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La Lecture cheminote

Bernadette Seibel

À la demande du Comité central d'entreprise de la SNCF a été menée, d'octobre 1988 à juin 1989, une étude des pratiques de lecture des agents en activité dans cette entreprise publique, que celles-ci s'effectuent dans ou hors de la vie de travail **.

L'intérêt d'une approche de la lecture dans un milieu professionnel spécifique est double. Tout d'abord, elle donne la possibilité d'étudier un objet: la lecture, en comparant, dans un même espace social, la SNCF, des situations contrastées de contact avec l'écrit. Ensuite, grâce à la multiplicité des terrains d'observation des styles de vie qu'elle procure, elle permet d'étudier les variations de la hiérarchie sociale des besoins culturels au sein d'un espace social homogène.

La problématique de cette recherche s'inscrit dans la ligne des travaux, peu nombreux, portant sur les interactions entre vie de travail et modes de vie. Cette étude vise en effet à analyser, à propos d'un objet donné, la lecture, les relations qui s'instaurent entre, d'une part, les contraintes matérielles liées au niveau et aux conditions de vie (travail, lieu de résidence) et, d'autre part, la dimension symbolique des comportements qui définissent les modes de vie et doivent être décrits en termes d'attitudes, d'habitudes, de stratégies de choix, c'est-à-dire de goûts.

On ne trouvera pas ici de régularités statistiques caractérisant le degré de diffusion des divers comportements de lecture observés chez les actifs de la SNCF. En s'appuyant sur une série d'entretiens non directifs, cette recherche vise à étudier la différenciation, la logique, la signification, l'évolution de la pratique culturelle.

Cherchant à saisir la place et la signification de la lecture dans les modes de vie des cheminots, on a posé comme point de départ de ne pas autonomiser la lecture, comme pratique culturelle, des autres pratiques de la vie quotidienne qu'elle accompagne : travail, vie familiale, vie de loisirs. On a donc évité d'imposer d'emblée dans l'entretien la légitimité du thème de la lecture, mais visé plutôt de partir de ce qui fait sens dans la culture populaire. En effet, quel que soit le type de lecture, il est toujours pris dans un réseau de relation avec d'autres pratiques ou noyaux de pratiques du lecteur. Il faut donc expliquer cet ensemble, tout en sachant qu'il peut exister cependant des pratiques de lecture non soutenues par le groupe social considéré.

Pour analyser les déterminants des pratiques de lecture déclarées, on s'est attaché à mettre celles-ci en rapport avec les caractéristiques sociales, culturelles, et professionnelles des agents. On sait, en effet, que les facteurs sociaux (origine sociale, niveau d'étude) contribuent à façonner des dispositions différentes à la consommation culturelle. On a tenu compte également des déterminations qu'exercent sur les systèmes de choix et les pratiques elles-mêmes, les conditions de vie des cheminots. Ces conditions sont variables selon le secteur d'activité professionnelle (filière), le lieu d'activité (type d'établissement, résidence géographique), le statut obtenu. L'échantillon des personnes interviewées a donc été construit de manière à établir des protocoles d'observation comparatifs de populations contrastées sous le rapport des conditions de vie, des appartenances et des trajectoires professionnelles.

Répondre à une quelconque nécessité de représentation statistique des 220000 cheminots en activité en 1988 n'a pas été recherché.

La culture cheminote

Les principes de construction de l'échantillon tiennent ainsi compte :
- de la diversité des appartenances sociales, correspondant à des qualifications d'ouvriers, d'employés, de techniciens, d'agents de maîtrise ;
- de la variété des postes de travail. Ceux-ci impliquent, selon la nature et le statut de l'activité, des compétences et des qualifications distinctes (part des savoirs pratiques, théoriques, culture de métier, technique, ou générale). Ils supposent aussi une temporalité différente, qu'il s'agisse de l'organisation du temps quotidien ou du rapport engagé à l'avenir à travers les possibilités différentes de promotion professionnelle, ou de la soumission inégale à la baisse des emplois et à l'innovation technologique ;
- des niveaux différents d'intervention sur le monde du travail à travers des groupes sociaux institués (représentation du personnel, syndicalisme) ;
- de l'âge entendu comme indicateur de l'évolution de l'intensité et des modes du recrutement en vigueur pour les diverses catégories de cheminots. On sait, par ailleurs, que l'évolution des formations scolaires et post-scolaires induisent des rapports différents à l'insertion professionnelle, et un accès diversifié à la culture. Le ralentissement de l'exode rural à partir de 1960, la faiblesse du recrutement à partir de 1975, malgré des améliorations conjoncturelles de l'embauche dans certains secteurs d'emplois et filières, ont entraîné le renouvellement des caractéristiques sociales et professionnelles des jeunes générations de cheminots (bagage scolaire, socialisation professionnelle, etc.). Les effets de ce renouvellement sont observables à travers les nouveaux rapports qu'instaurent les cheminots avec l'entreprise SNCF, ainsi que dans la transformation des liens unissant vie de travail et vie hors travail.

Traditionnellement, la culture cheminote au sens anthropologique du terme, semble se structurer autour de trois dimensions principales: la valorisation de la compétence professionnelle à dominante technique, une identité originale, dont les racines reposent sur l'intégration des divers aspects de la vie quotidienne autour de l'activité professionnelle et, corrélativement, sur une forte solidarité, enfin une aspiration élevée à la mobilité sociale : on entre à la SNCF « pour bouger ».

Partant de l'hypothèse que la lecture trouve sa signification dans le rapport entretenu avec ce qui fait sens dans la vie des cheminots, il convient d'analyser les relations existant entre la pratique et les composantes principales de l'appartenance cheminote. Il importe, pour ce faire, de tenir compte des transformations qui ont affecté la vie familiale et de loisirs (urbanisation, disparition progressive des cités, développement de l'activité féminine, etc.) comme la vie de travail des cheminots (politique de recrutement, d'emplois, innovations technologiques de la SNCF, etc.). En effet, ces changements ont pu modifier les rapports que les cheminots entretenaient avec l'écrit, notamment lorsqu'il s'agit de compétence professionnelle, de consolidation du lien social ou de mobilité sociale. Au-delà des effets constatés, quels sont les facteurs explicatifs de la différenciation et de l'évolution des pratiques de lecture des cheminots ?

Nous montrerons tout d'abord de quelle façon le rapport à la compétence professionnelle parait central pour comprendre les modalités que prend la pratique de la lecture chez les cheminots. Les valeurs qui sous-tendent l'activité professionnelle sont en effet identiques à celles qui s'expriment à travers la pratique. De plus, le processus engagé par les lecteurs dans la réception et l'interprétation des textes écrits se fonde sur une logique cognitive semblable à celle qui est en œuvre dans l'exercice du métier. Nous analyserons ensuite comment les changements intervenus dans les modes de vie des jeunes urbains, auxquels participent les dernières générations de cheminots, conjugués à ceux introduits dans la politique générale de l'entreprise SNCF conduisent à une redéfinition de l'autodidaxie populaire.

Les lectures des cheminots, qu'elles s'effectuent dans ou hors du temps de travail, s'organisent autour d'un modèle dominant caractérisé par la fonction sociale que remplit la pratique de la lecture : fonction de référence, au sens de soutien apporté à la compétence par l'acquisition de connaissances écrites. Ce type de lecture concerne des genres aussi différents que les ouvrages et revues techniques ou pratiques, des livres de fiction ou encore des biographies ou des témoignages. Il est sous-tendu par le même éthos populaire qui valorise l'activité productive, l'utilité ainsi que la qualité de l'activité de loisirs ou du service rendu dans le travail (arriver à l'heure, assurer la sécurité technique,...). La lecture technique ou pratique est plus souvent le fait des cheminots qui exercent un métier à forte technicité tandis que les fictions ou « vécus » sont lus plus souvent par ceux proches du rôle commercial ou administratif. La proportion de femmes y est d'ailleurs plus élevée. Ce qui unit des genres de lecture aussi différents, c'est l'usage social qui en est fait par les cheminots.

Lecture technique

La lecture technique professionnelle s'applique aux ouvrages, articles, notes ou schémas descriptifs du fonctionnement des installations techniques des équipements fixes ou du matériel roulant ; elle s'exerce principalement lors des opérations d'entretien ou de dépannage, mais elle intervient aussi pour maîtriser le fonctionnement de nouvelles technologies introduites massivement dans certains postes de travail (informatique, électronique).

Le bricolage et le sport structurent fortement les loisirs des cheminots, et ce d'autant plus qu'ils sont proches du pôle technique. Le bricolage, permet de « faire la même chose qu'au travail mais autrement », c'est-à-dire à son rythme à soi, tout en restant chez soi. Il induit un même rapport « de référence » à l'écrit.

Lorsque l'écrit est utilisé en accompagnement de loisirs pratiques (bricolage, etc.), ou d'activité professionnelle technique, c'est que la mémorisation du processus est insuffisante pour mener à bien, c'est-à-dire avec succès, l'activité. L'interaction linguistique n'interviendrait donc pas pour soutenir une simple application ou extension de compétences tenues pour acquises. On peut penser qu'elle opère une explicitation pratique des processus engagés dans l'activité, c'est-à-dire des expériences singulières. Il pourrait en être de même pour les textes « littéraires » : comme on le verra plus loin, ceux-ci faciliteraient l'explicitation ou l'apprentissage, par procuration, de situations relationnelles, et par là, l'exercice du métier.

Dans les postes de travail à faible qualification technique, qui requièrent des exigences physiques (entretien de caténaire ou atteleur par exemple), point n'est besoin de lire pour faire correctement son métier.

Par contre, le recours à la lecture, plus fréquent dans les travaux qui nécessitent une technicité plus élevée, varie en fonction de la manière dont s'élaborent les savoir-faire ouvriers et selon le rapport engagé à la connaissance. Le poids de la théorie nécessaire à l'approche pratique de problèmes techniques soulevés par la maintenance et le dépannage des matériels roulants ou fixes, ainsi que le degré de spécialisation sont deux facteurs déclencheur de l'utilisation de l'écrit dans l'exercice du métier.

Ainsi par exemple les activités qui nécessitent une spécialisation plus forte, en relation avec l'utilisation des nouvelles technologies (électronique, électricité, informatique), entraînent un recours à l'écrit plus fréquent. Les activités cognitives engagées y sont plus diversifiées, notamment dans le cas de repérage des pannes ; la lecture de schémas ou de fiches techniques intervient alors comme soutien ou vérification des savoirs théoriques. Le perfectionnement de l'ouvrier dans son travail passe par la lecture qui permet d'articuler les savoir-faire et les savoirs formalisés auxquels une formation scolaire plus poussée l'a préparé. Ce qui importe pour trouver les différents types de panne, c'est de maîtriser la logique du fonctionnement de l'appareil technique.

Celle-ci passe d'autant plus par l'écrit que l'informatique, en modifiant l'approche cognitive des problèmes techniques posés à l'ouvrier de maintenance ou à l'amateur d'ordinateur sur le temps de loisirs, a bouleversé un mode d'acquisition et de transmission du savoir: celui-ci reposait sur une expérience pratique cumulable - procéder par essai/erreur - confrontée à l'écrit formalisé. A la lecture de schémas de fonctionnement global d'installations, permettant de déduire d'un impact ses résultantes obligées, a succédé une autre forme de lecture. La lecture d'interprétation des codes formalisés préparatoires à la recherche des pannes suppose un raisonnement logique et non plus la mise en relation d'écrits formalisés avec l'intuition pratique, définie par une large part d'expérience.

Cette relation de la lecture à l'activité explique l'absence de planification temporelle : la consultation de documents s'opère au coup par coup, en fonction du degré d'urgence que revêt la satisfaction des centres d'intérêt du moment ou la solution des questions posées par l'activité pratique ou la vie quotidienne. Il s'agit d'une lecture ponctuelle qui peut dans un certain nombre de cas être relayée par la démonstration pratique.

En outre, à poste de travail identique, les individus accordent un degré inégal de légitimité à la lecture selon qu'ils définissent leur compétence professionnelle davantage du côté de la pratique, ou au contraire du côté de la théorie.

Lecture littéraire

Ainsi, en ce qui concerne la lecture « littéraire », plus on va vers la lecture de genres légitimes (romans psychologiques), plus l'organisation formelle de la pensée (formulation d'idées, justesse de l'expression) est recherchée, tandis que c'est la valeur du témoignage, c'est-à-dire l'aptitude à maîtriser des situations concrètes, et non des mots, qui est valorisée dans les biographies non savantes et « le vécu ».

L'usage réaliste, ou, si l'on préfère, fonctionnaliste de la fiction romanesque, de la biographie, du témoignage, qui privilégie l'être et la fonction sur la forme et le style, participe indirectement à la reconnaissance de nouvelles manières d'exercer le métier de cheminot associées à de nouvelles finalités : la rentabilité commerciale. L'importance que le cheminot accorde au jugement qu'autrui porte, par son intermédiaire, sur l'entreprise, est constitutif de la reconnaissance d'une nouvelle excellence professionnelle. La lecture se situe donc ici du côté de la stylisation de la vie professionnelle : se sentir ou non justifié d'exister professionnellement de façon différente, et ce d'autant plus que, pour bon nombre de ces cheminots proches du pôle commercial, entrer à la SNCF, a pu signifier, d'une certaine manière, en rabattre par rapport à ses ambitions professionnelles, dès lors qu'elles étaient sous-tendues par une qualification scolaire moins technique et de niveau plus élevé.

Dans les postes de travail dits « commerciaux », la compétence professionnelle repose en partie sur la mémorisation d'écrits: conditions d'application des prix, tarifications ferroviaires, connaissances des produits et services proposables à la clientèle.

La lecture au coup par coup des dépliants publicitaires permet d'acquérir sur le mode pratique une des dimensions de la compétence commerciale : la connaissance des produits. Celle-ci repose sur la lecture « de bonne volonté » des consignes et documents permettant « d'en savoir le plus possible » et sur la maîtrise d'une méthode de repérage et d'organisation des informations écrites, acquise scolairement. Le recours à l'écrit sous toutes ses formes (bouquins, prospectus...) s'inscrit dans une logique de résolution de problèmes conçue non pas ici d'un point de vue technique ou réglementaire, mais comme une adaptation de la réponse documentée à la demande.

Si la lecture sur le temps de travail se positionne du côté de la pratique (auto-acquisition continue de connaissances professionnelles pratiques, recherche d'informations), la lecture littéraire de référence, qui s'effectue plus souvent sur le temps de loisirs, se situerait plutôt du côté d'un renforcement de la théorie ; elle permettrait d'associer de nouveaux savoirs aux pratiques professionnelles.

Fondée sur l'aisance, c'est-à-dire sur une relation de liberté par rapport aux contraintes relationnelles qui dominent le travail, l'activité commerciale nécessite en effet des connaissances générales. Celles-ci sont considérées par les cheminots comme la dimension théorique du métier, dans la mesure où elles sont indépendantes du domaine d'application de l'activité. Il s'agit d'aptitudes à l'action : innover, communiquer, animer, « manager », négocier, ou de compétences relationnelles : savoir apprécier la clientèle, l'aborder, argumenter, bref, savoir persuader.

La lecture constituerait donc pour cette catégorie de cheminots un des lieux possibles d'apprentissage de ces connaissances générales non scolaires. En effet, ces cheminots sont placés dans des situations nouvelles où ils ne disposent pas, par la formation professionnelle notamment, des moyens théoriques pour dominer leur situation, elle-même dominée par rapport aux métiers techniques dans les hiérarchies implicites de la SNCF. Ces lecteurs montrent ainsi dans le primat accordé dans le texte à l'existentiel, sur le déroulement du récit, l'intérêt accordé à leur fonction professionnelle : « bien faire » leur travail grâce à l'acquisition d'un « bien-être » relationnel facilitant le contact avec les usagers, les collègues, etc.

Ce qui fonde le pacte de lecture de cette catégorie de lecteurs, c'est d'avoir, grâce à la connaissance et la maîtrise d'une grande diversité de situations concrètes, empruntées à la vie réelle ou imaginaire des personnages du récit, la possibilité de voir confirmer leurs idées, ou leurs réactions en les confrontant avec celles décrites dans le texte. Il s'agit de donner à réfléchir sur leur propre rapport au monde.

Dans la lecture littéraire, comme dans la lecture pratique et technique, il semblerait donc que l'écrit joue un rôle d'explicitation dans l'apprentissage orienté vers le « faire » ou l'« être » en vue d'une action. La lecture pourrait constituer par la systématisation d'expériences pratiques une des conditions interactives qui rendent possible le succès d'une activité, que celle-ci s'intègre à la vie du travail ou hors du travail. Elle s'accompagne cependant rarement de confirmation théorique ultérieure.

La relation précédemment observée entre la compétence professionnelle requise pour l'exercice du métier et les modalités de la pratique de lecture de deux grandes catégories de cheminots conduit à formuler une autre hypothèse. Il semblerait qu'il y ait une certaine continuité entre la façon de remplir les activités de la vie quotidienne, dont la lecture fait partie, et celle d'exercer une activité professionnelle, quand on est expert de cette activité (maîtrise opérationnelle et expérience reconnue). La continuité porterait sur la manière d'exercer les activités, ce qui présupposerait l'existence d'un mode identique de fonctionnement cognitif. Ceci pourrait signifier que l'on ne puisse séparer les raisonnements de la vie quotidienne de ceux que l'on réalise au cours d'activités professionnelles. Les schémas cognitifs, c'est-à-dire les structures d'interprétation mis en oeuvre pour donner un sens aux événements, aux activités, aux textes seraient à l'oeuvre de façon identique dans les activités de travail comme de loisirs. Par exemple, le rapport instauré par les cheminots proches du pôle technique avec la littérature dite d'évasion, paraît confirmer une telle hypothèse.

La lecture de consultation qui intervient dans les activités professionnelles de maintenance, de dépannage, comme de loisirs (bricolage, modélisme, etc.) repose sur une attitude intellectuelle identique: la curiosité. Celle-ci est est à la source des interrogations sous-jacentes aux activités techniques : savoir comment cela fonctionne, trouver des réponses aux questions posées par la panne ou la construction d'un engin.

Or, cette approche cognitive de recherche, de résolution de problème, qui se situe à l'opposé d'une attitude de conformité (se « couler dans le moule ») est opératoire également dans la lecture dite « d'évasion », même si elle est qualifiée par le sens commun « de passivité, de facilité » et associée à l'idée d'oisiveté.

Ce qui, en effet, fait l'intérêt de ce type d'ouvrage aux yeux des cheminots proches du pôle technique, qui en sont consommateurs en complément de la lecture de référence, c'est bien entendu l'évasion. Compagnon des moments de solitude obligée chez soi dans la journée, ou condition de possibilité d'une privatisation du temps contraint des « découchés ».

Le roman policier, le livre de grands mystères ou d'aventures exotiques nécessite la participation du sujet à la découverte de l'énigme. Celle-ci est activée par sable à l'irréalisme de la science-fiction, souvent rejetée. Ce type de lecture met en jeu une démarche cognitive proche de celle engagée dans l'activité professionnelle d'« expert ». Le modèle de l'activité experte fonctionnerait en effet comme celle d'un joueur d'échecs professionnel ou d'un amateur de jeux de lettres téléle réalisme des situations, oppovisés : elle consisterait à mémoriser un grand nombre de situations, et reposerait sur la possibilité d'assimiler une situation donnée à une situation mémorisée. La compétence au déchiffrement d'une situation problématique, comme par exemple la recherche de pannes, pourrait être transférable à la lecture des ouvrages considérés. En effet, ceux-ci démarrent généralement par une exposition de la situation, ce qui revient à rapporter l'incident, les actions, l'état de l'environnement pour que l'expert puisse construire sa représentation du problème et y apporter une solution.

Orientations scolaires

Si la distinction entre la lecture pratique et technique, et la lecture littéraire semble correspondre à une différenciation des emplois entre métiers ferroviaires à forte technicité et métiers commerciaux et administratifs, ceci ne permet pas de conclure à une relation directe de la situation professionnelle sur la pratique de lecture. L'analyse des entretiens suggère en effet que le principe explicatif se situerait en amont, du côté des antécédents scolaires et familiaux qui ont simultanément conduit à des filières diversifiées d'orientation vers les différents secteurs d'emplois, et prédisposé à des comportements spécifiques de lecture, par le jeu notamment des orientations scolaires.

On sait en effet, que les dispositions acquises antérieurement au projet professionnel, peuvent constituer selon les cas des freins, ou au contraire des facteurs favorisant le développement de la pratique. Les chances de s'adonner à la lecture, et l'amour de la lecture sont en rapport étroit avec la réussite scolaire, approchée par le niveau d'études atteint, mais aussi par les types de filières suivies pendant la scolarité.

Or, du fait des politiques de recrutement en vigueur à la SNCF, le passage par les filières de l'enseignement technique (apprentissage, lycée d'enseignement professionnel) est majoritaire, du moins dans notre échantillon, chez les cheminots qui exercent des métiers « techniques », alors que le recrutement à partir des filières de l'enseignement général (certificat d'études, baccalauréats littéraires et parfois études universitaires inachevées) est plus fréquent chez les cheminots qui travaillent dans le secteur commercial et administratif. Les différences observées dans les pratiques de lecture pourraient donc être rapportées, pour partie, aux facteurs scolaires: ceux-ci détermineraient le rapport entretenu avec l'écrit d'une part, et les probabilités d'accéder à certaines fonctions professionnelles d'autre part.

Cependant, il serait naïf de penser que ces dernières sont liées systématiquement à un certain type de trajectoire scolaire. D'autres facteurs entrent en jeu pour déterminer l'accès à ces positions.

Ainsi, par exemple, du fait des politiques de reconversion de l'entreprise, on constate que la catégorie des « agents mouvement », ainsi que celle des agents « commerciaux » sont, sous le rapport de la formation initiale, assez hétérogènes. Certains cheminots sont issus des filières techniques, et ont accédé aux filières citées ci-dessus par reconversion obligée ou par promotion, d'autres ont été recrutés, comme élèves ou « attachés », directement à l'issue de leur scolarité, ou après une période de chômage ou d'activité professionnelle dans un autre secteur.

De plus, à formation technique identique, le passé scolaire peut être différent. On constate ainsi chez les personnels techniques, l'existence d'orientations contrariées : de bons élèves de l'enseignement général ont été conduits à opter pour les filières techniques par tradition familiale et forte intériorisation de la culture « cheminote », qui privilégie les valeurs techniques sur la relation au public. D'autres, issus plus souvent de familles d'artisans ou d'employés, se sont orientés par « nécessité » vers des formations professionnelles, assorties pour certaines de la sécurité de l'emploi (apprentis SNCF). Ils ont pu bénéficier des à-coups de l'embauche dans certains secteurs techniques de la SNCF, alors qu'ils souhaitaient devenir instituteurs, animateurs, éducateurs, etc. Enfin, certains ont été contraints à une orientation technique, malgré une scolarité générale honorable, par répression familiale d'attitudes adolescentes peu conformes à l'éthique éducative des familles.

Ces cheminots peuvent être issus de familles d'origine sociale très diverse (classes populaires, comme supérieures) ; pour ces familles, l'entrée en apprentissage à la SNCF a pu revêtir une dimension de moralisation autoritaire et constituer une sécurité de formation et d'emploi pour leurs enfants.

Les moins et les plus de 40 ans

Pour comprendre la place et la signification que revêt la pratique de la lecture dans la configuration des activités de travail et des pratiques de loisirs, on a donc été conduit à différencier l'analyse des comportements selon deux groupes générationnels de cheminots, ceux âgés de plus ou de moins de 40 ans. En effet, à position professionnelle identique, les cheminots plus jeunes sont passés plus longuement par un système scolaire à bien des égards différent de celui qu'ont connu leurs aînés. Issus de milieux sociaux plus variés, ils ont été confrontés inégalement aux évolutions de l'entreprise. La constatation des changements intervenus dans le rapport à l'écrit, notamment dans l'apparition de nouvelles formes d'autodidaxie, doit, de ce fait, tenir compte des trajectoires professionnelle et sociale des cheminots, elles-mêmes replacées dans le contexte plus large des stratégies d'innovation technologique, de recrutement et d'emploi de la SNCF, tout en essayant de faire la part de ce qui ressort de la participation aux nouveaux modes de vie urbains.

Un recrutement plus urbain et moins rural, la concentration des postes de travail dans les villes moyennes ou grandes, en liaison avec la fermeture des petites lignes non rentables et les restructurations internes de l'entreprise, l'éclatement de l'habitat SNCF sont autant de facteurs qui ont engendré une modification des enjeux sociaux des cheminots. La transformation de la signification de la place accordée aux loisirs dans la vie quotidienne pourrait être corrélative d'une moindre adhésion, voire d'un rejet de la culture et du mode de vie traditionnels du cheminot, induisant du même coup des effets divers sur les pratiques de lecture.

Ainsi par exemple, chez les jeunes techniciens, la nouvelle version du bricolage, par opposition à celle traditionnelle de l'aménagement de l'habitat, trouve sa justification dans l'émulation cognitive créée par une situation professionnelle, évolutive au niveau technologique, mais insatisfaisante du point de vue de la maîtrise du fonctionnement interne des outils mis à leurs disposition et de la productivité ; il s'agit le plus souvent, dans les cas étudiés, de travaux de maintenance.

Si le « nouveau » bricoleur « trouve dans le travail son passe-temps favori », c'est parce que les acquis et intérêts développés dans la vie professionnelle, notamment dans les secteurs de pointe de l'évolution technologique (électricité, électronique, informatique) sont transférés dans l'univers des loisirs et s'accompagnent d'une ouverture sur des réseaux de sociabilité élargie (clubs, associations), qui dépassent ceux, plus traditionnels, de la vie de famille, de voisinage ou de travail.

Vécue comme une source d'évasion qui laisse loin derrière elle la télévision et la lecture, la passion techniciste valorise la créativité, et la mise en marche de l'imagination autrement que par l'approche linguistique. Elle permet de « faire quelque chose, d'être occupé, de connaître toutes ces petites astuces que l'on découvre et qui semblent être une espèce de fantastique de l'informatique, qui dit qu'on peut faire des choses extraordinaires dans tous les domaines. » Elle participe en ce sens à la culture populaire de l'exploit, repérable également dans l'engouement des cheminots pour l'émission télévisée Ushuaïa.

Loisirs passions

Assez souvent frustrés par le niveau et le contenu de la formation qui leur est donnée dans le cadre professionnel, formation qui vise essentiellement à perfectionner leur adaptabilité aux nouveaux matériels, ces mordus de l'informatique ou de l'électronique trouvent dans les loisirs « para-professionnels » un moyen parallèle de « s'améliorer », d'évoluer, de progresser par l'autoformation. Celle-ci repose principalement sur le recours intensif à l'écrit et non plus, comme c'était le cas pour les générations plus âgées, sur des pratiques co-éducatives de compétences partagées.

Animées par le même éthos populaire qui valorise l'autonomie, l'activité productive, et la qualité du travail, l'« entreprise » de loisirs informatiques ou la production technique de services musicaux sont orientées vers un but précis : « arriver à quelque chose ». Dans certains cas, elles débouchent sur des productions artistiques soutenues par une assistance technique qui permet de pallier l'absence d'apprentissage spécifique : dessin, création musicale assistée par ordinateur. Dans d'autres cas, il s'agit d'une sorte de second travail, fonction assurée par l'agriculture autrefois. L'équipement matériel personnel et la maîtrise intellectuelle de la logique informatique permettent ainsi, à titre d'exemple, la vente par correspondance, la publication assistée par ordinateur, la gestion de fichiers boursiers ou autres, tandis que le traditionnel bricolage électro-ménager dépasse le stade de la maintenance pour accéder à l'organisation « sono » de bals ou de discothèques. Cette dernière activité est portée à la fois par l'intérêt pour la musique, la compétence technique, et la sociabilité tous azimuts caractéristique des fractions les plus jeunes des cheminots urbains.

Il faudrait pouvoir analyser de façon plus fine l'évolution de ces « loisirs-passions » qui, de la science-fiction ou la bande dessinée, durant la période de l'adolescence, passent à la photographie au moment de la jeunesse, activité totalement ou temporairement abandonnée au profit de l'informatique ou de la musique par la suite.

La passion pour l'informatique ou la musique procède d'une autre logique lorsqu'il y a chez les cheminots confrontation entre les valeurs culturelles spécifiques de l'innovation (valorisation du changement dans les pratiques décisionnelles, intérêt porté à la gestion, etc.) et l'existence de situations de blocages internes à l'entreprise. Ceci est particulièrement visible chez les jeunes qui occupent une position professionnelle déclassée par rapport à ce qu'ils étaient en droit d'attendre, compte tenu de leur niveau de formation initiale (niveau bac ou plus).

Ces cheminots contestent les conditions dans lesquelles s'exercent leur activité professionnelle et l'absence de possibilités d'évolution soit technique, soit hiérarchique de leur travail, alors que leur entrée à la SNCF s'est effectuée pour la majorité d'entre eux sur l'image d'une entreprise favorable à la promotion professionnelle. Ils semblent donc être d'autant plus prêts à prendre les risques d'anticiper sur leur reconversion qu'ils sont arrivés là par hasard, c'est-à-dire à la recherche d'une sécurité de l'emploi, après des périodes de chômage ou de travail temporaire, et que, issus souvent de familles non cheminotes (artisans, employés, etc.) ils ne sont pas amenés, comme les fils de cheminots, à reproduire ou à contester une situation déjà connue.

Pour cette catégorie de jeunes cheminots, ce loisir-travail se présente comme une « échappatoire », non au sens d'oubli, d'évasion, mais de reconversion, c'est-à-dire de moyens que l'on se donne « pour faire sa vie autre part ».

Le transfert des intérêts hors travail sur « une activité qui motive » n'implique pas une absence de sérieux dans le travail. Cela signifie seulement que les jeunes, formés plus longuement dans l'enseignement technique, organisent autour de nouveaux intérêts culturels modernistes une sorte de vie de travail parallèle. Celle-ci est « idéale» au sens où elle est motivante et présente nombre de traits d'une activité professionnelle performante selon des conceptions novatrices. Ils ont ainsi fréquemment recours à la formation extérieure sous forme de cours (de langue, musique, diction, maths...) non pour rattraper, mais pour retravailler des bases techniques, générales ou artistiques (musique, dessins) acquises antérieurement lors de la scolarité ; ils sont capables pour atteindre le but fixé de mettre en place une rationalisation de la gestion du temps et des ressources intellectuelles et matérielles sous forme de contributions matérielles partagées et de programmation souple.

Nouveau rapport à l'écrit

Cette rationalisation des méthodes orientées vers un projet se différencie de l'acquisition non orientée des connaissances, telle qu'elle se pratique dans les associations traditionnelles d'éducation permanente qui valorisent pour elle-même l'acquisition des connaissances. Elle suppose un autre rapport à la connaissance : « se maintenir intellectuellement », c'est-à-dire ne pas déroger en préservant ses capacités, non pas à mémoriser des connaissances, mais à gérer des méthodes d'investigation. Pour les uns, cela passera par le maintien d'un univers de référence à la légitimité culturelle, comme par exemple, le recours à la prescription de lecture effectuée par les anciens amis étudiants ; d'autres rechercheront la confrontation avec des systèmes logiques au degré progressif de difficultés, ou l'investissement dans de nouveaux « loisirs artistiques charnières » avec le travail, qui seront investis selon une nouvelle approche autodidactique: apprentissage mixte par initiation et enseignement, inculcation par l'exercice de pratiques amateurs, valorisation des acquis dans la sociabilité élargie à d'autres compétences professionnelles.

Le nouveau rapport à l'écrit comme support et symbole d'une nouvelle compétence d'expert est à l'origine d'attitudes apparemment contraires de refus de l'écrit professionnel lorsque ces mêmes cheminots se trouvent placés sur des postes de travail qui ne correspondent pas à leur niveau de qualification. Ce déclassement entraîne un rejet de l'écrit réglementaire ou technique dans la mesure où il est associé à une domination à la fois hiérarchique et intellectuelle contestée, et à la non-reconnaissance de leur compétence d'expert. Le refus de lecture des fiches techniques participe à la remise en cause des habitudes, et à une nouvelle approche du travail : celle-ci se révèle critique par rapport aux relations traditionnelles d'autorité et portée à revendiquer un degré plus grand de liberté et de jugement dans l'exercice du métier, engageant, à titre d'exemple, l'appréciation de l'état des pièces susceptibles d'être changées ou réparées, et, de ce fait, leur responsabilité par rapport à la sécurité.

Autre exemple de la place nouvelle accordée à l'écrit dans les activités de loisirs, l'accompagnement cultivé des nouveaux modes d'organisation des vacances exprime la soif de connaissances des jeunes cheminots selon des modalités différentes de celles constatées chez les générations plus âgées.

Le temps des loisirs

Cette soif de connaissance s'exprime selon deux orientations principales. La première privilégie la sociabilité, la recherche de contacts (d'où par exemple, la préférence du camping sur le caravaning, du voyage personnalisé plutôt qu'organisé, etc.) ; les contacts sont l'occasion de savoirs « pittoresques » sur les modes de vie anciens ou actuels des personnes rencontrées. La seconde met l'accent sur l'approche culturelle à partir de la fréquentation des arts secondaires: visites de châteaux, vieilles pierres, musées folklorique ou ethnographique, dîner dans des restaurants typiques, etc. autant de pratiques qui réconcilient l'histoire et la vie quotidienne, ou, comme dans les promenades dans les sites urbains classés, relient dans un même intérêt pour l'architecture, l'art et la technique.

Cette nouvelle structuration du temps de vacances par opposition à la conception traditionnelle de repos comme rupture, arrêt de l'activité, s'accompagne de pratiques semi-savantes : lecture de guides ou d'ouvrages sur les pays, études de mœurs revues et corrigées par Géo, recherche de documentation pratique sur les possibilités d'hébergement, dans la période préparatoire, réunion de présentation des photos prises pendant le voyage, partage oral d'expériences vécues, rédaction de textes interprétatifs autour de la séance photos du retour ou dans les albums photos, etc.

L'intérêt pour une approche encyclopédique des connaissances se manifeste chez certains par un souci de fractionner au maximum le temps des congés (longs week-ends facilités parfois par l'organisation spécifique du travail...). Ceci permet de ne pas lasser l'intérêt d'exploration systématique qui relève de la culture autodidaxique tout en préservant une très grande diversité dans les occasions de contacts ou de visites culturelles.

Cette nouvelle culture de loisirs (vacances, week-end) consiste à mettre en correspondance de façon active, des connaissances concrètes sur un pays, les hommes, etc., obtenues par la visualisation des sites, des objets ou l'échange oral et des acquis scolaires approchés par la lecture. Elle s'effectue, là encore, dans un contexte d'indépendance par rapport à la sociabilité cheminote. S'organiser ne signifie pas subir une organisation de l'extérieur. Autonomie, créativité sont les valeurs qui supportent cette nouvelle attitude, même lorsque la formule adoptée (maison familiale, voyage organisé) pourrait laisser croire à un accord avec les formules proposées. La peur de retrouver dans les loisirs les hiérarchies implicites du travail, la crainte d'être contraint par la structuration des activités, ou par des propositions d'activités « vieillottes » - c'est-à-dire correspondant à un état antérieur des relations entre cheminots et leurs centres d'intérêts - sont des facteurs qui conduisent les cheminots à espérer des services à la carte, des structures souples d'hébergement, de visites qui leur permettent de vivre chacun pour soi, dans une libre disposition du temps de loisirs, ce qui leur est proposé collectivement, quitte à importer, en milieu cheminot, leurs propres amis extérieurs. « Aller quelque part, un peu organisé question hébergement, mais avoir des possibilités, et faire ce que l'on veut ! ».

Cette nouvelle demande de loisirs instructifs, organisée autour de la connaissance de la vie quotidienne passée ou actuelle, a pour originalité d'allier le sport à la culture. « S'enrichir en bougeant » fait référence à deux dimensions traditionnellement opposées dans la culture populaire où on ne pouvait pas « être un bon bricoleur et lire », être un manuel et un intellectuel. La connexion s'effectue dans un cas par le biais d'une sociabilité intentionnelle, distincte de la sociabilité traditionnelle où les contacts sont les produits obligés de la vie courante (travail, famille, voisinage). Ici, l'apprentissage cognitif repose comme à la télévision, sur le débat, c'est-à-dire sur la confrontation et l'interprétation de points de vue différents sur l'actualité, au travers des contacts établis. Dans d'autre cas, la visualisation du contexte historique, architectural, géographique, revitalise la mémorisation des connaissances scolaires ; elle s'accompagne d'un transfert dans la sphère des loisirs des méthodes héritées du passage par l'enseignement : préparation de dossiers, comptes rendus sous forme d'albums photos, rédaction de rapports d'étapes, etc. Si on note une cohérence entre cette seconde manière de pratiquer le voyage et l'intérêt pour les romans historiques, dans le cas de la première manière, l'histoire contemporaine et les reportages d'actualité (sciences humaines, économie, etc.) semblent plus attractifs.

Proximité territoriale

C'est donc bien à la fin d'une organisation autarcique de la vie hors travail que nous assistons, et cette évolution est plus marquée chez les jeunes générations de cheminots prêts à contester le modèle de référence traditionnel où le milieu de travail constitue la base d'intégration globale.

Le rôle des femmes des cheminots est à cet égard prépondérant. Celles qui exercent des activités professionnelles de type employé, cadre moyen, ont développé plus souvent des relations amicales avec leurs propres collègues de travail (discussions, sorties...), élargissant du même coup leur sociabilité à des réseaux plus diversifiés que la parentèle. Aussi ont-elles tendance à « tirer » les relations du ménage vers des échanges plus équilibrés avec d'autres groupes sociaux que le milieu cheminot, groupes dans lesquels leurs centres d'intérêts propres puissent être reconnus. En outre, une plus grande symétrie dans la division sexuelle des loisirs populaires conduit les jeunes générations, qui ont connu la mixité scolaire, à concevoir différemment les traditionnelles sorties cheminotes, opposant aux repas, départs en retraite ou sorties au café, les sorties de ski ou les week-ends « sport-culture ».

La nouvelle proximité territoriale à laquelle les jeunes cheminots semblent particulièrement sensibles, est celle des activités qu'ils se sont choisies en fonction du cadre et du style de vie qu'elle sous-tend. La préférence accordée à la fréquentation d'équipements culturels ou sportifs municipaux plutôt que cheminots est à cet égard significative. Si l'éloignement spatial semble être au cheminot ce que le manque de temps est aux classes supérieures pour justifier l'absence de pratiques « culturelles », c'est que la proximité territoriale évoque le rejet d'une « vie à la Vincenot » et en même temps suggère de nouvelles sociabilités de proximité liées aux potentialités d'activités offertes dans le cadre municipal devenu « cadre de vie ».

Ainsi en atteste, par exemple, l'attention accordée à l'habitat privatif, expression d'un souci de se séparer de la masse cheminote et de la possibilité de choisir ses propres formes de sociabilité.

La coupure bourgeoise travail/ hors travail s'étend donc avec la transformation des caractéristiques sociales et scolaires des cheminots et l'accès des milieux populaires aux goûts d'importation de la vie urbaine (cinéma, sorties, etc.). Même si les générations plus jeunes participent aux rites de la vie de travail (repas, départs en retraite, pétanque, etc.), la majorité cherche à reconstruire son idendité cheminote sur d'autres bases : celles de la stricte compétence professionnelle. Sa non-reconnaissance par l'entreprise conduit les cheminots à s'orienter vers des loisirs de compensation dans lesquels ils peuvent donner toute la mesure de leurs capacités techniques et intellectuelles. Quoi qu'il en soit, la lecture participe à cette nouvelle affirmation et définition de la compétence, et s'insère dans les nouveaux réseaux de sociabilité. De plus, le rapprochement des capacités intellectuelles et techniques des partenaires du travail, auquel s'ajoute le changement technologique, qui suscite une demande de participation collective à un projet, conduit à une remise en cause des formes archaïques de l'autorité et des rites d'intégration sociale qui lui étaient associés. Il s'ensuit une revendication de responsabilités conjuguée à une demande de confiance accordée à leur compétence professionnelle. Sa non-reconnaissance pouvant, on l'a vu, s'accompagner de rejet des écrits professionnels.

« Ne pas avoir à dire merci en permanence », prendre, grâce aux loisirs, ses distances par rapport à la masse, c'est-à-dire à l'indifférenciation du moule, garder son libre arbitre, acquis scolairement dans la confrontation des points de vue, sont autant de manières d'exprimer la distance prise avec l'ancienne solidarité globale perçue par les jeunes générations comme un contrôle, voire une ingérence du groupe, une perte d'identité. Ce qui est attendu, certes de façon ambiguë, c'est à la fois une reconnaissance de la différenciation des besoins, des attentes, et une amélioration de la cohérence et de la gestion des actions menées (compétitivité, rationalisation des services proposés, etc.). Ne s'agit-il pas d'une autre manière, peut-étre « plus professionnelle », de concevoir la solidarité ?

Janvier 1991

  1.  (retour)↑  Pratiques de loisirs et modes de vie des cheminots: le cas de la lecture. Rapport au Comité central d'entreprise de la SNCF, août 1989. - 110 p.