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Territoires de la lecture

Martine Poulain

L'agence de coopération entre bibliothèques de l'Ile de France, l'AC2L *, a organisé en mars dernier un passionnant colloque, réunissant une grande partie des chercheurs spécialistes de la lecture, offrant quelques-uns de leurs derniers travaux ou réflexions. Heureuse initiative que cette exploration des « Territoires de la lecture », par un ensemble de psychologues, sociologues, littéraires, linguistes, historiens.

Les acquis et les questions de l'histoire

Jean Hébrard (Institut national de la recherche pédagogique) a rappelé un certain nombre des questions posées ou explorées par les historiens. La question majeure, à laquelle toute tentative de réponse est difficile, surtout lorsqu'elle se veut faite de preuves et non de croyance a priori, est celle de l'influence de la lecture sur les mentalités, celle du pouvoir du livre. Question posée par Lucien Fèvre ou par Daniel Mornet dans la première moitié du siècle, et reprise ensuite par Henri-Jean Martin, Roger Chartier, Robert Darnton par exemple ; question présente aussi dans le volume sur la « Civilisation écrite », coordonné par Julien Cain dans l'« Encyclopédie française » en 1939 ou les réflexions de Robert Mandrou sur les relations entre l'oral et l'écrit. La question est d'importance : les livres font-ils les mentalités ou sont-ils un reflet de ces mentalités ?

Tenter de répondre à cette question passe par une étude plus précise de la manière dont les individus s'approprient l'imprimé. Les travaux de Nathalie Davis, de Michel de Certeau, de Carlo Ginzburg, de Christian Jouhaud, entre autres, montrent bien la diversité de ces appropriations : les livres de colportage, par exemple, ne sont pas destinés au peuple seulement, présentent aussi des ouvrages appréciés par les « grands lecteurs » d'alors. C'est sans doute au niveau du « paratexte », de la présentation matérielle du livre que des modifications apparaissent, cherchant dans les livres bleus par exemple à simplifier, aider la compréhension. L'étude de l'évolution des éditions successives d'un texte est à cet égard instructive : en modifiant l'apparence matérielle des textes, on modifie lectures et lecteurs.

Parcours individuels

Daniel Fabre (Centre d'anthropologie des sociétés rurales) estime que les travaux ethnologiques qui se sont intéressés à la lecture ou à l'écriture sont peu nombreux : les ethnologues ont observé des sociétés sans s'interroger sur ce qu'ils observaient en ce domaine. Deux destinées permettent à Daniel Fabre de revenir sur le pouvoir, naturel ou surnaturel, que donne la « maîtrise du livre » : celle de Jean-Pierre Baylac, berger d'origine, mort à la caserne de Toulouse à l'âge de 20 ans, qui réussit son certificat d'étude à dix ans, dévore la bibliothèque de son instituteur et finira par écrire un journal de plus de 20 000 pages, qui arrivera entre les mains d'André Gide en 1927. Autre destinée restituée par Daniel Fabre : celle d'Alexandre Weil, juif alsacien des années 1811, dont la vie avec les livres est dramatiquement séparée en deux : la nuit, le livre, la Bible, livre unique, avec le rabbin ; le jour, l'école et d'autres apprentissages. Alexandre Weil éprouvera le besoin contradictoire de poursuivre et de rompre cette expérience des livres. Poursuivre, en rompant à onze ans avec son milieu familial pour prendre la route et continuer une vie d'étude qui le conduira à la Kabbale, nouvelle expérience de subversion par et de la lecture : « ce que dit la lettre peut être doublé par l'interprétation que seuls les kabbalistes peuvent donner ».

Jean-Pierre Baylac et Alexandre Weil représentent deux mouvements inverses : « au sein d'un monde lettré, Baylac capte la magie de la lettre et s'empare de sa force et de son pouvoir » ; venu « d'un monde que la lettre gouverne, Weil la démystifie, cherchant à briser le monde que la lettre enferme ». Chacun est exclu de son propre milieu, suspect d'une forme de « trahison », et décrit comme « victime de la folie du livre ».

Vieilles et nouvelles technologies

Autres temps, autres mœurs : Christian Jacob, spécialiste de l'histoire des textes grecs, restitue l'histoire de la bibliothèque d'Alexandrie avant d'anticiper sur celle de la Bibliothèque de France. On sait que des agents sillonnaient les ports de la Méditerranée à la recherche de manuscrits, que tout bateau entrant à Alexandrie était systématiquement fouillé, ses livres saisis, reproduits, avant que la copie (et non l'original) ne leur soit rendu. Cette époque vit aussi naître la diversité disciplinaire, la bibliographie, la critique des textes et leur comparaison, les anthologies.

Quelles modifications guettent l'âge du livre électronique ? Selon Christian Jacob, cette nouvelle ère, dont témoignent les projets de station de lecture active, verra la satisfaction des chercheurs, les modes de lecture proposés correspondant bien à leurs pratiques et besoins : la recherche, en effet, fait alterner lecture intensive, qui réfléchit et soupèse chaque détail du texte et lecture extensive, qui navigue rapidement d'un texte à l'autre, à la recherche d'une information ou d'une vérification ponctuelles. Les nouvelles technologies vont autoriser cette navigation sur les mers infinies des textes... et permettre ainsi, selon Christian Jacob, des travaux qui n'auraient jamais été possibles auparavant : « l'espace de savoir peut être total ». Possibilité d'un usage personnel de la numérisation, recours à des logiciels de chaînes sémantiques, marginalias personnelles à même le texte viendront marquer l'empreinte du travail du chercheur sur les textes, facilitant son labeur.

Hauts et bas niveaux

Michel Fayol apporta la précision du psycho-linguiste. Le développement de l'informatique, les expériences de lecture assistée par ordinateur ont modifié les conditions de la recherche en ce domaine, notamment depuis cinq ans. Si lire c'est comprendre, c'est aussi associer une valeur sonore et une valeur signifiante. Passe-t-on directement de l'écrit au sens ? Ou doit-on passer par l'oralisation ? Les lecteurs sont tous à la fois semblables et différents. Dans la confrontation à un texte et ses caractéristiques, un sujet met en place des stratégies, des planifications. Les psycho-linguistes considèrent qu'il y a des « modules » qui vont traiter chacun de ces problèmes ; le sujet met aussi en place une « architecture » de ces modules. Que fait-on en une seconde de lecture ? Les psycho-linguistes distinguent, dans les processus d'acquisition ce qui relève des « bas niveaux » (où l'on ne sait pas encore associer graphèmes et phonèmes : c'est ce qui se passe par exemple quand un sujet reste longtemps sur un mot avant de réussir à le lire) et les processus de « haut niveau ». La capacité à mettre en place des processus de haut niveau, c'est par exemple la mise en œuvre de stratégies de compréhension plus globales. Après le mot, la phrase, après la phrase, l'ensemble d'un texte, ou la construction implicite d'un résumé. Or tout le monde n'intégre pas en fin de phrase, ne résume pas en fin de phrase. La compréhension réelle de ces procédures est, selon Michel Fayol, récente. Leur meilleure analyse permettra d'ici cinq ou six ans, de les scolariser, d'enseigner leur apprentissage, ce qui n'est pas, pour l'instant, fait.

La lecture comme risque

Jacques Leenhardt et Jean-Claude Chamborédon auront été tous deux très critiques vis-à-vis de la sociologie. Pour le premier « la sociologie erre » ! Elle a peu théorisé son objet, notamment parce qu'elle répond trop souvent à des demandes institutionnelles, et suit ainsi la problématique de ces dernières au lieu de constituer ses propres terrains. Jacques Leenhardt verrait au moins quatre directions de développement des recherches : la théorie de la littérature, l'épistémologie de l'acte de lire (« tout acte de lire est un combat avec l'ange »), l'ethnologie du commerce des idées (« le livre se caresse en usage privé, mais aussi il circule »), la pédagogie de la socialisation (lire est toujours se confronter à l'invention des mondes possibles).

Une table ronde intitulée « la lecture comme expérience à risque », animée par Martine Burgos, s'interroge : « La lecture peut être une expérience personnelle à risque ? ». Ce risque, certains s'y précipitent, d'autres le fuient. On peut aimer la lecture pour le décentrement, le dévoiement qu'elle opère ou, au contraire, pressentant le danger inhérent à toute entreprise où l'imaginaire s'implique, la cantonner à certains domaines ou y renoncer. Plusieurs chercheurs ont rendu compte, de manière plus concrète, d'études actuellement menées qui, justement, abordent tour à tour ce qui relève d'une sociologie de la littérature ou de la lecture elle-même. Le roman sentimental, les formes et modes des prêts interpersonnels de livres, ou encore le rôle de la lecture dans Le nom de la rose d'Umberto Eco ont ainsi fait l'objet de plusieurs présentations.

De nombreux autres thèmes ont été abordés lors de ce colloque : l'écriture autobiographique autour notamment de Philippe Lejeune, l'espace typographique, la figuration ou encore les résistances au développement de la lecture dans certains pays d'Afrique. La publication des communications devrait permettre à un plus grand nombre de professionnels de bénéficier de cette richesse.

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