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Roger Chartier

Les Origines culturelles de la Révolution française

Paris, Editions du Seuil, 1990.- 244 p. ; 21 cm. - (Collection l'Univers historique).
ISBN 2-02-012397-5 : 130 F

par Dominique Varry

Le bicentenaire de la Révolution française a suscité une production éditoriale de plusieurs centaines de titres pour tous publics, dans laquelle, il faut bien l'avouer, le meilleur côtoie le pire : actes de colloques, études neuves, mais aussi rééditions d'ouvrages dont certains, plus que contestables, véhiculent des idées fausses qui, du coup, vont entamer une nouvelle carrière. Même si le public n'était pas au rendez-vous des éditeurs autant que ceux-ci auraient pu le souhaiter, il faudra des années aux historiens pour « digérer » cette masse de laquelle peu de livres sans doute émergeront.

Un simple essai

Un an après cette avalanche, Roger Chartier nous donne un ouvrage 1 petit par la taille (244 pages), mais riche d'informations et de promesses en ce qu'il oblige son lecteur à une réflexion en profondeur sur la Révolution, certes, mais aussi sur l'Ancien Régime qu'elle prolonge.

Paraphrasant le titre de l'ouvrage classique et toujours utile de Daniel Mornet, publié en 1933 et heureusement réédité en 1989 2 : Les origines intellectuelles de la Révolution française. Roger Chartier s'interroge dans son introduction sur la nécessité d'écrire un livre qui existe déjà. Daniel Mornet se proposait, par l'étude de la littérature, au sens le plus large, du XVIIIe siècle, de « rechercher quel a été exactement le rôle de l'intelligence dans la préparation de la Révolution (...), comment d'innombrables Français ont réfléchi à la nécessité de réformes profondes et à la nature de ces réformes ? ».

Le projet de Roger Chartier, en revanche, est plus vaste. Depuis 1933, les historiens ont travaillé, ouvrant de nouveaux chantiers, renouvelant leurs objets, leurs problématiques et leurs approches, amassant de nouveaux matériaux. Au-delà de la mise en oeuvre de nombreux travaux français, dont certains sont déjà classiques et d'autres très récents, l'un des intérêts de ce livre réside dans le recours à de multiples publications allemandes et anglo-saxonnes, trop souvent méconnues en France parce que non traduites. Roger Chartier avoue ne pas concevoir son ouvrage comme une synthèse, mais comme un simple essai : «... Donc de ne pas récrire le Mornet, mais plus modestement ou plus témérairement, comme on voudra, poser des questions qui ne pouvaient être les siennes ».

Tonique, ce livre l'est parce qu'il bouscule nombre d'idées reçues. En huit chapitres, l'auteur esquisse une relecture attentive de l'Ancien Régime, montrant comment, sur la longue durée, les lézardes de l'édifice France préparent le cataclysme final. L'historien du livre y évoque les innovations qui caractérisent le XVIIIe siècle : progrès de l'alphabétisation, du mauvais livre contrefait ou prohibé, mais aussi entorses à la législation par le biais des permissions tacites... autant de banderilles !

Le prétexte des Lumières

Les révolutionnaires se sont présentés comme héritiers des Lumières, les historiens ont conforté cette revendication. « Les livres font-ils les révolutions ?» se demande Roger Chartier, qui rappelle que les acheteurs des livres dits « philosophiques » furent les nantis, que tout livre possédé n'est pas obligatoirement lu, que tout livre lu n'entraîne pas adhésion de son lecteur. Que penser, quand, sur le même rayon, se retrouvent côte à côte la Nouvelle Héloïse, plus rarement le Contrat social, le Déisme réfuté par lui-même de l'abbé Bergier? De fait, la Révolution aurait utilisé a posteriori le prétexte des Lumières pour se légitimer. La thèse paraît hardie en ce qu'elle heurte nos certitudes de toujours, qu'elles viennent de Taine, de Tocqueville, de Mornet ou d'autres, et pourtant elle séduit, elle convainc.

Le dossier rassemblé par l'auteur s'élargit par rapport au Mornet. Il ne se limite pas aux seuls aspects littéraires, mais évoque également d'autres réalités du temps. La fille aînée de l'Eglise, christianisée en profondeur depuis le XVIe siècle seulement, affiche certes un unanimisme des comportements (baptême, communion...) et pourtant, la crise des vocations, l'effondrement du livre religieux, le jansénisme, la généralisation des pratiques contraceptives... constituent autant d'entorses qui préparent la vague de 1793, laquelle connaîtra selon les régions des succès variables.

La désacralisation du monarque, qui devient une personne privée, qui abandonne certains gestes symboliques (et ce depuis Louis XIII !), qu'on accuse bientôt de profiter des chertés, annonce la chute. L'approfondissement de la conscience politique des artisans et des paysans, le glissement des révoltes anti-fiscales aux révoltes anti-seigneuriales, l'âpreté des conflits du travail, mais aussi l'apprentissage de la critique au sein des salons et des loges constituent autant d'éléments d'une nouvelle culture politique en cours d'élaboration.

Somme toute, « La Révolution trouve des racines dans le siècle qu'elle achève, même là où spectaculairement elle paraît aller à contre-courant de l'évolution ancienne ». Elle le prolonge, s'inscrit dans le même processus de longue durée, poursuit les mêmes fins. En considérant toujours l'épisode révolutionnaire comme une rupture avec le passé, nous l'avions oublié. Ce petit livre est un grand livre. Il surprend, il oblige à reconsidérer nos certitudes, il ouvre de nouvelles voies à la recherche. Comme le Mornet. il deviendra vite un classique.

  1.  (retour)↑  A paraître aussi en traduction américaine, en 1991, aux presses de la Duke University, sous le titre The cultural origins of the French Revolution
  2.  (retour)↑  Daniel MORNET. Les origines intellectuelles de la Révolution française (1715- 1787),Lyon. La Manufacture. 1989. 631 p.