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Coopération France-Roumanie : deux témoignages

Alain Bonnefoy

Dans l'euphorie qui a suivi les événements roumains qui ont tant marqué l'opinion française en décembre 1989, la ville de Caen a envoyé une première mission humanitaire, avec des tonnes de vivres, de médicaments, de vêtements, à Resita, ville de 125 000 habitants située dans la région de Caras-Séverin. Très vite, pourtant, la demande des Roumains fut tout autre. Ils avaient surtout un énorme besoin d'informations, de formation et de soutien moral. Ils ignoraient la liberté et la démocratie, et ne savaient comment s'organiser. Livres et revues sont apparus comme un embryon de réponse aux questions que tous posaient : « Comment vivez-vous ? Donnez-nous les moyens de connaître et de comprendre. Qu'est-ce que la démocratie ? »

Caen-Calvados-Roumanie

Consciente de la gravité d'une telle situation, la ville de Caen a souhaité réaliser une action suivie et tisser des liens à long terme avec Resita. L'expérience a montré que l'aide ponctuelle non réfléchie s'avérait catastrophique pour certaines populations, surtout dans le cas de structures locales destabilisées et peu fiables. Pour réussir son projet, la ville de Caen décide de créer une association et sollicite des partenaires locaux : Conseil général du Calvados, Association des maires du département, entreprises, personnes physiques. Ainsi nait « Caen-Calvados-Roumanie » dont la principale mission sera « la promotion et le financement d'actions de coopération entre les collectivités, les établissements publics, les associations, les entreprises, la population de Caen, du Calvados d'une part, et leurs homologues roumains d'autre part ».

A la demande de Resita, la première fonction de l'association sera de réaliser un centre de documentation médicale à l'hôpital principal et une bibliothèque de culture française. L'association recueillera l'argent nécessaire à l'achat de documents et de matériels divers et se chargera de préparer les différentes missions qui se rendront sur place. Fin février 1990, une équipe technique dirigée par le conservateur de la bibliothèque municipale de Caen s'est rendue à Resita pour faire un constat des lieux et définir avec précision le contenu et la forme de la mise en place des deux bibliothèques.

Le Centre de documentation médicale

Très vite après avoir visité la bibliothèque de médecine où les trois quarts des documents sont d'origine française, la mission observe qu'aucune acquisition n'a été faite depuis 1963. Devant ce constat dramatique, et en attendant l'équipe médicale, elle décide de s'investir en priorité dans le réaménagement de ce centre. Pour répondre parfaitement à la réalité des besoins, chaque médecin est consulté en vue d'établir une liste d'ouvrages essentiels dans sa spécialité.

Dans une seconde étape, on réalise la bibliothèque de culture française. Par souci d'efficacité, et faute de pouvoir compter, dans un premier temps, sur la bibliothèque locale, il est prévu que cette structure soit autonome. Une responsable maîtrisant parfaitement le français a été choisie par le maire de Resita qui, conscient de l'importance de ce centre, a proposé spontanément le plus beau local de la place principale de la ville : l'Ancienne librairie.

Dès le retour de la mission, et grâce aux dons généreux qu'elle a recueillis, l'Association décide, selon le souhait des praticiens roumains, d'acquérir des livres de médecine neufs. Des contacts sont pris avec le conservateur de la bibliothèque universitaire de Caen chargé de la section médecine et avec le doyen de la faculté, qui se propose de sensibiliser le corps médical. Les bibliothécaires de ce secteur entreprennent une collecte de périodiques auprès des universités françaises. Des dons arrivent des libraires de la ville, d'éditeurs rencontrés lors du Salon du livre et de lecteurs. Enfin, à l'initiative de la bibliothèque et avec le soutien actif des libraires caennais, le Rectorat et l'Inspection académique organisent un concours de dessins d'enfants au profit de l'opération roumaine. Chaque dessin sera accompagné d'un livre en bon état et d'un message favorisant des correspondances privées entre enfants et familles.

Parallèlement, des associations telles que le Lions'club, Soroptimistes et le Club Richelieu apportent un soutien réel à notre action par des opérations diverses qui font connaître le projet et génèrent des dons : ainsi, lors d'une soirée-conférence, le Club Richelieu remet un chèque de 13 000 F.

Avant d'être acheminée à Resita, la documentation médicale est traitée à Caen. Des bibliothécaires caennais assurent le catalogage, l'indexation-matière, la cotation et l'équipement de tous les ouvrages. Ils entreprennent également la mise en place du fonds de périodiques médicaux. Tout le matériel technique (fichiers, bureautique et matériel de prêt) est fourni par la bibliothèque de Caen.

A ce jour plusieurs bibliothécaires ont déjà fait le voyage à Resita. Avec l'aide de collègues roumains, elles ont procédé à l'installation du centre et initié sommairement la bibliothécaire roumaine qui en est responsable. L'ouverture du centre culturel est lui aussi en bonne voie, les livres sont en cours de traitement. Il reste à choisir très vite le local, plusieurs possibilités ayant été envisagées lors du deuxième voyage.

Suites à donner

Il est indispensable que deux bibliothécaires de Resita viennent à Caen et reçoivent une formation pendant une durée qui reste à déterminer. La prise en charge de la responsable de l'antenne médicale est une priorité car le centre fonctionne déjà. De bonne volonté et connaissant bien le milieu médical, cette personne n'a aucune formation bibliothéconomique.

Parallèlement, des bibliothécaires de Caen et de la région de Basse-Normandie se sont rendus plusieurs fois à Resita, mais cela ne suffit pas pour assister les collègues roumaines dans leur tâche. Il apparaît que chaque convoi, scrupuleusement préparé et inventorié, doit être accompagné d'un professionnel garant de son acheminement. Lors du dernier voyage, fin juin 1990, notre collègue était accompagnée du secrétaire général-adjoint et du maire-adjoint de Caen, président de l'Association. Ce voyage intervenant peu de temps après les difficultés politiques connues de tous, la mission a constaté à quel point les Roumains rencontrés étaient soulagés de voir notre action poursuivie. Ils y voient la garantie d'une volonté d'ouverture de leur pays. Il faut donc tenir nos promesses et assurer le fonctionnement du centre culturel dans les meilleurs délais.

Nous souhaitons également mettre très vite en place, et si possible dès l'inauguration du centre, un secteur audiovisuel, avec cassettes, vidéocassettes, méthodes de langues. D'ores et déjà nous avons acquis un magnétoscope, un téléviseur et des appareils d'écoute. On envisage aussi l'ouverture rapide d'un « secteur périodiques » et d'une discothèque qui seront de bons atouts pour attirer toutes les tranches d'âge, principalement les enfants scolarisés et les adolescents qui, depuis quelques années, boudent l'apprentissage du français.

Source de contacts très chaleureux, les séjours à Resita ont été très appréciés par les responsables locaux. L'accueil est toujours aussi enthousiaste. Nos collègues aident efficacement aux prises de décisions importantes et évitent souvent les lenteurs de l'administration roumaine. Lors d'un récent séjour, deux bibliothécaires ont même facilité l'obtention de visas pour un médecin et un urbaniste, qui ont pu venir six semaines en formation à Caen.

Une réelle volonté d'échanges

L'expérience caennaise pilotée par la bibliothèque municipale bénéficie du soutien actif d'un certain nombre de bibliothèques de la région, d'autres bibliothèques françaises et de l'Association des maires de l'Aveyron. Nous recherchons encore du partenariat car il faut faire face à de multiples dépenses : location de véhicules, billets d'avion, hébergement, achat de matériels et de documents.

Les Roumains sont encore en position de demandeurs. Leur reconnaissance pour notre collaboration est émouvante et profondément sincère mais on sent déjà germer une volonté réelle d'échanges. Nous avons reçu quelques beaux cadeaux : livres d'art et de poésie... - en roumain, hélas ! Leurs richesses folkloriques, artistiques, intellectuelles ne demandent qu'à s'expatrier. Fin septembre 1990 *, lors de la foire annuelle de Caen, nous aurons un stand Roumanie. Ce sera l'occasion, pour les entreprises et industries régionales, de découvrir les immenses possibilités économiques de ce pays.

Nos liens culturels seront de toute évidence source d'échanges dans des domaines variés. La ville de Caen et la bibliothèque ont la volonté de s'ouvrir à tous les pays d'Europe. La Roumanie est un pays qui continue de nous étonner et de nous solliciter. Nous pensons que la démarche suivie - analyse approfondie de la situation, examen détaillé des besoins et suivi rigoureux de la mise en place des deux pôles documentaires - permettra de répondre exactement à l'attente de cette population très francophile.

  1.  (retour)↑  Ce texte a été écrit en novembre 1990.