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L'écrivain et la fabrication du livre

actes du colloque organisé par l'Institut d'étude du livre présentés par Claire Lesage

Littérales n° 9, Centre de recherche « Livre et littérature », Paris X Nanterre

par Pierre Mayol

Recueil captivant mais difficile à résumer : il comprend 14 contributions, plus les résultats d'une « enquête auprès de quelques écrivains » sur leur rapport avec les éditeurs et la fabrication de leurs livres. Il suscite pourtant une réflexion autour d'un fil conducteur : le livre dans sa réalité et sa beauté d'objet.

Du livre, une sémiotique fruste nous apprend que c'est un fascicule de pages imprimées contenant si possible un sens dans ce qu'on appelle un texte. Lecteurs professionnels, nous lisons si vite pour « aller à l'essentiel » des ouvrages techniques (sciences humaines, ou exactes) que nous ne percevons plus ce qu'est un livre, LE livre, dans sa matérialité et sa symbolique. Ce recueil nous ouvre les yeux.

Quand on s'en donne la peine, le livre en tant que tel peut aussi être une œuvre d'art. Entendons-nous : il ne s'agit pas seulement de la joliesse des reliures, ni des « beaux livres » ou « livres d'art », mais de la beauté intrinsèque du livre comme livre, support matériel, quand sa fabrication le fait rejoindre jusqu'à l'intime le texte qu'il porte pour ne faire, avec lui, plus qu'un. Mise en page, illustration, calligraphie, typographie, reliure, page blanche, espace et marges vides, tout concourt à ce que le texte, le poème surtout, soit servi par, et serti dans une technique résultat de l'artisanat subtil d'ouvriers-artistes eux-mêmes poètes.

Stéphane Mallarmé (1842-1898) est cité dans presque tous les articles, et Yves Peyré lui consacre une communication au titre évocateur, « Une rupture inaugurale : Mallarmé et l'espace du livre ». En effet, l'obsession mallarméenne du Livre, du Grand-Oeuvre, pressante chez l'auteur d'Hérodiade dès la période « cruelle » de Tournon, Besançon, Avignon (1863-1870), comme en témoigne sa correspondance, est le modèle de cette quête : le Livre est ce pas dans l'abîme au-delà de toute œuvre, ce grand absent toujours à faire, à jamais inachevé, dont quelques fragments nous sont parfois offerts par la grâce de quelques artisans-artistes fabricants, ou mieux « inventeur », ou encore « facteur » (comme on dit pour les pianos et les orgues) de livres.

Le témoignage de Jean-Hugues Malineau, poète, typographe, imprimeur « au plomb », artisan des poèmes qui lui sont confiés dont il élabore longuement l'enveloppe tutélaire (« il me faut deux ans ») pour les « mettre » dans les caractères et les « coucher » sur le papier qui leur convient, ce témoignage est capital car il nous dit ce que la création artisanale apporte à la beauté quand celle-ci est la coïncidence de la justesse disciplinée et de l'invention fabricatrice. Avec un humour tout britannique, John Crombie évoque lui aussi à travers son expérience cahotique (financièrement) d'éditeur courageux, combien la conception matérielle du livre épouse l'essence même du texte, pour faire de tout livre un fragment « ici-bas chu » du Livre, quelle que soit son allure matérielle, livre de poèmes, d'art, d'illustrations, etc.

A côté de la typographie, savante et retorse dans ses plombs et ses « casses » où sont logés les caractères « nécessaires au compositeur » (c'est bien « compositeur » qu'emploie le Robert), il y a la calligraphie, la reproduction en fac-similé des manuscrits. Mallarmé, encore lui, systématise le procédé, en usage depuis 1860, de ce qu'il appellera la « photolithogravure » en publiant en 1887 ses Poésies écrites à la main aux éditions de la Revue indépendante dirigées par Edouard Dujardin (l'auteur des Lauriers sont coupés, un fidèle des « mardis » qui nous a laissé un beau livre sur le Maître), un livre-objet superbe tiré à 47 exemplaires seulement. Après lui, d'autres auteurs apprécient le procédé, A. Jarry, H. de Régnier, J. Renard, P. Claudel...

La vogue, en effet, est très « fin de siècle », dit encore Claire Lesage, qui insiste sur la période 1887-1900, celle de la poétique d'avant la linguistique saussurienne et de sa théorie de l'arbritraire du signifiant, poétique (poïétique auraient dit Aristote et Valéry à sa suite) qui pose au contraire que le signifiant s'associe étroitement au signifié auquel il est lié par le mystère efficace, sacramentel, du Symbole (cf. les Voyelles de Rimbaud, Les mots anglais de Mallarmé, les Idéogrammes occidentaux de Claudel, les Calligrammes d'Appollinaire) : la lettre c'est le sens. Le poète trace le sens dans le désordre des mots, qu'il ordonne, comme Dieu insuffle l'écriture pour dicter l'Ecriture. Des manuscrits contiennent ainsi des architectures enfouies, repliées, comme celui des Illuminations de Rimbaud dont Claude Zissmann montre la métrique interne et le rythme impérieux à travers ses strates d'écriture.

La dignité de la mémoire

L'illustration maintenant. Isabelle Nières décrit l'alliance maniaque entre Lewis Carroll et l'illustrateur John Tenniel, faite d'une attirance répulsive qui, surmontée, donne les merveilles d'Alice et d'A travers le miroir (vers 1880). Des plasticiens parlent aussi de leur travail de création avec cette simplicité qui conduit droit au coeur des techniques inspirant et animant l'œuvre à illustrer, c'est-à-dire à faire parler avec plus de force (Marie-Françoise Dumur, Massin, l'article d'Anne Lonto sur le dessinateur Marol, ou celui de N. Boulestreau sur l'éditeur d'art, artiste lui-même, Albert Skira). Enfin, le livre peut être travaillé comme un objet d'art, comme ces expériences des « livres cutterisés », découpés, empilés les uns sur les autres en forme de colonne ou de vasque, comme le rappelle Michel Sicard.

Roger Laufer conclut par un brillant éloge de l'« hypertexte » informatique. Dans un ouvrage remarqué sur Lesage et son Gil Blas de Santillane, l'auteur avait déjà manifesté une érudition bibliophilique de premier plan. Il continue aujourd'hui son itinéraire savant et enthousiaste, en quelque sorte picaresque, dans l'ultra-modemité de l'écriture électronique.

Bien d'autres noms sont évoqués (Baudelaire, Verlaine, Cendrars, Ponge, Jean Royère, Gide...), ou auraient pu l'être : Péguy, celui de la première Jeanne d'Arc (1897), qui tenait tant à ses pages blanches et ses espaces vides, Cocteau qui combinait lettres, traits et courbes et transformait ses éphèbes en poèmes (ou l'inverse), ou encore des recueils plus récents qui tentent de mêler des signes d'espèces différentes comme pour retrouver la langue unique d'avant Babel (Maurice Roche et ses Opéras par exemple).

On comprend mieux que la texture du texte, son grain sous les doigts comme son chatoiement pour les yeux, donne à l'œuvre écrite, par sa forme, sa matière et son espace, la dignité de la mémoire.

PS : On peut regretter que ce livre ne comporte pas les adresses de ces éditeurs-plasticiens en quelque sorte, ou bien les librairies ou galeries où admirer leurs œuvres.