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Frissons fin de siècle ou Le lectron actif

Anne-Marie Filiole

Exit le livre, ses pages et son poids dans la main, l'odeur du papier neuf et de la feuille jaunie. Exit le chercheur rat, le bureau submergé, la bibliothèque qui s'écroule... L'évolution technologique suit son cours, engendrée par les formidables mutations d'un marché en pleine expansion et l'attente sociale inévitablement concomitante. Quoi de plus naturel que d'employer le potentiel technique disponible au service de l'activité la plus éminemment intellectuelle ? L'essentiel du travail humain consistant à gérer des signes, cela tient du meilleur humanisme. Logiciels et matériels existent, reste à les orchestrer savamment sous un poste de travail unique.

A supposer qu'il tienne ses promesses, ce poste comblera bien des voeux en abolissant tout obstacle matériel par la suppression de l'infernal circuit BU-BN-retour au domicile via la déception et l'énervement, le renvoi du classement abscons et de la cote cryptographique à des mots clairs, la chute de l'attente maudite et de l'emprunt différé dans un passé révolu de bonnes vieilles pratiques... Mieux ! Lieu magique, il va pulvériser nos dernières notions d'espace-temps en battant des records d'instantanéité, ramenant l'écart et la distance à un point, faisant coïncider le désir et la satisfaction en une quasi-simultanéité, donnant un accès direct et intégral au document recherché au lieu et à l'heure de la demande !

Alors le livre deviendra texte par l'entremise de la numérisation et le texte s'ajoutera au texte pour élargir l'unité de travail en corpus thématique, banque de données structurable et modifiable à merci, la page se libérera des contraintes formelles - cadre de papier, bornes éditoriales, ordre séquentiel, durée unique... -, devenant page évolutive et mouvante, défilant, s'affichant, se formant et se déformant sous le travail, s'informant et se comparant, gorgée de notes, avalant les commentaires, coupée collée, s'interpolant, faisant des brèches, ouvrant le texte, éclatant la lecture, instituant des niveaux, proposant des entrées, donnant cours à toutes les diagonales, sujette aux variances et aux échos, facilitant les interprétations et les polyphonies dans une « grande fête de la littérature transversale, de l'interprétation entre les lignes » où « l'ordre devient la présence simultanée d'ordres divers » et où « il appartient à chaque lecteur de choisir le sien » (Umberto Eco).

Grâce aux performances machiniques, le temps traditionnellement passé aux divers repérages, collecte des données, consultation des index et autres va-et-vient... - 75 % du temps de la recherche selon Christian Jacob -, la prise de notes manuelle, la mise en fiches, le listage des mots clés, le relevé des passages fondamentaux, récurrences et articulations, l'établissement d'un thésaurus, ce temps s'élargit pour la réflexion, la création intellectuelle et la décision. Totalement responsable de sa lecture, le chercheur circonscrit, structure et programme le texte comme il l'entend, la machine enregistre comme on marque l'endroit d'un trésor enterré pour le retrouver, et sa mémoire synoptique peut ensuite afficher à la demande tous les repères, tous les réseaux sémantiques sous-jacents permettant de faciliter la poursuite du travail.

Piège labyrinthique

Reste une crainte dans ce contexte béni d'appropriation où « chacun des signes devient à son tour écriture pour de nouveaux discours » (Michel Foucault): l'invasion du texte par une glose galopante ; sa disparition dans les ruptures multiples de l'hypertexte et les fantaisies savantes de l'intertexte, soit « l'impossibilité de vivre hors du texte infini » (Roland Barthes). Déjà morphologiquement si différent de la source papier, ce noyau luminescent, « ...dés lors envisagé comme un ensemble d'éléments variables et reconfigurablesdynamiquement » (Roger Laufer), devenu combinaison virtuelle, chaîne articulée de signifiants, n'encourt-il pas par cette soumission à tant d'érudites manipulations une perte définitive d'identité ?

Plus encore, au-delà des modifications, voire des déviances possibles du texte initial, « le moutonnement infini » (Foucault) des traces successives s'efface sous le dernier discours, enfouissant toute l'histoire du parcours réflexif... Palimpseste toujours gratté, toile sans cesse repeinte sans autre responsabilité que le plaisir intellectuel toujours renouvelé de vivre infiniment son commentaire personnel. Tant d'ouverture permettra, à l'évidence, d'approcher au plus près la complexité de la pensée vivante, de dilater son déroulement. Elle risque en même temps d'engendrer un nouvel enfermement de ce lecteur « actant », auteur d'un nouveau texte, qui pourrait se prendre au pur jeu de l'esprit, voire de l'arbitraire esthétique, réactivant sans cesse sa lecture-écriture en un réseau croissant de correspondances et d'analogies, où tout serait relié à tout, sans fin, où tout serait sémantiquement corrélé, subtilement connoté, « ... la tâche du commentaire ne pouvant par définition jamais être achevée »: un chercheur aux commandes d'une méga-résonnance, « prolifération nécessaire de l'exégèse » (Foucault), « dynamique de la sémiosis illimitée » (Eco)..., scribe écroué dans le piège labyrinthique de ses propres échaffaudages. Montaigne disait déjà : « Il y a plus de livres sur les livres que sur tout autre sujet. Nous ne faisons que nous entregloser ».

Pouvoir suprême

Un tel pouvoir d'agir ne risque-t-il pas de rendre le chercheur complètement désinvolte à l'égard du texte initial ? De l'auteur et de l'éditeur dont il investit tout l'espace ? Par ailleurs, et de façon paradoxale, irréversiblement insouciant de ses propres œuvres, faisant quant à lui métier de l'inédit et de l'inachevé, donnant dans la multiplicité des créations non authentifiées par l'édition, sans autre sanction que sa propre complaisance à reprendre ce qu'autrui avait d'abord achevé... ? Articles et livres personnels pourront-ils franchir l'étape du perfectionnement bienheureux pour imposer leur signature ?

Cette nouvelle solitude va contribuer à l'extraire davantage du reste de la bibliothèque, achever de dénouer les contacts humains qui naissaient à l'occasion d'un questionnement, d'une recherche documentaire classique ou informatisée, d'un emprunt de livres, reléguant ces souvenirs au passé de la bibliomatique, les bibliothécaires à la conservation et les collègues à d'autres PLAO.

Pouvoir suprême, splendide isolement, désengagement social ressemblent fort à une démission politique et ne sont pas sans rappeler ces anciens contestataires englués dans le conformisme de la technocratie dominante qui pratiquent avec assurance la logomachie du sérail comme s'ils décidaient de la marche du siècle... Serait-ce la victoire finale de l'individualisme techno-logique ?... Le culte de la rhétorique privée ?... L'ère de l'autocratie absolue... ? « L'accouchement d'un Narcisse sans légende et bavard (Pascal Quignard) ... qui « s'enfonce dans la nuit du logos »... (Francis Ponge) ? La tour d'ivoire parmi les tours de verre frappée de démiurgie ? La critique dialectique et le débat public seraient-ils appelés à disparaître au profit d'un vaste approfondissement du concept par la construction et la déconstruction du même et de son contraire, dédale logocentrique de nos élites initiées... ? Aux temps de leur toute puissance, textes et livres guidaient les peuples. Ils peuvent aujourd'hui faire oublier le cri de la place publique dans « le feuilleté de la signifiance » (Barthes). C'est ainsi. « De nos jours les batailles décisives sont celles de l'esprit » (Robert Escarpit), « ...le lecteur sait sur-le-champ que le monde peut distraire de la terre et ne pas l'habiter... » (Quignard), « l'appartenance à une communauté est... » « ...de plus en plus d'ordre technologique » (Bernard Stiegler)...

L'optimisme serait d'y voir le triomphe d'une vraie citoyenneté, l'émergence ultime de la démocratie, le retour souverain de Socrate dans la Cité, la victoire du savant sur le politique, le règne achevé de la mémoire active... La conquête individuelle du texte, qui fut d'abord Verbe, Loi, Savoir ou Idéologie imposant à tous un modèle de vie, l'anéantissement de sa lettre qui semblait si définitivement installée, de son autoritaire imposition le désacralisent aujourd'hui totalement. En prenant la parole, le chercheur s'empare d'un fabuleux pouvoir et s'inscrit comme auteur-éditeur omnipotent, poussé par le frénétique besoin d'apposer sa marque personnelle... D'aucuns parleront d'anarchie, suggérant que le texte numérisé et les libertés qu'il génère sont de l'éminemment subversif... - démocratie et anarchie, diront les autres... Mais la tâche de l'homo electronicus du proche XXIe siècle n'est-elle pas de « réorganiser sans cesse le monde à partir de sa propre situation ? « (Eco).

La première mémoire

Quoique d'apparence révolutionnaire, ce PLAO marque un tournant logique dans la progression continue de l'écrit. Si le texte vidéo rappelle, par son déroulement vertical, le volumen antique, il se place avant tout dans la pure tradition d'une révolution vieille de 18 siècles, celle du codex, qui contribua à l'élaboration de nouvelles structures mentales. Fonctionnellement plus adaptée au feuilletage, au retour en arrière, la présentation du codex en cahiers favorisa en effet l'essor du parcours sélectif. En introduisant des aides à la lecture- index, tables, commentaires, concordances -, la composition hiérarchique du texte permit au livre scolastique du XIVe d'être plus précis, de faire des citations, d'avoir des références, inventant déjà la possibilité d'une libre circulation, facilitant le travail d'étude et de consultation. Nul ne fut plus tenu de lire intégralement un texte pour trouver une information. Le PLAO porte à son comble cette liberté d'usage, à l'intérieur du texte lui-même, mais aussi, et c'est le suprême plaisir, à l'intérieur de l'espace que l'on conçoit et que l'on crée!

Pourquoi donc regretter le livre clos, la page gardée, l'ordre répressif et le discours enchaîné comme unique vérité quand un souffle nouveau dévoile les sources universelles à la vitesse lumière ? Quand il permet d'aller de l'une à l'autre en construisant son mode de lecture propre ? D'agrandir la pensée en libérant toutes les capacités intellectuelles ? D'accroître prodigieusement la vitesse de travail ? Quand une bibliothèque taillée en cerveau puce peut contenir l'ensemble de la mémoire humaine et restituer sans faille et sans délai le morceau choisi, eût-il été initialement conservé dans une réserve antique à l'autre bout du monde ?

Symbole éternel de liberté, le livre s'est progressivement émancipé de la matière, empruntant, pour franchir l'espace et le temps, des supports de plus en plus légers, de plus en plus mobiles et transmissibles. D'abord inscription dans la pierre, puis tablette d'argile et gravure dans l'écorce ou trace sur soie de Chine, de papyrus en parchemin, recopié, commenté, transmis par les moines et les clercs, multiplié par les bienfaits de l'imprimerie, essaimé grâce au plomb par-delà les frontières... Ne courait-il pas tout droit vers un avenir immatériel fait d'ouverture et de mouvance ? N'allait-il pas au-devant de l'œuvre impondérable, de l'écriture transparente mémorisée sous forme de programme latent, attendant qu'un lecteur la produise sur écran et agence ses différents modules en chaîne opératoire ?

Chaque étape culturelle véritable prolonge la tradition par d'étonnantes synthèses. Inédite, la création devient alors inéluctable. Dans ce siècle plus que tous habité par l'écrit, dont l'informatique renforce encore la prépondérance, le PLAO s'érige dans le droit fil de l'histoire. Il réalise le futur en amplifiant et en améliorant ce qui naissait déjà de la culture et de la sensibilité contemporaines. Le livre traditionnel ne disparaîtra pas pour autant de ses assises de papier. « Le grand réseau électronique ne supprime pas la vieille écriture, au contraire, il renvoie aux millions de textes, articles, publications spécialisées, journaux qui s'accumulent chaque jour dans les bibliothèques et centres de documentation. Il n'y a jamais eu autant de pages imprimées sur la planète. Les bases de données fournissent au chercheur un fil d'Ariane pour le labyrinthe de la bibliothèque mondiale » (Pierre Lévy). Le livre sera toujours le premier matériau, source concrète et objet de découverte pour le lecteur qui voudra l'aborder sans anticipation. Née voilà 6 000 ans, l'écriture n'est-elle pas elle-même l'ancêtre durable des technologies du langage ? Quel que soit son support, elle fut et reste notre première mémoire extérieure.

Les racines du temps

En parfaite harmonie avec la nouvelle vision du monde, la lecture électronique prouve les progrès de l'écrit. Les technologies actuelles invitent à quitter l'opacité des choses, les systèmes formels, la réduction méthodique, la possession exclusive et pétrifiée pour jouer librement l'interactif et le relationnel, participer à l'oeuvre ouverte et à l'inspiration créatrice. Nouvelle lecture, qu'accompagne une écriture nouvelle... Les textes de Queneau et de l'OULIPO ** projetaient déjà les prouesses combinatoires de nos machines. « La littérature ne fait que commencer » (Butor), «...l'auteur de demain créera des matrices de textes. » (Lévy).

Liaisons, modulations, textes et pensées interfèrent en un réseau anonyme de production... Serait-ce l'élaboration progressive du Livre unique, total, la Somme depuis toujours rêvée... ? « L'œuvre véritable consiste moins dans sa forme définitive que dans la série d'approximations permettant de l'atteindre » (Italo Calvino). Ce qu'un auteur n'a jamais pu réussir, l'ensemble des lecteurs-scripteurs pourraient-ils en ébaucher les fondements pour aboutir à une « transformation sans reste, résorption intégrale de tous les discours en un seul mot, de tous les livres en une seule page, de tout le monde en un seul livre » (Foucault)... ?

En attendant, le fonds de classiques électronique que la Bibliothèque de France se propose d'offrir à l'ouverture pourrait symboliser le corpus de base commun ou la « bibliothèque idéale » de référence qui manque souvent si cruellement au lecteur émietté d'aujourd'hui. Réactualisée par la Renaissance occidentale, la lecture des Anciens - comme celle des Modernes qui en font figure - est toujours le garant de notre culture... En la matière, toutefois, les Américains nous ont encore devancés en numérisant d'ores et déjà toute la littérature grecque ancienne sur CD-ROM, d'Homère au VIIe siècle, le Thesaurus linguae graecae, ensemble documentaire sans précédent.

Texte interminable qui permet toutes les opérations, la bibliothèque nouvelle, totale et infinie comme celle de Borgès, emmagasine l'immémorial pour libérer complètement l'esprit de l'homme contemporain. Se réappropriant l'achronie initiale, elle plonge dans les racines d'un temps qui se démultiplie en fragments dont les diverses trajectoires sont ensuite appelées à disparaître. Il est ainsi permis de vivre sans intervalle l'instant et la pensée, l'éphémère éternel, mode immédiat d'être au monde que l'on avait abandonné pour inventer le temps historique et linéaire. Post-histoire, post-modernité qui rompt les contours et cesse d'être un point de coordonnées pour inviter à vivre de multiples possibles. Si le texte aujourd'hui divague et s'élargit en flux ininterrompu qui accueille l'écart et la virgule, la marge et la passerelle autant que les caractères, c'est qu'il incarne la fluidité de l'espace cérébral. Signes de lumière, les traces de l'écrit moderne s'allument et s'évanouissent dans l'impossible unité du langage, « au niveau des racines où se confondent les choses et les formulations » (Ponge). «...Repartir à zéro et réenvisager ce que peut être une situation totalement indifférenciée » (Jean Baudrillard), sorte de méditation « du côté du léger, de l'aérien, de l'instantané, du fragile, du transparent, du frais, du rien, mais dont le vrai nom serait l'interstice sans bords pleins, ou encore le signe vide » (Barthes), peut être le gage de notre époque.

Prolégomènes d'une herméneutique exponentielle (!) titrait une communication « savante » du si divertissant Littératron d'Escarpit... où de sublimes concepteurs découvraient rétrospectivement dans la presse ce qu'ils avaient bien pu vouloir dire, la veille, dans leurs interventions, qui subjugât à ce point les audiences... Souhaitons que l'ivresse et le vertige qui prennent à écouter les brillants exposés de ces Messieurs de la Bibliothèque de France n'échauffent pas trop les esprits simples, ne fassent pas chevaucher trop de nuages - quelle que soit l'excitation bibliothéconomique qui les anime! - et ne dissimulent pas un vaste pari sur l'inconnu techno-scientifique. « Si par un jour de 95, un chercheur... » s'arrête à la Très Grande, qu'il soit bien inspiré et qu'elle tienne les promesses de ses hiérarques!

J'aurais, quant à moi, adoré qu'un tel ordinateur m'assistât...

Août 1990