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Robert Darnton

Gens de lettres, gens du livre

Paris : Editions Odile Jacob,
1992. - 302 p. ; 22 cm. -(Histoire).
ISBN 2-7381-0162-3 : 140 F.

par Yves Desrichard

Avec Gens de lettres, gens du livre, Robert Damton ne prétend pas livrer une somme... encyclopédique sur le monde des écrivains, des libraires et des éditeurs au « siècle des lumières », depuis longtemps domaine d'élection de l'auteur de L'Aventure de l'Encyclopédie. Il s'agit d'un recueil de onze essais (certains déjà parus dans des revues spécialisées), où l'anecdotique le dispute avec bonheur au discours savant, avec cette facilité primesautière des scientifiques anglo-saxons à livrer des éléments d'analyse approfondis, puisés aux meilleures sources, sans pour autant lasser ni décourager le lecteur peu au fait des courants et tempêtes de l'histoire du livre.

Une dimension moderne

Le recueil d'essais a ses avantages : il n'engendre chez le lecteur aucun ennui, oblige l'auteur à une forme ramassée, concise, précise, distinguant les parts exceptionnelles d'une vie, ou résumant en quelques phrases les méthodes de composition et d'édition des imprimeries du XVIIIe siècle. Robert Damton, suivant là encore une discipline anglo-saxonne qui a fait ses preuves dans le journalisme d'investigation (certains essais de Gens de lettres, gens du livre n'en sont pas si loin !), qui dissocie soigneusement le discours factuel - relevant d'une démarche de chercheur rigoureuse et documentée -, et le commentaire qui, venant d'un amoureux du siècle de Diderot (plus que de celui de Voltaire ou de Rousseau, semble-t-il), allie enthousiasme et habileté de synthèse.

Pour autant, la forme adoptée a aussi ses inconvénients : l'accumutation d'essais ne génère pas forcément, pour le lecteur non averti, une impression moins confuse sur ce siècle de bouleversements : dans son avant-propos, Robert Darnton reconnaît honnêtement les limites de sa démarche, et son scrupule va jusqu'à réduire strictement les apartés discursifs plus généraux qui, pourtant, sont autant d'orientations permettant à celui qui le souhaite de mieux apprécier la diversité, mais aussi les cohésions, de la période révolutionnaire, de ce qui l'annonce comme de ce qu'elle engendre.

Le lecteur moins soucieux de cette cohérence historique, et qui ne reculera pas devant l'audace de la comparaison, trouvera étonnamment moderne le portrait de la vie littéraire que brosse Robert Darnton : soucis de marketing avant la lettre de la part des éditeurs, affirmation sans honte, pour des libraires « en gros », de ce que le livre est avant tout un produit, dont la vente importe plus que l'intelligence de ceux qui l'ont écrit, luttes d'influences d'auteurs plus ou moins reconnus, pratiques malhonnêtes d'éditeurs peu scrupuleux... ou d'auteurs vendant des livres qu'ils n'ont pas écrits, ou qu'ils font écrire par d'autres en prenant les meilleures pages de ceux qui les ont précédés, autant de pratiques dont notre XXe siècle finissant est coutumier !

Nous ne ferons pas l'injure à Robert Darnton de penser que cette dimension étonnamment moderne de son propos lui a échappé 1 : pour autant, sa malice... ou son souci scientifique lui interdisent de se livrer à des rapprochements que la rigueur méthodologique rendrait hasardeux, mais qu'une curiosité littéraire sans parti pris permet, et qui donne un sel supplémentaire à des récits souvent hauts en couleurs : la vie du « pauvre diable » Le Senne, ou les heurs et malheurs de la diffusion du Système de la nature, ouvrage fameux du baron de d'Holbach, en remontreraient à maint roman de l'époque, dans la description d'épisodes comiques ou (vaguement...) épiques, tragiques ou... affligeants pour la dignité de leurs héros ou de leurs victimes.

Une richesse littéraire inépuisable

Il faut avouer que les portraits de quelques personnalités « choisies » de l'époque paraissent souvent plus passionnants que les descriptions largement détaillées des méthodes d'impression de l'Encyclopédie, où l'on regrette parfois de ne pas en apprendre plus sur la vie souvent débraillée des imprimeurs, même si fon sait tout sur le prix de revient de tel ou tel tome de l'entreprise éditoriale majeure de ce siècle.

Il n'est guère surprenant, d'ailleurs, que la rédaction et l'édition de l'Encyclopédie soient si souvent évoqués, malgré la diversité des destins rassemblés, de même que la figure majeure de Denis Diderot, « garçon plein d'esprit mais extrêmement dangereux », ainsi que le qualifient les rapports de police de l'époque. Ce demier, à la suite de Voltaire, « le grand ancêtrre », et de Rousseau, moins apprécié, domine largement une vie littéraire où pourtant le bon grain et l'ivraie n'ont pas encore été séparés par les aléas de l'Histoire, et par les destins littéraires souvent contraires de certaines figures marquantes de l'époque.

Ainsi, si Fabre d'Eglantine et Rivarol ont connu, voire connaissent encore, une fortune critique et (plus tempérée) publique, qui se souvient de l'abbé Morellet ou de Brissot (et que les « spécialistes » ne viennent pas s'étonner de lacunes si visibles !) ? Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire, et de nombreux sujets d'interrogation, sur ce qui fait (hors le talent, qui n'est pas tout), que tel ou tel se distingue, et que tel autre sombre dans l'oubli, dont de méticuleux thuriféraires ne parviennent pas à les sortir.

Gens de lettres, gens du livre n'a pas d'autre prétention que d'offrir au lecteur quelques échappées souvent amusantes, jamais pesantes, sur un siècle qui semble bien avoir été celui de toutes les audaces, de toutes les tentatives - voire de tous les renoncements... En stigmatisant les médiocres, avides d'avantages sociaux plus que de qualité littéraire, en dénonçant (non sans amusement parfois) les travers d'un siècle où l'argent (là encore, quelle modernité !) dictait sa loi non seulement dans le circuit de diffusion et de distribution du livre, mais aussi dans sa production même, en rappelant que le régime politique (celui d'avant comme celui d'après la Révolution) faisait courir aux auteurs les plus turbulents des risques certains, en s'attachant aux faiblesses plus qu'aux héroïsmes et aux manœuvres plus qu'aux actes nobles, Damton brosse un portrait finalement enthousiasmant du petit monde littéraire du XVIIIe siècle, « aube des révolutions ».

Le plus surprenant étant bien sûr que ce siècle, plus que celui des écrivaillons et des petits philosophes, est le siècle de Voltaire, de Diderot, de Rousseau, de d'Alembert, de Montesquieu, de l'Encylopédie et des idées nouvelles, bref une époque d'une richesse littéraire proprement inépuisable, dont, à l'heure des remises en cause des grandes idéologies fondatrices du XIXe siècle (marxistes aussi bien que psychanalytiques, mystiques aussi bien que scientifiques), on n'a sans doute pas fini de (re)découvrir l'esprit et l'intelligence.

Gens de lettres, gens du livre, promenade sans prétention dans ce monde de l'édition du XVIIIe siècle, objet de toutes les attentions, de toutes les surveillances, de toutes les gloires et de toutes les hontes, est le témoignage enthousiaste de l'amour pour le siècle des Lumières français porté par l'un des grands historiens du livre anglo-saxon - pour notre plaisir comme pour notre culture 2

  1.  (retour)↑  D'autant plus que la parution simultanée, chez la même éditrice, de : Dernière danse sur le Mur: Berlin 1989-1990, vient prouver que ses centres d'intérêt incluent l'histoire immédiate.
  2.  (retour)↑  Sur l'histoire de l'histoire du livre (!), les amateurs trouveront un essai spécifique, Qu'est-ce que l'histoire du livre ? qui, parfois, rappelle fâcheusement certaines « métacriliques » des années soixante-dix,... mais qui a au moins le mérite de préciser les contours de cette discipline en pleine expansion.