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Claude Bourgeyx

Quinze écrivains pour une bibliothèque

accompagné de l'ouvrage Changement d'adresse : textes et photographies
Bordeaux : William Blake and Co, 1991. - 16 fasc. : 29 + (115) p. : photogr. ; 27 cm.
ISBN 2-905810-39-4

par Anne-Marie Filiole

Rouge et gris, seize fascicules à l'initiative de la Mairie de Bordeaux célébrant la nouvelle bibliothèque de la ville. Rouge sombre, celui de Claude Bourgeyx, avec ses textes courts et ses photos dépouillées qui évoquent l'ancien établissement, rue Mably, fermé sur ses cartons, puis le nouveau, quartier Mériadeck, émergeant peu à peu de ses espaces vides. Gris foncé, les autres : minces et légers. Pages fictions, souvenirs, réflexions sur le livre et l'écrit. Les mots passion de quinze auteurs du cru.

Grand foutoir archéologique

Si Mériadeck est prétexte à cette réunion, il est clair que la biblio-thèque sous sa forme classique n'est pas l'idéal des gens de « caractères ». Elle serait plutôt, à leurs yeux, « entrepôt, hangar plus ou moins luxueux et adapté, où l'on remise les livres selon des critères qui échappent généralement au lecteur » (Jean Guerreschi). Les classements y sont tous imparfaits, « les plus logiques se détruisant par leurs contradictions. » (Gabriel Delaunay). Le fichier fait peur. Pur objet de panique pour Jacques Ellul, il nous oppose tout ce qu'on ne lira ni connaîtra jamais, et dénonce l'inutilité de tout nouveau travail. Quant aux lecteurs, ils dérangent, empêchant l'isolement jaloux, la solitude triomphante indispensable, et pousseraient à lire « debout dans un renfoncement silencieux, comme l'araignée municipale au plafond » (Michel Ohl).

La bibliothèque qu'ils conçoivent est, « à l'exclusion de tout autre, le lieu qui suscite la lecture, qui la provoque ou l'arrache, quel que soit ce lieu et quels que soient les moyens par lesquels il arrive à cette fin » (Jean Guerreschi). C'est la bibliothèque privée, anarchique, aux étagères informes et fléchissantes, dont les livres s'entassent un peu partout, y compris « dans les circonvolutions du cerveau, les archives de la mémoire, les chambres noires des songes... » (Michel Suffran). Excroissance personnelle aux incessants prolongements. « On fonde une bibliothèque comme on fonde une famille - mais une famille monstrueuse qui va s'étendre, se multiplier sans fin, toute la vie - toute votre vie ». Une bibliothèque « est par essence clandestine, provisoire, subjective », donc « lunatique, désordonnée, égoïste, maniaque » (Pierre Veilletet), « mélange invraisemblable, grouillante cohue, métissage forcené... », « grand foutoir archéologique » (Eric Audinet)... Pliant sous les livres, elle déborde, sort des étagères, envahit la maison, embrassant tous les coins et refuges, bouchant tous les accès... Chaos originel où fermente la vie d'où sortira un nouveau monde... « La bibliothèque, c'est l'alpha et l'oméga, la Genèse et l'Apocalypse » (Michel Suffran) - et l'écrivain lecteur, Colomb ou Galilée chevauchant l'Orénoque... Le pire serait d'y trouver le livre recherché, le mieux serait d'en trouver d'autres, de faire d'insoupçonnées rencontres, d'inattendus voyages...

L'inaccessible horizon

Chaque livre est une aventure, « une osmose, une transfusion, un cœur à cœur farouche, un transfert d'haleines, de chaleurs, d'énergies, d'images, d'espérances, de révoltes, d'enthousiasmes, de désespoirs, ... » Traversée de miroir dont ils sortent différents. Initiation. « Entre Livre et Vivre ne se glisse après tout que la nuance d'une consonne » (Michel Suffran). Pour ces bibliophiles, « bibliomanes », « bibliolâtres », « bibliofous », tous ces « aveugles à force de lecture », lire peut être « un tremblement de terre et de l'être » (Jean Guerreschi) et faire basculer le cours d'une vie, incitant à tous les recommencements, recréant le « temps primordial de l'enfance, touffu comme un feuillage odorant, bruissant comme une ruche, lorsque nous étions intacts... » , ce temps lointain « vécu sur les branches des anciens jardins, dans les cabanes des étés évanouis... » (Michel Suffran). Les livres sont « ... des visages, des murmures, des lueurs, des odeurs, des chemins, des forêts, des maisons familières, des nuits étoilées, des aurores flamboyantes, des jardins ombreux... » qui permettent de s'éprouver réel. Plus réel qu'au quotidien.

Sous leur plume, s'exhale tout le tragique d'une irrépressible passion qui exclut les « lecteurs raisonnables » et les « gens équilibrés »... Ces fascicules frissonnent des plus intimes aveux : « L'arôme d'un livre, son poids d'oiseau dans ma main, le bruissement liturgique de ses feuillets, tout cela pénètre d'une sensualité subtile, d'une spiritualité charnelle l'acte quelque peu rigide de la lecture » (Michel Suffran). Le livre y devient tout entier sensible, dans sa peau, dans ses pages, dans son encre et ses pensées, voire jusque dans ses marges et ses silences blancs. Etreinte puissante et nue. Perception immédiate et physique d'une présence parmi d'autres. Celle d'un livre qui attend, vous choisit, et vous prend comme l' « anémone carnivore » (Michel Suffran), doucement cruelle, tombe sur sa proie et s'apprête à la dévorer.

Jamais « ... n'importe quel livre : celui qui vous est destiné. L'unique. L'élu. A chaque fois l'unique. A chaque fois l'élu. Celui qui vous guette parmi la multitude de ses semblables » (Michel Suffran), qui permet de se sentir « unique dans l'univers des signes » (Christine Lafon). Le livre destiné à votre « morphologie affective et mentale » (Jean-Marie Laclavetine).

De page en page, alors, sitôt qu'on l'ouvre, un seul désir jusqu'à l'épuisement : la page suivante. Fatal enclenchement : « Le corps lit, il dévore, il a faim. Et pas de satiété. On se referme sur le livre, en coquille, en carapace, plume, poil, écaille hérissée... » (Anne-Marie Garat). Toutes les affres du bonheur souffrance. Ces « créatures vivantes glissent, aussi vite que du sable, entre les doigts » (Michel Suffran). Et l'invariable constat : « Désolée de trouver sans fin dans les livres ce qui me ressemblerait, d'en être comblée, vidée, saturée, désertée ».

Inépuisable et impossible quête pour qui cherche toutes les bibliothèques en un livre, tout ce livre en une page, toute cette page en une phrase, toute cette phrase en un mot... Pour qui se rêve « homme-bibliothèque », création d'absolu appelé à sombrer corps et livres dans l'éternel éphémère... « Les livres n'ont aucune destination que notre ignorance mortelle, que notre solitude » (Anne-Marie Garat).

Un bien amer destin, étranger à toute amertume, prêt à renaître chaque jour du même assentiment jubilatoire de tous ses souscripteurs plus livres que vifs.

« J'ai tout eu. Tout. L'empire des songes, le ciel étoilé de l'esprit, et jusqu'à l'horizon inaccessible... » (Michel Suffran).