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Marguerite Gruny

ABC de l'apprenti conteur

une expérience d'heure du conte auprès d'enfants de 7 à 13 ans : quelques conseils et informations : quelques contes.

Paris : Mairie de Paris, 1987. - 149 p. : ill. ; 21 cm.
ISBN 2-86903-008-8. - 55 F

par Jean-Pierre Brèthes

Marguerite Gruny, forte de son expérience de quarante-cinq ans à la bibliothèque pour enfants L'Heure joyeuse de Paris, nous livre des souvenirs à la fois émus et précis sur une partie de son travail : la fameuse heure du conte, dont elle fut une des pionnières en France. Il convient en effet de se rappeler qu'à l'opposé des pays anglo-saxons, la France n'avait aucune tradition en ce domaine. Aussi faut-il souligner que c'est dans les wagons de l'aide américaine aux régions dévastées par la guerre de 1914-1918 que commencèrent à fonctionner des bibliothèques à la mode américaine qui instituèrent en particulier l'heure du conte.

C'est en novembre 1924 que l'Heure joyeuse ouvrit ses portes : Marguerite Gruny se mit aussitôt à raconter, alternant avec Claire Huchet et Mathilde Leriche. Le public fut immédiatement enthousiaste et, depuis cette époque, l'institution de l'heure du conte s'est étendue à l'ensemble des bibliothèques pour la jeunesse, avec un succès égal, malgré la concurrence des loisirs modernes ou de l'audiovisuel 1. Marguerite Gruny nous rappelle qu'aujourd'hui les « contes sont en pleine vogue », on en raconte partout, des conteurs professionnels ont surgi, des essais, des périodiques, des colloques soulignent leur intérêt, des pédagogues et psychologues rappellent leur importance dans la formation de la personnalité de l'enfant.

Créer une atmosphère

Mais comment présenter des contes aux enfants ? Marguerite Gruny présente les différentes techniques, lecture à haute voix, ou mieux histoire racontée. Or raconter signifie se préparer soigneusement : il y a un long travail d'adaptation. de l'écrit à l'oral, d'analyse, d'assimilation du conte et aussi d'interprétation ; il faut de la conviction, feindre de croire ce qu'on raconte (ou le croire) pour faire passer la réalité du conte, ses nuances, son expression vivante. Cela ne va pas sans un travail de la voix, du corps, des mimiques, du choix des mots, de l'atmosphère à créer : travail indispensable, car seule la qualité paye à long terme, et les enfants qui y sont très sensibles, détestent l'à peu près et l'improvisation. M. Gruny donne là d'utiles conseils, notamment sur le local, la tenue du conteur et celle du public, les groupes d'âge, la nécessité de laisser les enfants libres après l'audition du conte 2.

M. Gruny propose ensuite une bibliographie analytique de son répertoire, soit un choix de 88 histoires pour l 'heure du conte : elle a écarté les contes trop connus. On est frappé par l'étendue de ses choix et la sûreté de son goût. Outre des contes populaires de divers pays, on trouve des récits mythologiques, des romans à raconter par épisodes, des récits du moyen âge, des opéras à raconter... En fin de volume, Marguerite Gruny nous livre dans leur intégralité et avec ses commentaires cinq histoires adaptées par elle à l'expression orale. On peut y voir à l'œuvre son sens du racontage, la manière de « dégraissage » qu'elle fait subir à l'œuvre écrite, la recherche des différentes versions pour en composer une : en général, elle élimine les épisodes déplaisants, les allusions peu adaptées à la compréhension des enfants, et au contraire, elle développe oralement certains détails qui passent bien. En annexe de chaque conte, les sources sont indiquées et permettent de bien voir le travail opéré par la conteuse pour créer sa version.

Gageons que ce petit ouvrage de lecture aisée, agrémenté de belles illustrations en couleurs reproduisant d'anciennes affiches de l'heure du conte à l'Heure joyeuse, aidera plus d'un débutant à se lancer. Il remplacera l'ancien livre de Sarah Cone Bryant qui resta longtemps la « Bible » en la matière. Dans tous les cas, il reste un témoignage exemplaire d'une bibliothécaire admirable et d'une conteuse émérite, et il doit trouver sa place dans toute bibliothèque de lecture publique.

  1.  (retour)↑  Il est vrai que celui-ci, médium froid. ne peut guère concurrencer sérieusement l'heure du conte, activité vivante s'il en est, où l'auditeur réagit, rit, pleure, rêve et reste souvent marqué par ce qu'il a entendu. L'expérience de projections de films ou vidéocassettes nous a convaincus que l'heure du conte a encore de beaux jours devant elle : en effet, les spectateurs de films ou vidéocassettes restent étonnamment passifs, habitués sans doute à une certaine inertie devant leur poste de télévision. En tous cas. si on veut les utiliser en bibliothèque, il faut faire un autre travail de préparation destiné à rendre les jeunes spectateurs actifs.
  2.  (retour)↑  et non pas de leur imposer des activités plus ou moins dérivées, comme nous l'avons hélas trop souvent vu pratiquer en bibliothèque ou en centre de loisirs : cet activisme exagéré annule souvent l'effet de rêve du conte.