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Éditorial

Il est plusieurs façons de questionner la lecture aujourd'hui.

Nombreux sont ceux qui affichent la certitude : on ne lit plus. Et de se décrire comme les rescapés d'un univers disparu, où le goût de la lecture fondait et soudait la formation de l'homme et celle de la communauté. La lecture comme expérience et tentative, parfois difficile, de construction de soi et du monde serait aujourd'hui définitivement remplacée par l'absence et la futilité. L'océan glacial de l'ignorance triomphante encerclerait les maigres derniers ilôts de dignité humaine, où l'appétence du savoir est encore une vertu et une valeur. Autre pourtant pourrait, devrait être la démarche.

Car la question fondamentale n'est ni quantitative (combien un individu, des catégories sociales lisent, achètent, consultent de livres), ni matérielle (celle de l'hypothétique remplacement du bon vieux codex, notre cher livre, par d'autres supports).

La question est double : elle est d'un côté celle de la qualité des productions, et ce quelle que soit la forme matérielle qu'elles prennent ; elle est d'autre part celle des modes de réception de ces mêmes textes. Les exemples ici abondent pour montrer la richesse et la diversité de ces appropriations, de ces recherches de sens, même et y compris quand elles sont effectuées par des lecteurs qui se présentent sans qualité, même et y compris quand elles sont fragmentaires, épisodiques, hasardeuses, récalcitrantes, difficiles et pourquoi pas douloureuses. C'est méconnaître ce qu'est toute lecture, on pourrait dire quel que soit son objet, que de croire qu'elle n'est pas presque toujours source d'une forme de questionnement par celui qui l'effectue, aussi minime et impalpable soit ce mouvement. La lecture fait bouger quelque chose en soi, modifie le lecteur ; et bien malin celui qui pourrait déterminer à coup sûr le texte, les textes les plus aptes à provoquer ce déplacement.

A la question de la qualité des productions, éternelle elle aussi, dénoncée avec une vigueur qui n'est en rien nouvelle, devrait en être substituée une autre : celle du partage d'une culture. La question que pose l'explosion documentaire, la surproduction éditoriale, l'abondance, néfaste ou enrichissante, quelque nom qu'on lui donne et de quelque qualificatif qu'on l'affuble est a contrario celle de l'émiettement. La constitution des « classiques » ici discutée en est d'ailleurs rendue plus complexe.

La question de notre modernité est paradoxalement celle du patrimoine. L'une des forces de la culture et de la lecture dans la culture est d'être partagée par une communauté, de fonder des identités et des références communes. Le temps n'est plus où l'Ecole avait le monopole d'enraciner en chacun quelques fondements communs. L'atomisation individuelle dans des savoirs particuliers est-elle alors inéluctable ? Les bibliothèques, quels que soient les publics auxquels elles s'adressent, sont un lieu privilégié où ce partage d'une culture ou de savoirs communs peut se faire. A elles d'être tout à fait conscientes de l'ampleur de l'enjeu.