entête
entête

Heures joyeuses

Anne-Marie Filiole

A l'Hôtel de Sens, Livre, mon ami 1 restitue fidèlement le meilleur et le pire de la littérature enfantine entre 1914 et 1954, période méconnue souvent jugée médiocre.

Pour la plupart tirés des fonds de l'Heure joyeuse 2, les livres présentés envahissent la place, mêlés de manuscrits, de maquettes, de déclarations, de citations, de jouets, de jeux... Parmi les pages jaunies et les couleurs fanées, le visiteur sombre doucement dans une enfance lointaine cernée par les menaces de l'histoire. Un parcours chronologique en cinq périodes avec crises et péripéties éditoriales, certitudes ruinées par les deux guerres mondiales, reconstruction nationale, mobilisation des éducateurs en faveur d'une nouvelle création littéraire et artistique pour l'enfance, naissance des conceptions modernes d'éducation et du livre pour la jeunesse... A hauteur d'enfants, et à travers leur littérature, un plongeon en plein cœur des drames et des contradictions de l'époque.

« La guerre des mômes »

Après l'entrée obscure où veille l'ombre d'un poilu, une pièce toilée bleu horizon réunit en son centre une foule de petits témoins : livres, albums, journaux participent à l'effort de guerre. 14-18 réquisitionne textes et chansons. Des pages aux couvertures, courent le gris beige, le rouge et le bleu passés, claque le drapeau tricolore, campent le vaillant soldat et l'allié héroïque... Entre les livres, gisent une panoplie d'officier pour enfant, un casque en carton mâché, un canon lance-pomme de terre à air comprimé. Dans la patrie en danger, l'enfant est une graine de soldat en images d'Epinal. Bécassine est mobilisée -trois albums paraissent pendant les hostilités -, les Pieds nickelés s'érigent en défenseurs de l'Honneur et du Devoir... Né et disparu avec la guerre, Les trois couleurs 3 donne le ton : « BLEU comme le ciel de France, BLANC comme notre conscience de braves gens lâchement attaqués par les Germains, ROUGE comme le sang pur de nos braves soldats qui vont nous faire une France plus grande et plus belle, un monde enfin libéré de la tyrannie prussienne... » Dans ce combat, deux figures s'affrontent : le bon poilu « jovial comme un enfant, avec sa grande capote bleu délavé, fouettée par les intempéries... » et le boche, avec ses « poings massifs », sa « bouche aux formidables crocs » et sa « lueur de férocité dans les yeux » (Carte de guerre pour Jean-Pierre, d'Emily Moselly). Quand Chantecler déchire « de son bec et de ses ergots d'acier l'aigle bicéphale » (id)..., la fierté patriotique est totale. On célèbre l'as des as, Joffre ou Guynemer... L'Oncle Hansi accroche des lampions aux fenêtres de l'Alsace délivrée... Carton grandeur nature, l'arrière d'une camionette militaire pleine de livres. Des livres où brûle la flamme du souvenir, avec des enfants sur les tombes et L'histoire de Quillembois d'André Hellé (manuscrit et illustrations à la gouache)...

« Le temps des pionniers »

La salle suivante embrasse les années 1924 à 1931. Murs gris clair et panneaux de bois rouge. Période de crise éditoriale affectant particulièrement la création littéraire. On réédite prudemment les classiques, on exploite les contes traditionnels dans des collections spécialisées -Contes et légendes chez Nathan, Contes et gestes héroïques chez Larousse -, et on demande à des illustrateurs comme André Pécoud et Marie-Madeleine Franc-Nohain d'apporter aux textes la modernité qui leur manque. Une vitrine consacrée à la Bibliothèque rose, une autre à la Bibliothèque verte étalent la bonne fortune de la Comtesse de Ségur et de Jules Verne rajeunis par de nouvelles couleurs. Joues roses et mers démontées exhalent un vrai parfum de nostalgie... Plus loin, les perroquets de Félix Lorioux (aquarelle originale et maquette), Macao et Cosmage ou l'expérience du bonheur d'Edy Legrand lancent d'audacieux éclats.

La couleur triomphe du noir et blanc. L'image a raison du texte. La vague des petits illustrés submerge l'édition. Cri-Cri, L'épatant, L'intrépide dressent contre eux parents et éducateurs qui les disent vulgaires et immoraux. Quand les « ballons » s'emparent de cette « littérature nauséabonde », intégrant le texte à l'image dans Zig et Puce, l'Amérique a vaincu l'ultime résistance de la bande dessinée.

Heureusement, l'aimable Bécassine, servante naïve et dévouée sortie du premier numéro de La semaine de Suzette, incarne encore la tradition française. Une vitrine lui est consacrée qui expose toutes ses rondeurs éditoriales, où l'on découvre son étonnante ressemblance avec la fille de l'éditeur Maurice Languereau photographiée dans son landeau...

Face à l'effondrement de la création littéraire, à la concurrence de la presse, à la séduction des bandes dessinées, les spécialistes (universitaires, psychologues, pédagogues, éditeurs, artistes, bibliothécaires) se mobilisent... et tentent de faire une édition de qualité : des livres pour bibliophiles. L'Ile rose, chef d'œuvre du genre, réunit les talents de Charles Vildrac, d'Edy Legrand et de la maison Tolmer.

Restent, dans cette salle, deux curiosités. Au fond, une estrade réservée à Benjamin Rabier accueille le mobilier d'une chambre d'enfant décoré par ses soins sur le thème des Fables de la Fontaine. Autour, d'autres créations : des décalcomanies, une série de Gédéons (« vilain petit canard » ), un plumier et un papier à lettre décorés, le manche d'un parapluie en tête de chien... Tous objets signés du même, autre forme de lecture d'histoires bien connues. « ... Je garde une tendresse inoubliable pour les albums de Benjamin Rabier (...) C'est, à peine transposée, à peine humanisée, la réalité vue avec amitié et compréhension. » (Michel Tournier, Le vent Paraclet).

Au cœur de cette salle, une petite pièce formée de quatre panneaux reconstitue la bibliothèque de l'Heure joyeuse nouvellement créée à Paris grâce aux capitaux américains : « Enfants, l'Amérique s'unit à la France pour vous offrir les nuits d'Arabie, les vieilles chansons de France, l'Antiquité, la Chine, le Moyen-Age et ses tournois, la jungle hindoue, les forêts de l'Afrique où il y a des nègres, les savanes où sont les peaux rouges, le ciel où il y a les anges, les étoiles, les aéroplanes... » (extrait du discours d'Eugène Morel). La même table ronde en bois chaud, les mêmes petites chaises, les mêmes gypsophiles dans le vase et le même vase..., comme en témoignent les photos d'époque collées aux murs qui présentent également les pionnières du lieu : Claire Huchet, Marguerite Gruny, Mathilde Leriche...

« La renaissance » (1931-1939)

Dans la France dépeuplée en reconstruction, l'enfant rare est le centre de toutes les préoccupations. Il devient enfant-roi. On le considère désormais comme un être autonome, une personnalité « naturelle, créatrice, supérieure » (Maria Montessori) dont les potentialités ne demandent qu'à s'épanouir, ce que l'adulte doit favoriser par tous les moyens. Principes libéraux, écoles actives, pédagogies nouvelles (Freinet, Baucomont, Cousinet...) permettent à l'enfant de devenir poète, artiste, acteur de théâtre, voire auteur et illustrateur. Sa première revue, L'oiseau bleu, sort en 1922, son premier livre, Carnabot, en 1925 : « Les journaux rédigés par les enfants seront toujours le contrepoison de ceux que l'on écrit pour eux » (Jean Cousinet, 1927). A la bibliothèque aussi il participe et, dès l'inscription, s'engage : « En écrivant mon nom dans ce livre, je deviens membre de l'Heure joyeuse et promets de prendre soin des livres et d'aider les bibliothécaires à rendre notre bibliothèque agréable à tous ». Au mur, deux affiches aux dessins maladroits relatent les aventures de Touneuf et Toubeau, deux livres qui connaissent des fortunes diverses : l'un, emprunté par une fillette sage et soigneuse, rentre, ravi, à la bibliothèque, l'autre, choisi par un garnement qui l'oublie partout et le maltraite, revient sur des béquilles. A l'heure du conte, nouvellement instituée, passent les silhouettes de Pinocchio, du Docteur Dolittle, d'Emile et les détectives, de Nils Holgerson et des autres...

Des maisons d'édition apparaissent (Bourrelier), d'autres commencent à s'intéresser aux jeunes (Gallimard), des écrivains pour adultes collaborent : Marcel Aymé, Colette, Georges Duhamel, Maurice Genevoix, François Mauriac, André Maurois (Patapoufs et Filifers)... Les collections s'ouvrent aux esthétiques d'avant-garde, accueillant des artistes étrangers, comme Nathalie Parrain ou Feodor Rojankowsky... Une enquête parue en 1939 mentionne : « Près de 150 auteurs et autant d'illustrateurs sont actuellement spécialisés dans cette littérature, et une quarantaine de maisons d'édition publient des ouvrages à l'usage de la jeunesse. La production annuelle est d'environ 500 titres dont la moitié est éditée par les seules maisons Hachette, Mame, Larousse et Nathan ».

Ce ne sont pas les seules. A regarder autour de cette salle circulaire dont les murs sont entièrement tapissés d'armoires à livres, on découvre une vitrine des éditeurs, camaïeu de verts dont la tonalité diffère selon la maison, jetant dynamisme et vivacité. Paul Hartmann, Berger-Levrault, les éditions Bourrelier avec leur prix Jeunesse (le Goncourt des enfants), Gallimard et Les contes du chat perché, Flammarion et les albums du Père Castor, albums souples et colorés qui deviennent à loisir imagiers ou boîtes à jeux... « Je n'ai pas voulu de livres-entonnoirs, j'ai rêvé d'albums étincelles » dira Paul Faucher dont l'intention était claire jusque dans le titre des collections : Le bonheur de lire, Le plaisir de jouer, La joie d'inventer - en 1940, 90 albums parus totalisent un tirage de 2 millions et demi d'exemplaires dispersés dans le monde entier. Ils font même leur entrée à l'école...

A côté de ce succès, on assiste à une véritable invasion de la presse par les images américaines : en 1929, Félix le chat pointe sa moustache dans La petite Gironde et Mickey mouse dans Le Petit parisien. Tous deux paraîtront ensuite en albums chez Hachette, et la petite souris ira jusqu'à envahir les jouets, les textiles et l'alimentation. Le Journal de Mickey, Robinson et Hop là n'offrent que des bandes dessinées américaines. Les éditeurs s'adaptent - avec Tarzan, Prince Vaillant et Flash Gordon - ou s'opposent, tentant de perpétuer une tradition nationale avec des périodiques rédigés et illustrés « par des auteurs et artistes français » qui accueillent Francis, Bayard, Jean-Pierre et Pierrot. Enfin, Jean de Brunhoff crée Babar...

« Des étoiles dans le ciel » (1939-1944)

Dès le seuil, trois panneaux gris sombre agressent le visiteur : zone nord, zone sud, Résistance et Libération. L'élan créatif est brisé par l'occupation allemande et le régime de Vichy. La formation des jeunes passe sous le contrôle d'un Secrétariat général à la jeunesse créé en 1940. Services de propagande et de censure s'emparent de la production. Les ouvrages « indésirables » sont mis à l'index par les listes Otto et Bernhard. Prescriptions à tous les journaux, y compris la presse enfantine. De nombreux magazines disparaissent. Seul Le Téméraire, créé en 1943 avec des subsides collaborationnistes, paraît jusqu'à la Libération. A Paris, des minorités accusent « la mainmise judéo-maçonnique sur la presse enfantine ». Sortent Youpino et Les aventures de Doulce France et Grojuif marqués de l'étoile jaune...

Censure aussi en zone sud où un Haut commissariat à la propagande oriente l'opinion publique. Le grand objectif est de réaliser la Révolution nationale, de parvenir, contre « l'esprit de jouissance » au « redressement intellectuel et moral », à l'instauration d'un « ordre nouveau ». Le Maréchal Pétain veut mobiliser les enfants et se fait photographier en leur compagnie. En 1942, Les sept étoiles de France font fureur : « saisi » par l'éclat des étoiles qui brillent sur la manche du manteau du vainqueur de Verdun, l'auteur, René Benjamin, les compare aux « sept rayons de la sagesse ». Ce thème sera abondamment exploité dans Maréchal, nous voilà..., Il était une fois un Maréchal de France et ailleurs... Dans une petite vitrine, parmi les grains de sable, brille un message d'amour unique : le manuscrit du Petit Prince corrigé et illustré par l'auteur : « Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Toi, tu auras des étoiles comme personne n'en a... (...) Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire... »

« L'embellie » de 1944-1954

Un grand panorama de Marie Exter (1938) étale ses couleurs vives sur le mur du fond. C'est l'explosion. Les fruits de trente ans d'action. La littérature de jeunesse croît et s'améliore. Des éditions naissent, des secteurs se spécialisent (Bias, Casterman, Cocorico, la Farandole, Fleurus, Rouge et or, Magnard..), des collections apparaissent (Heures enchantées de Bourrelier, Heures joyeuses de Rageot, Bibliothèque blanche de Gallimard, Idéale bibliothèque...), 650 à 700 titres paraissent chaque année, 16 millions de magazines sont vendus mensuellement. La lecture publique se développe et gagne même une direction. Bibliothèques spécialisées et bibliothèques scolaires se multiplient. Une formation apparaît au Journal officiel du 28 septembre 1951 : l'option jeunesse du CAFB. Sur un mur, triomphe la carte des sections jeunesse des bibliothèques françaises. Bilans, réflexions, enquêtes, guides sont légion : L'Education nationale et le Courrier de l'Unesco en parlent...

Le livre a mission de servir la paix et la tolérance en permettant la connaissance des autres. C'est l'« un des plus précieux moyens de culture, d'information et de loisirs, œuvrant à l'éducation et à la formation d'une pensée libre qui doit préparer un avenir meilleur ». On veut créer la « République universelle de l'enfance » tant souhaitée par Paul Hazard. Sortent les Petits contes nègres pour les enfants blancs (Blaise Cendrars), Les Contes des quatre vents (Natha Caputo, 1955), Agossou, le petit africain...

Des auteurs pour adultes écrivent pour les enfants : Henri Bosco, L'enfant et la rivière, Jean Cocteau, Drôle de ménage, Paul Eluard, Grain d'aile... Des poètes aussi : Jacques Prévert fait ses Contes pour enfants pas sages et L'opéra de la lune... D'autres se spécialisent : Pierre Gamarra ou Colette Vivier avec son style simple et ses enfants chaleureux... Alain Bombard, Norbert Casteret, Paul-Emile Victor et d'autres célébrités entrent dans les documentaires... Un savoir encyclopédique s'offre dorénavant aux têtes blondes (les 400 brochures de la « Bibliothèque de travail », Freinet). Les romans policiers s'importent massivement (premier Enid Blyton traduit en 1952). La littérature de série apparaît, avec Brigitte, Martine et Caroline...

Dans un coin reculé de la salle, la projection automatique d'un dessin animé de Rabier rappelle que les années 50 ont vu se constituer un véritable marché des nouveaux médias. Photographie, cinéma, dessin animé, radio, disque, télévision influencent l'écrit et interfèrent avec lui : photos de documentaires, films adaptant des ouvrages (Paulette Dubost en Bécassine), livres tirés de films (Crin blanc, cheval sauvage), adaptations sonores de textes littéraires (les Lettres de mon moulin dites par Fernandel), contes symphoniques comme Pierre et le loup (Prokofiev)...

De la première à la dernière salle, on est passé de l'enfance totale à la vie presque adulte, des boiseries douces aux couleurs fortes, des formes naïves aux traits modernes, des images cornées aux médias. Livres et jouets, discours, affiches et citations font sourdre les mille péripéties d'une époque vivante et tourmentée... Ciels champêtres et grain de papier crissent encore sous nos yeux...

Une écriture s'élance, encre fine et caractères hésitants. Notations pour un album en cours. Caricatures à la mine de plomb. Echanges épistolaires entre auteur et éditeur, auteur et lecteurs en herbe... Manuscrits et ratures sont sortis des réserves de la Bibliothèque nationale... On quitte à regret ces histoires dans l'Histoire comme une enfance perdue conservée quelque part, la tête pleine de mèches folles...

  1.  (retour)↑  A l'initiative de l'Heure joyeuse (Bibliothèque de Paris), une exposition conçue et réalisée par Annie RENONCIAT, avec la collaboration de Viviane Ezratty et de Françoise Lévèque. Scénographie d'Alix Romero. Du 10. 9 au 19. 10 1991. Puis à la mairie du Ve arrondissement, du 23. 11 au 12. 1. Images à la page a eu lieu au Centre pompidou, en 1984 et Livres d'enfants, livres d'images, 1848-1914 au Musée d'Orsay en 1989.
  2.  (retour)↑  Première bibliothèque spécialisée pour la jeunesse, créée en 1924.
  3.  (retour)↑  Journal.