours les plus différents et les disciplines les plus diverses (de l'histoire analytique aux sciences cognitives), des démonstrations foisonnantes, parfois confuses, et l'aridité de certains développements rendent parfois difficile à maîtriser, pour le lecteur non averti, un discours pas toujours abouti, d'autant plus que l'art de la digression inventive l'emporte souvent sur l'effort de concision.

Des clivages persistants

Le constat que finit par établir Jean Lojkine, à l'issue de son examen passionné, sinon cohérent, du développement de nouvelles pratiques de traitement de l'information au sein de l'entreprise n'est pas vraiment optimiste. Si « l'anéantissement » du tryptique traditionnel des activités (secteurs primaire, secondaire, tertiaire) paraît acquis, on ne peut pour autant en déduire que les clivages traditionnels entre concepteurs et exécutants soient battus en brêche par la possibilité, pour les seconds, d'utiliser des supports, des outils et des techniques jusque là réservés aux premiers.

C'est qu'en effet, pour l'appareil de direction, l'usage de ces nouvelles technologies (notamment informatiques) doit, pour être viable, se traduire par des réductions d'effectifs, compensant ainsi les investissement consentis : la logique capitaliste, le souci extrême de compétitivité, ne permettent pas, pour l'instant, d'envisager des modes de fonctionnement de l'entreprise résolument novateurs.

La conclusion, certes, n'a rien de très original, et les bibliothécaires et les documentalistes, depuis longtemps confrontés aux problèmes de rentabilisation de leurs « entreprises documentaires », et par conséquent à la nécessité de disposer d'éléments de mesure de leur activité, ne trouveront sans doute que peu de pistes nouvelles dans l'ouvrage de Jean Lojkine.

Pour autant, l'entrecroisement voulu, sinon assumé, de disciplines et de domaines souvent cloisonnés permet à l'auteur de développer des thématiques multiples, parfois aux limites du dilettantisme, qui évoquent plus les discours érudits, avec leur lot de polémiques parfois anodines, qu'un développement véritablement construit sur l'avènement des NTI - lui-même loin d'être avéré.