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Qu'est-ce qu'une bibliothèque nationale d'art ?

Alan Fern

Qu'est-ce qu'une bibliothèque nationale d'art ? De nombreuses définitions ont été proposées, mais aucune n'a été définitivement retenue.

L'art et la nation

En vérité, le moment est bien singulier pour débattre de cette question. Jamais, depuis les années 30, nous n'avions vu la définition du concept de nation évoluer avec autant de rapidité, avec l'émergence de mouvements indépendantistes au sein du bloc soviétique, et le regain du sentiment d'identité nationale et raciale telle qu'il s'exprime en Azerbaïdjan, en Lituanie, en Lettonie, dans le monde arabe et en Afrique. Quelles seraient les conclusions d'une discussion comme celle-ci, si elle se tenait à la Bibliothèque nationale Lénine (aujourd'hui bibliothèque de l'Etat russe) ?

Une bibliothèque nationale d'art se limite-t-elle à l'art d'une seule nation ? Cette hypothèse est envisageable, mais est-elle utile ? Les historiens d'art, et, a fortiori, les artistes eux-mêmes, ne travaillent pas de cette façon. Les artistes japonais et danois furent, à la fin du XIXe siècle, intimement liés à l'art français. Les Suédois donnèrent à la France l'un de ses artistes éminents (Roslin), et les Américains Benjamin West et John Singleton Copley figurent comme Britanniques dans les collections du Royaume-Uni.

D'autre part, une bibliothèque nationale d'art peut-elle constituer le seul lieu où les chercheurs en art viennent se documenter ? Aux Etats-Unis comme au Canada, les grandes distances qui séparent les villes et la floraison d'universités et de musées à travers tout le pays rendent cette hypothèse irréaliste.

En théorie, il semblerait y avoir d'excellentes raisons pour justifier l'existence de bibliothèques nationales d'art :
- économie : suppression des coûts de duplication ;
- contrôle bibliographique : un système uniforme de catalogage et de recherche ;
- accroissement raisonné des collections : exhaustivité ;
- localisation : les chercheurs savent où aller.

Mais l'étude du domaine concerné et la superficie des Etats-Unis d'Amérique ont rendu cela impossible.

Atouts et faiblesses de la Bibliothèque du Congrès

Puisque la Bibliothèque du Congrès rassemble le dépôt légal des Etats-Unis, elle pourrait, d'une certaine façon, être considérée comme la bibliothèque nationale d'art. J'ai travaillé à la Bibliothèque du Congrès pendant de nombreuses années, et je crois savoir quelque chose de ses possibilités en la matière. La Bibliothèque du Congrès a mené une politique soutenue et intelligente d'acquisition, sur le marché mondial : ses collections ne se limitent pas aux titres américains. De même elle possède plusieurs millions de documents graphiques, dans ses départements des estampes et de la photographie, mais elle ne peut pour autant prétendre assumer à elle seule le rôle d'une bibliothèque nationale d'art. Pourquoi ?

En premier lieu, il existe depuis plusieurs années, ou plus récemment, de nombreuses autres collections qui se sont constituées sur l'un des trois critères suivants :

1. acquérir les ouvrages rares que la Bibliothèque du Congrès et les autres grandes bibliothèques laissent passer (ex. : National Gallery of Art, the Avery, the Getty, the Huntington museums, Harvard) ;

2. constituer des collections graphiques et photographiques qui apportent un service spécifique aux historiens d'art (ex. : Frick Collection, New York Library, National Portrait Gallery, National Museum of American Art) ;

3. servir des publics locaux ou particuliers, notamment dans les universités et les musées.

Par conséquent, la Bibliothèque du Congrès n'a pas mené de politique systématique de collecte des archives et bibliothèques personnelles des grands historiens d'art, comme l'ont fait le Getty, la National Portrait Gallery of Art, ou Harvard. Il lui manque les archives photographiques de la Frick Collection, les archives des musées (généralement conservées par les musées eux-mêmes), les archives personnelles des artistes (collectées par les Archives of American Art, les universités de Syracuse, et du Texas, le Huntington). Et elle ne dispose pas des espaces ni du personnel nécessaires pour accueillir tous les spécialistes qui viendraient travailler dans une bibliothèque nationale d'art. Elle ne constitue donc, et ne sera jamais, la bibliothèque nationale d'art des Etats-Unis. Je pense que l'idée même de bibliothèque nationale d'art appartient à une époque révolue, où le nationalisme culturel était au goût du jour, où l'on croyait encore à la possibilité d'une collection exhaustive dans un domaine donné, où le champ de la recherche en art était beaucoup moins complexe.

Lorsque Thomas Jefferson vendit sa bibliothèque à la Bibliothèque du Congrès, après que celle d'origine ait été détruite durant la guerre de 1812, il classa 75 titres dans sa rubrique « Beaux-Arts », et 24 autres en « Esthétique et critique ».

Moins de 60 ans plus tard, en 1872, la collection totale de la Bibliothèque du Congrès s'élevait à 175 000 volumes. Vers 1890, au moment du déménagement dans le nouveau bâtiment, 740 000 volumes furent dénombrés (sans compter les 240 000 estampes, etc.). Parmi ceux-ci, j'ignore combien étaient des titres d'art, mais je sais que la rubrique « N » de la classification comptait, en 1966, 158 811 volumes. Elle s'accroissait donc selon une prévision de 5 000 volumes par an.

En 1988, la classe « N » comptait 368 818 volumes, avec un accroissement annuel de plus de 11 000 volumes. La collection de la classe « N » et son accroissement annuel ont doublé en 25 ans, atteignant la moitié de la collection complète de la bibliothèque du Congrès lorsque celle-ci emménagea dans le nouveau bâtiment.

Si vous pensez comme moi que les autres institutions dont j'ai parlé méritent leur place au sein d'une collection nationale d'art, essayez simplement d'imaginer la taille de cette collection !

Pour un réseau, pour la redondance

Il me paraît clair que le projet utile pourraît être un centre bibliographique national pour l'art, un réseau, tel que l'a déjà proposé Mary Williamson pour le Canada. Certains des développements techniques (je ne puis me résoudre à les qualifier de « progrès ») de ces dix dernières années vont d'ailleurs dans ce sens :
- les ordinateurs voient leur prix et leur taille diminuer, leur puissance augmenter ;
- la transmission d'images par télécopie est devenue chose courante ;
- les techniques de reproduction, dont la micrographie, se sont nettement améliorées en termes de définition et de conservation ;
- la numérisation de textes, sous forme lisible à l'écran, progresse et devient de moins en moins coûteuse.

Bien sûr, l'autodestruction des livres et périodiques règle le problème, mais pas de la bonne manière. Il est donc essentiel que le programme national de conservation, tel qu'il est envisagé par Pat Battin, Jim Haas et leur collègues 1 soit mis en oeuvre sans délai. Et ce programme doit être élargi aux documents, aux images, et à la multitude des autres supports, essentiels à la recherche en art. Nous commençons à réfléchir aux moyens de faire face aux vices inhérents, aux mauvais papiers, aux encres délébiles.

Mais le résultat est encore pire, si d'autres facteurs détruisent les livres et périodiques d'une grande bibliothèque de recherche. Quiconque a vu les reportages sur la destruction de la Bibliothèque centrale de Bucarest, et de la bibliothèque de la Galerie nationale roumaine, réalise à quel point les guerres, révolutions ou troubles de société représentent une menace de plus en plus grande pour l'héritage culturel mondial.

Je peux me souvenir, dans ma propre vie, d'au moins trois périodes (la Deuxième Guerre mondiale, la série des guerres d'Asie du Sud-Est, et les récents soulèvements en Europe de l'Est), où des bibliothèques, des musées, et des monuments majeurs furent rayés de la carte. Je suis persuadé que la redondance en matière de conservation des sources culturelles doit devenir un élément de nos méthodes courantes de travail, si nous voulons que les sources primaires de la connaissance restent accessibles.

Nous savons constituer des catalogues collectifs de livres, de périodiques, ou du moins nous nous consacrons aux problèmes liés à cette tâche. Mais nous n'avons jamais réussi à créer des catalogues collectifs d'œuvres d'art, de peintures, de sculptures, ou de monuments.

Il s'agit là d'un échec important, et d'un obstacle majeur à toute recherche nouvelle dans de nombreux domaines de l'art. Certes, il existe des catalogues importants : le Corpus Vasorum Antiquorum, et le Kunstdenkmalerei allemand qui inspira à Nicolas Pevsner The Buildings of England, et la Fondation Rembrandt ( Stichtung / Foundation Rembrandt Research Project) étudie chacune des peintures attribuées à l'artiste, où qu'elle se trouve. Nous disposons à présent d'un « Bartsch illustré », mais où est le recensement international illustré des œuvres de Raphaël ? Ou de Monet ? Quelqu'un a-t-il recensé dans un volume tous les dessins connus de Goya ? Tant que ceci n'aura pas été fait pour chaque artiste important, la recherche en art sera privée d'une source essentielle.

Nous devons en finir avec l'inefficacité de notre contrôle de la littérature périodique. Le RILA 2 est plus perfectionné que l'Art Index, plusieurs bibliothèques, comme celles du Metropolitan et du Fogg Museum, ont constitué leurs systèmes internes de dépouillement de périodiques, mais tout chercheur travaillant aujourd'hui peut témoigner du pénible labeur qu'il faut entreprendre pour savoir vraiment ce qui a déjà été publié dans les revues sur tel ou tel sujet. Nous devons en finir avec notre réticence au partage, afin d'éviter la prolifération de réseaux bibliographiques concurrents, ou que certaines bibliothèques se tiennent à l'écart des efforts nationaux par peur de perdre leur tranquillité.

Un manque pathétique d'imagination

Ceci vaut tant pour le niveau intemational que national. Nous devons en finir avec l'idée que les frontières nationales aient un quelconque sens en matière de recherche en art. Bien sûr, certains pays auront une meilleure maîtrise de l'information dans leur propre langue, et une connaissance plus complète de leur propre production artistique, mais ceci devrait être partagé, et non gardé jalousement. Il s'agit d'une entreprise internationale, et c'est pourquoi une bibliothèque nationale d'art ne peut signifier grand chose. De toute façon les frontières nationales changent de façon spectaculaire, comme je l'ai dit plus haut, et il est difficile de prévoir la vision que chaque région aura de ses propres responsabilités.

Une ou plusieurs institutions existantes auraient pu déjà commencer à constituer ce réseau international d'information bibliographique, et à explorer les moyens de transmettre, de la façon la plus économique, l'information partout où elle est nécessaire. Mais elles ne l'ont pas fait, en raison, je pense d'un manque pathétique d'imagination, d'une conception trop conservatrice de leurs missions, ou d'une vision tout aussi prétentieuse qu'égoïste des besoins en jeu. Il faudra probablement une crise manifeste pour qu'enfin nous fassions ensemble ce qui doit être fait. Mais quand nous aborderons réellement la question, j'imagine difficilement qu'on en vienne aux bibliothèques nationales d'art. Je vois plutôt un réseau international entre ces centres nationaux de recherche en art, très perfectionnés, dont chacun, loin de toute préoccupation chauvine, se consacrera au progrès de la recherche en art.

Novembre 1992

  1.  (retour)↑  Allusion aux publications des bibliothécaires et chercheurs de la « Commission on Preservation and Access », qui conseillent les bibliothèques en matière de conservation et de reproduction de documents dans leur format original.
  2.  (retour)↑  RILA : Répertoire international de la littérature de l'art.